‹ Les crustacésChapitre 16 sur 24 · OÙ FRÉDÉRIC SE MONTRE SOUS UN JOUR TRÈS DÉFAVORABLE · texte numérisé non relu

OÙ FRÉDÉRIC SE MONTRE SOUS UN JOUR TRÈS DÉFAVORABLE

rédéric Ducancre, jeune avocat, n'était point gêné par la multitude de ses clients; il jouissait d'une liberté quasi complète, liberté qu'il consacrait à la signora Yaporini. Ils étudiaient ensemble, non les points difficiles de la procédure, mais de longs duos, farcis de dièzes, de bécarres et de bémols. Frédéric voulut, à réitérées fois, initier la cantatrice à certain duo d'une exécution facile et pour lequel une voix juste n'est pas absolument nécessaire. 11 lut étonné de l'incapacité de son élève, et s'imagina qu'il y avait chez elle un

peu de mauvaise volonté. Il n'en continua pas moins à cultiver la musique avec la signora, espérant que le temps adoucirait les scrupules de mademoiselle, et qu'ils pourraient enfin chanter à pleine voix le duo sus-dit dans les bosquets de Paphos ou d'Idalie.

Les intentions de Frédéric étaient pures ; s'il faisait la cour à la signora, c'est qu'il se proposait bel et bien de l'épouser. La grâce de cette jeune fille, ses talents, et plus encore la résistance qu'elle lui opposait irritaient la passion de Frédéric jusqu'au délire. La colère de ses parents ? il n'y avait pas seulement songé. L'opinion publique ? il s'en moquait. La signora Vaporini lui semblait au-dessus des autres mortelles, et même de Mlle Clarisse Giraud, dont le babil agréable avait pu le captiver quelques instants. Quant à Cécile, elle était parfaitement oubliée. Ce billet, où elle avait mis toute son âme, Frédéric ne le comprit pas, ou feignit de ne pas le comprendre. Pour Frédéric il n'existait qu'une seule femme, la signora Vaporini.

Comment expliquer la froideur qui accueillait ses protestations les plus tendres et les plus sincères? Frédéric se livra à diverses conjectures qui n'avaient pas le sens commun. Allez-moi chercher le sens commun chez les amoureux ! Il s'imagina que la signora, disposée à contracter un mariage légitime, ne voulait pas exprimer ses véritables sentiments avant d'avoir reçu des offres sérieuses. Il admira cette rigidité de principes chez une artiste, et résolut de ne pas la faire trop attendre.

Au premier mot qu'il en toucha, la signora donna des marques d'un étonnement sans pareil.

— Monsieur Frédéric, est-ce une plaisanterie ? Je vous préviens qu'elle est mauvaise.

— Non, signora. Je ne plaisante point sur un sujet pareil.

— Vous voulez m'épouser ?

— C'est mon plus ardent désir.

La signora garda longtemps le silence.

— Avez-vous mûrement réfléchi ?

— Oui, signora.

— À l'opposition de vos parents, qui ne consentiront jamais à cette union ?

— Nous nous passerons de leur consentement.

— A votre réputation compromise par votre mariage avec une artiste.

— Préjugé !

— Oui, monsieur Frédéric, préjugé qui ruine la position que vous occupez aujourd'hui.

— Que m'importent ma position, le rôle que je puis jouer parmi mes concitoyens, si je dois être malheureux à toujours. Signora, près de vous seule j'ai goûté quelques moments de félicité ; vous êtes mon tout, vous êtes ma vie. Exigez ; aucun sacrifice ne me semblera assez grand pour que je vous le refuse ; mais consentez à être ma femme...

— Monsieur Frédéric, je suis persuadée de votre parfaite sincérité ; cependant je dois vous mettre en garde contre l'avenir.

— L'avenir ! c'est l'amour sans cesse renaissant, c'est une vie consacrée à vous plaire.

— L'avenir ! quand l'amour que vous me témoignez maintenant aura diminué !...

— Jamais ! signora.

— 11 suivra le cours naturel des choses. Alors vous vous

rappellerez vos parents abandonnés, votre vocation brisée ; alors viendront les reproches ; alors je me repentirai d'avoir lié votre existence à la mienne.

— Ne me parlez pas ainsi, je vous en conjure. Oh ! vous ne m'aimez pas.

— Monsieur Frédéric, vous êtes le seul homme auquel je confierais le soin de mon bonheur, si j'étais libre....

— Comment ! vous n'êtes pas...

— Libre de vous épouser, monsieur Frédéric, non.

— Vous avez un autre engagement...

— Mais non pas tel que vous le supposez. Je n'ai d'autre amour que celui de l'art, il règne sans partage sur mon cœur.

— Je ne vous demande point de renoncer à l'art, au contraire, il embellira les jours que nous avons à passer ensemble.

— Pure illusion, monsieur Frédéric. Lorsque viendront les soucis de la maternité, l'art s'évanouira, et je ne puis vivre sans lui. Il m'accompagne dès ma plus tendre enfance ; je lui dois mes joies les plus profondes. Artiste j'ai vécu, artiste je mourrai. Mon dernier souffle s'exhalera dans mon dernier chant. Ah ! vous ne savez pas que l'art est un maître sévère, jaloux à l'excès, qui punit par les tourments les plus cruels la moindre infidélité. Une fois en possession d'une âme, il ne lâche pas sa proie, et malheur à elle si elle veut rompre les chaînes qui l'enserrent!

— Ainsi, dit tristement Frédéric.

— Ainsi, cher ami (je puis vous donner ce nom), oubliez un caprice éphémère et ne me demandez pas un cœur que je ne saurais vous accorder. Le peu de talent que je possède

vous a séduit ; ce que vous prenez pour de l'amour est un enchantement passager et fragile qui disparaîtra aussitôt que la pauvre Vaporini, devenue votre épouse, aura perdu ces dons qui vous charment.

— Non, signora, vous méjugez mal ; l'estime profonde que j'ai pour votre caractère...

— Le connaissez-vous mon caractère ? Avez-vous eu le temps de sonder les replis de mon âme ?

— Je suis persuadé que votre cœur est aussi noble, aussi grand que votre manière d'interpréter les chefs-d'œuvre des maîtres.

— Toujours la même erreur ! ce que vous aimez en moi, c'est l'artiste et non point la femme, et vous ne m'eussiez jamais adressé vos hommages sans les applaudissements de la foule et la renommée qui s'est attachée à mon nom.

— Signora, vous m'accusez de vanité ?

— J'ai aussi la mienne. Un des rêves de ma vie, c'était d'entrer dans une famille où je serais bien accueillie. Orpheline dès mon plus bas âge, je n'ai jamais connu les joies du foyer domestique ; mon ambition, c'était de retrouver un père et une mère, et de goûter enfin les joies qui m'ont été refusées. Hélas ! ce n'est qu'un rêve dont je ne verrai pas l'accomplissement. Monsieur Frédéric, pouvez-vous me présenter à votre famille? acceptera-t-elle dans son sein une étrangère et qui plus est une artiste ?... Vous ne répondez pas ; vous voyez bien qu'un mariage entre nous est impossible. Avant de m'adresser votre demande, vous n'avez pas consulté vos parents.

— J'attendais votre consentement, signora.

— Si je vous le donnais, qu'en résulterait-il ? Oh ! je les

connais, vos bourgeois de petites villes, aux idées étroites et injustes. Ils vous repousseraient comme un enfant dénaturé. Ils déclareraient que jamais la signora Vaporini ne dépassera le seuil de leur porte. Et moi, que deviendrais-je ?

— Doutez-vous, signora, de la sincérité de mon affection ?

— Pensez-vous, monsieur Frédéric, que si vous m'étiez complètement indifférent, je m'exprimerais ainsi? que j'essayerais de vous ramener à des sentiments plus raisonnables? Non, certes; je vous montrerais la porte ainsi que je l'ai fait naguère à certain petit crevé, qui n'est pas revenu. Non; je neveux pas, monsieur Frédéric, que pour moi vous renonciez à ce que vous avez de plus cher ; vous êtes en position de vous rendre utile à vos concitoyens, de les éclairer de vos lumières, votre âme est pleine de générosité, et je me reprocherais éternellement d'avoir compromis une carrière qui, je l'espère, sera brillante et heureuse.

— Mais, au contraire, signora; vous m'aideriez, vous seconderiez mes efforts par votre présence et par vos conseils.

— Ma présence , la présence dans votre maison d'une femme artiste paralyserait toute votre activité, soulèverait des difficultés insurmontables. Monsieur Frédéric, votre insistance m'afflige ; je regrette vivement qu'il ne me soit pas permis d'unir mon existence à la vôtre...

— La bienveillance avec laquelle vous m'avez reçu m'a trompé.

— Direz-vous, monsieur Frédéric, que j'aie jamais encouragé vos avances ? N'ai-je pas éludé toutes vos propositions détournées, dont je ne comprenais que trop bien le véritable sens. Qui a été trompé, si ce n'est moi? Sous un

prétexte artistique, un jeune homme pénètre dans ma demeure ; et lorsque je lui parle de musique, ses yeux et sa voix me répondent amour.

— Vous êtes sévère, mademoiselle, très sévère , je ne chercherai point à me justifier. Dès le premier jour que je vous ai vue, mon cœur n'a plus été libre ; mais du moins mes intentions à votre égard ont été de celles que l'honnêteté la plus scrupuleuse ne saurait blâmer. Je ne vous ai point considérée comme une artiste aux mœurs légères, je vous ai entourée de respect et d'affection. Je voulais faire de vous mon épouse bien-aimée ; vouz affirmez que je ne vous suis point indifférent et vous me refusez !

— Monsieur Frédéric, je vous ai expliqué ma conduite et n'ai pas coutume de dissimuler. Je ne crains pas de l'avouer; je suis profondément touchée de l'attachement que vous me portez; pardonnez-moi si je n'y puis répondre comme vous le désirez; pardonnez-moi le chagrin que je vous cause. Cher ami, dit-elle en lui tendant la main, lorsque bientôt, avec une compagne de votre choix, vous jouirez pleinement du bonheur domestique, pensez quelquefois à la pauvre Vaporini qui, seule, sans autre appui que celui de son art, parcourt laborieusement la route qu'elle s'est tracée, en amassant quelques épargnes pour sa vieillesse.

Elle avait les larmes aux yeux quand Frédéric la quitta, tout honteux de cette défaite inattendue.

Il était jeune, il était beau, il était aimable, M. Frédéric Ducancre ; il ne devait pas rencontrer de cruelles, et cependant... une artiste, une pauvre fille dédaigne ses hommages ! Encore s'il eût voulu en faire sa maîtresse ! on aurait compris qu'elle méprisât cette condition humiliante. Mais non... ce qu'il lui offre, c'est la paix au lieu d'une vie er-

rante et agitée, c'est un port assuré contre tous les orages qui fondent sur les disciples d'Apollon. Pour elle, il brave les colères paternelles, les rires moqueurs de ses amis, les préjugés d'une armée de crustacés ; elle refuse. Frédéric, trop jeune encore, ne pouvait apprécier la délicatesse de cette conduite désintéressée, il n'y découvrit qu'une seule chose, c'est que la Vaporini l'avait rejeté ! Son orgueil s'en offensa ; il se croyait bien au-dessus d'elle ; il ne doutait pas qu'elle n'acceptât le grand honneur qu'il lui ménageait. L'aimait-il d'un véritable amour ? Peut-être ; mais cet amour n'était pas sans mélange de vanité, et la signora Vaporini le lui avait positivement déclaré. Frédéric trouvait beau d'élever jusqu'à lui cette jeune fille abandonnée, il s'imaginait accomplir un acte de haute vertu, en la plaçant à ses côtés, et s'il affrontait le blâme du public, c'est qu'il voulait mériter aussi un éloge éclatant pour la noblesse et l'indépendance de ses idées. Le cœur humain ourdit ainsi mille ruses ténébreuses; le métal le plus précieux n'est jamais pur d'alliage.

Frédéric sortit de chez la signora Vaporini froissé dans son amour-propre, irrité contre elle et désolé. Ce dernier sentiment était, nous en convenons, le plus naturel, le plus approprié à la circonstance ; cependant ce ne fut pas lui qui prévalut. Emporté comme on l'est à son âge, Frédéric entreprit de prouver à la signora qu'il n'était pas embarrassé de ce cœur qu'elle avait repoussé , sans lui savoir aucun gré de la bonté qu'il avait montrée en s' abaissant jusqu'à son niveau. Elle serait navrée lorsqu'elle se verrait si promptcment oubliée; alors, mais trop tard, elle se repentirait de ses rigueurs. Celle vengeance à tirer en effet, par laquelle il se punissait lui-même le premier! La co-

1ère ne raisonne pas; Frédéric prit d'emblée une de ces résolutions extrêmes, qui, si ordinaires qu'elles soient, n'en présentent pas moins un grave danger.

Revint-il, comme on le dit vulgairement, à ses premières amours? Le nom de Cécile effleura-t-il ses lèvres? Cet amour, si tant est qu'il eût jamais existé, était mort depuis longtemps, depuis le jour où les obsessions perpétuelles de M. Tourteau l'avaient tué. Non, dégoûté des amours difficiles, fort de l'autorisation de ses parents, il jeta les yeux sur la belle Clarisse, c'est-à-dire qu'il tomba du ciel sur la terre. Un peu de réflexion l'aurait sauvé de cette chute monstrueuse; ces réflexions, il ne les fit pas, ou plutôt il ne se donna pas le temps de les faire. 11 fallait se venger à tout prix ; le plus tôt, c'était le mieux. Aussi que nos lecteurs ne s'étonnent pas trop des choses singulières qu'ils liront bientôt, et qu'ils nous permettent d'aller de Frédéric à M. Sébastien Giraud.

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