‹ Les crustacésChapitre 17 sur 24 · QUI CONTIENT ENCORE UNE DEMANDE EN MAKIAGE · texte numérisé non relu

QUI CONTIENT ENCORE UNE DEMANDE EN MAKIAGE

n se marie beaucoup trop dans vos livres, diront peut-être quelques critiques pointilleux. Non, jusqu'ici nous n'avons vu l'accomplissement d'aucun mariage. Ils pousseront l'objection un peu plus loin et nous reprocheront les nombreuses demandes en mariage dont nous avons émaillé ce récit. Que répondre à une observation si plausible ? Parbleu ! on nous fait beau jeu. Y a-t-il rien de plus commun qu'une demande en mariage ? Un monsieur de notre connaissance a offert quatorze fois sa main sans le moindre succès ;

nous, qui avons la prétention de raconter les choses telles qu'elles sont, nous nous sommes borné au chiffre de six ou sept demandes, encore se répartissent-elles sur les divers personnages de notre histoire. Ne sommes-nous pas bien modeste?

M. Sébastien Giraud, ainsi qu'il l'avait annoncé à Mlle Clarisse, était disposé à presser les événements, à abréger le délai obtenu par Cécile. M. Tourteau y vit une preuve de l'amour ardent de Sébastien.

— Eh ! eh ! nous nous impatientons.

— Eh bien , oui, monsieur Tourteau ; vous devinez juste.

— Quant à moi, certes, j'en serai bien content ; mais nous manquons de parole à Cécile.

— A Dieu ne plaise que je lui manque de parole ' C'est son agrément que je sollicite.

— Eh ! eh ! mon cher Sébastien ; je crains bien...

— Mlle Cécile ?

— Est muette comme un poisson ; pourvu que ce poisson ne soit pas un anguille!

— Toujours farceur, le papa Tourteau !

— On ne change pas son caractère .

— On aurait tort. Mlle Cécile n'a rien dit?

— Pas un traître mot.

— Qui ne dit mot, consent.

— Dieu le veuille , Sébastien ! D'ailleurs nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Je vais l'appeler ; sa mère est à la cuisine. Cécile, M. Giraud est là.

Cécile parut un moment après.

— Cécile, j'ai prévenu M. Giraud des huit jours que tu demandais; mais il est, comment m'exprimerai-je, si amou-

reux (ma foi! le mot est lâché), qu'il te supplie de revenir sur cette décision. Hein! qu'en penses-tu?

— M. Giraud est donc jaloux de ces huit jours de liberté qu'il m'a laissés.

M. Tourteau fut abasourdi ; il s'attendait à une résistance obstinée ; il se borna à répondre :

— Eh! eh!

— Mademoiselle, dit M. Giraud, j'ose espérer que votre existence future ne sera pas un esclavage, mais la continuation de la liberté dont vous jouissez.

— Eh ! oui, petite, demande à ta maman ; j'étais son humble serviteur avant le mariage ; depuis, eh! eh! je n'ai pas été le maître .

— Mademoiselle, tous mes vœux ne tendent qu'à mettre à vos pieds ma volonté.

— Monsieur Giraud, j'en suis persuadée.

— Et je vous supplie d'abréger en ma faveur ces jours pénibles ; vous ignorez (il plaça la main sur sa poitrine) les tourments auxquels je suis en proie.

— Il en maigrit, Cécile, il en maigrit. Ne sois pas impitoyable, eh ! eh !

— Monsieur Tourteau, ne vous moquez pas de mes sentiments. Je réitère à Mlle Cécile l'assurance de leur parfaite sincérité; et je m'estimerai heureux si elle prend en pitié mes souffrances.

— Ne vois-tu pas, Cécile, qu'il s'en va mourir? Allons, un petit mot de consolation.

Cécile poussa un gros soupir. En un clin d'œil les événements de sa vie passée se retracèrent à sa mémoire, puis un nuage épais vint s'interposer entre elle et cette perspective.

— Oh ! non, non, pas encore ! Des larmes mouillaient ses paupières.

— Petite, petite, ne pleure pas, tu sais combien ton papa est sensible; un rien l'émeut.

M. Tourteau tira son grand mouchoir à carreaux et essuya ses yeux qui n'étaient pas trop humides.

— Ah! monsieur Giraud, que ces moments sont douloureux !

— Mon cher monsieur Tourteau, je suis au désespoir de la peine que je vous cause.

— Je suis résigné, monsieur Giraud, je suis résigné. Cécile, ma poulette, ne prolonge pas une situation qui nous afflige tous.

— Papa, papa !

— Donne ta jolie petite main à M. Giraud.

Cécile ne se fit pas prier; elle tendit sa main à M. Sébastien qui la pressa dans la sienne avec mille témoignages de gratitude.

— Adélaïde ! cria le beau-père.

— Que veux-tu ?. la domestique est sortie, je soigne le dîner.

— Adélaïde, viens tout de suite.

Quand la ménagère entra, M. Tourteau lui dit avec solennité :

— Adélaïde, je te présente Mme Cécile Giraud.

Alors recommencèrent les embrassades. Après que le feu eut cessé :

— Mon gendre, il ne vous déplaira pas sans doute de reprendre l'entretien que nous avons ajourné lors de votre demande. Adélaïde, tu peux retourner à tes sauces. Toi Cécile, mon petit cœur, va te reposer quelques instants ; tu

dois être profondément ébranlée. Maintenant, à nous deux, mon gendre.

— Beau-père, je suis à vos ordres.

— Examinons, eh ! eh ! la question financière. Vous êtes riche, monsieur Giraud?

— Riche? cela dépend.

— A combien évaluez-vous la fortune que vous possédez ?

— A quinze ou vingt mille francs.

— De rente?

— C'est vous qui l'avez dit.

— Eh î eh! joli denier! joli denier! Sans compter la part de mademoiselle votre sœur ?

— Sans compter la part de ma sœur.

. — Vous avez amplement de quoi entretenir un ménage ; aussi, eh! eh! la dot que je pourrais donner à Cécile

— Eh bien ?

— Vous n'y tenez pas.

— Pardon, respectable beau-père. Vous ne voudriez pas, j'en suis sûr, marier votre fille sans dot.

— Eh ! eh !

— Que dirait-on, si l'on savait que le riche M. Tourteau...

— J'ai déjà réfléchi à un moyen de parer à cet inconvénient.

— Lequel?

— Vous reconnaîtrez par contrat avoir reçu de ma fille une somme de cent mille francs.

— Monsieur Tourteau, votre proposition n'est pas loyale.

— Monsieur Giraud, que diable ! vous êtes trop scrupuleux. D'ailleurs il faut prévoir l'avenir. Vous pouvez mourir, n'est-ce pas?

— J'en conviens.

— Dans ce cas , que deviendrait ma pauvre Cécile ? Je désire qu'elle ait une poire pour la soif.

— Mon intention est de lui assurer la jouissance de tous mes biens durant son veuvage.

— Cette jouissance n'a rien de positif.

— Monsieur Tourteau, un mot d'explication. A supposer que Mlle Cécile mourût avant moi ?

— C'est possible, après tout.

— Les cent mille francs me reviendraient sans doute ?

— Non, non. Ils serviraient à consoler ses vieux parents de la perte de leur fille.

— Vous ne calculez pas mal?

— N'est-ce pas?

— Seulement, ce calcul est cupide.

— Eh ! eh! cupide.

— Parbleu ! vous vous arrangez pour avoir ma fortune.

— Vous , monsieur Giraud, vous prétendez dépouiller deux vieillards du peu d'argent qu'ils ont amassé.

— Monsieur Tourteau , ne discutons point davantage ; vos conditions sont du dernier ridicule. Adieu.

— Monsieur Giraud ?

— Monsieur Tourteau?

— Au contraire, discutons ; que diable ! nous sommes ici pour traiter une affaire, et vous ne voulez rien écouter.

— J'écoute.

— Cinquante mille francs vous sembleraient-ils...

— Sur de pareilles bases?.. Adieu.

— Monsieur Giraud, je renonce à exiger cette somme.

— C'est généreux.

— Non, monsieur Giraud, je ne suis pas un bon père ; je trahis les intérêts de ma fille.

— Monsieur Tourteau, ce n'est pas tout.

— Comment? après tant de sacrifices.

— A moi aussi, il me faut du positif. J'aime Mlle Cécile, cependant je persiste à demander une dot.

— Monsieur Giraud, le véritable amour est désintéressé.

— On ne vit pas seulement d'amour.

— Et votre belle fortune ? eh ! eh ! vous n'en parlez pas.

— M. Tourteau, l'ancien chef de la puissante maison

Tourteau et Ce, colzas et denrées coloniales, oserait marier sa lillc sans dot !

— Pourquoi non? tout ce que j'ai sera à vous un jour. Mais, je vous en ai prévenu, je ne veux pas me dépouiller avant ma mort.

— Monsieur Tourteau, quel est le chiffre de votre fortune?

— Est-ce qu'on fait de ces questions-là?

— Oui ; certain papa, il n'y a qu'un moment...

— Tout est permis à un père.

— Non pas à un époux ; votre morale est sujette à caution, monsieur Tourteau.

— Enfin, monsieur Giraud, quelles sont vos prétentions ?

— Cent mille francs de dot, monsieur Tourteau.

— Miséricorde !

— La somme est faible, puisqu'il s'agit d'une fille unique. Cependant je m'en contenterai.

— Monsieur Giraud, de semblables exigences...

— Dont vous m'avez donné l'exemple...

— Rompent sur-le-champ toute relation entre nous.

— A votre aise, monsieur Tourteau, je vous salue.

— Ne vous hâtez pas si fort.

— A quoi bon?

— Je cherche un tempérament.

— Alors je puis me retirer.

— Monsieur Giraud , ne soyez donc pas inexorable. Vous me croyez plus riche que je ne le suis en réalité; j'ai subi des pertes. Cent mille francs, ce serait m'égorger ; nous tomberions à votre charge, Adélaïde et moi. Voyons; montrons nous bons chrétiens l'un et l'autre.

— Le christianisme n'a rien à faire ici dedans.

— Pardonnez-moi, monsieur Giraud , pardonnez-moi. 11 est des principes religieux qu'aucun homme ne saurait méconnaître et qui...

— Les affaires sont les affaires ; elles ne s'accommodent pas de la sensiblerie chrétienne.

— Sébastien, vous êtes un esprit fort, un libre penseur...

— Ne nous écartons pas du sujet. Cette dot

— Un superbe trousseau !

— Cela ne compte pas. Des écus! des écus!

— Six chaises rembourrées !

— Allons donc !

— Je me trompais; douze chaises rembourrées.

— Monsieur Tourteau, je me fâche.

— Et quatre fauteuils. Plus

— La dot?

M. Tourteau saisit son mouchoir à carreaux :

— Je n'aurais jamais cru que cette séparation me coûtât autant ; monsieur Sébastien, laissez-moi un peu reprendre mes esprits.

— Faites, cher beau-père.

M. Tourteau se promena en long et en large à diverses reprises, et s'éventa de son mouchoir, bien que la température du salon n'eût rien de tropical.

— Un magnifique trousseau en acajou verni.

— Monsieur, ce sera le trousseau que vous voudrez. Il m'importe que nous soyons fixés sur l'autre point.

— Quel autre point ?

— La dot, monsieur, la dot.

— Si vous saviez, monsieur Giraud, combien ma Cécile est aimante et douce.

M. Sébastien prit résolument son chapeau. M. Tourteau le retint.

— Non, non, cher ami. Ne me sera-t-il pas permis de répandre une larme paternelle sur...

— Que diable ! père Tourteau, entrons en matière. Vos perpétuelles tergiversations

— Tergiversations !

— Ne servent de rien. Une dot de cent mille francs !

— Non, Sébastien, cela m'est impossible, tout à fait impossible.

— Impossible n'est pas français, a dit Napoléon Ier.

— Au trousseau je joindrai

— Quoi?

— Une dizaine de mille francs argent comptant. Sébastien lui tourna le dos.

— Quinze mille ?

Sébastien ne bougea pas.

— Vingt mille? Oh! mon Dieu, j'étouffe.

— Desserrez votre cravate ; quand on est apoplectique comme vous, on ne saurait user de trop de précautions.

— Apoplectique?

— Oui; vous ne vivrez pas longtemps. Mais à mon tour je divague. Combien disiez-vous?

— Vingt mille.

— Vous n'êtes pas sérieux, papa Tourteau. Mille francs de rente?

— Si, comme vous le dites, je ne fais pas de vieux os...

— C'était pour plaisanter.

— Vous hériterez de toute ma fortune.

— Finissons-en, papa. L'heure du dîner approche. Pour vous démontrer que je ne suis pas aussi serré que vous, et que je sais concéder quelque chose....

— Monsieur Sébastien !

— Cinquante mille francs en écus ou en titres solidement garantis !

— Sébastien, n'avez-vous point de conscience?

— C'est mon dernier mot. Après tout, je trouverai bien une femme; ce n'est pas l'embarras. La comtesse de Têtefort, qui est archi-millionnaire, m'a déjà sondé indirectement pour sa fille, et la douairière de Grandcor? Ce ne sont plus de chétives dots de cinquante mille francs, mais de cinq cent mille au minimum.

— Cécile est jeune est jolie.

— Très vrai, papa ; aussi eu égard à ces qualités, je rabats quatre cent cinquante mille francs.

— Vingt-cinq mille.

— Monsieur Tourteau, cette fois, c'est bien décidément que je vous quitte. Nons ne parviendrons jamais à nous entendre. Puisse votre Cécile rencontrer un époux qui lui convienne mieux que moi ! et à vous, papa Tourteau, je souhaite un gendre qui n'exige pas de dot. Cet oiseau passe pour assez rare. Bonne chance !

— Mon ami, monsieur Giraud, ce sera donc comme vous le voulez, dit M. Tourteau en se laissant tomber sur un fauteuil.

Quand il fut tout à fait remis :

— Mon gendre, en échange de cette concession énorme et à laquelle je ne puis penser sans frémir, je requiers de vous une preuve de confiance.

— Cher beau-père !

— Mettez sous mes yeux les titres qui constituent votre fortune.

— Ils sont entre les mains de mon notaire. Je lui écrirai de me les faire tenir avant le moment du contrat, afin que vous soyez édifié.

— Merci.

— Fixons immédiatement le jour du contrat.

— Jeudi prochain ?

— Parfaitement. Quel est votre notaire ?

— M. Grugeon.

— Je le prierai de dresser l'acte en deux doubles.

« Que la bataille a été chaude, pensait Sébastien en sortant de la maison Tourteau ; je me croirais au gros de l'été, tant je transpire. Ce vieux ladre ! qui l'aurait supposé, un homme si cordial, si jovial, si rondelet ; il se montre plus tenace qu'un Israélite centenaire. Je me suis crânement défendu, sans cela il m'avait le poil. Le bonhomme ! il s'est enferré lui-même. Quinze mille francs de rente ! »

Et M. Sébastien, en proie à un accès d'hilarité, marchait avec précaution sur les trottoirs humides, tandis que des polissons, échappés de l'école, chantaient à tue-tête :

Avait pris femme Le sire de Framboisy.

La prit trop jeune, Bientôt s'en repentit.

Je ne sais pourquoi cet air populaire déplut à M. Giraud ; sa bonne humeur avait disparu lorsqu'il regagna sa demeure où l'attendait MIle Clarisse.

Mlle Giraud se vantait un peu trop et exagérait le pouvoir de ses charmes quand elle se flattait d'attirer bientôt

Frédéric dans ses filets. Le fait est qu'elle n'en était rien moins que certaine ; mais, aux yeux de son frère, elle ne voulait pas avoir l'air de douter. Toujours assidue auprès des vieux Ducancre , elle les enchantait de plus en plus, sans toutefois produire une grande impression sur Frédéric, qui , distrait par un autre attachement , restait avec elle dans les limites de la stricte politesse.

Aussi quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle vit arriver chez elle Frédéric, marchant de ce pas accéléré qui présage une sottise.

— M. Sébastien n'est pas visible, mademoiselle ?

— Il est sorti, mais ne tardera pas à rentrer.

— Je puis d'ailleurs, mademoiselle, vous communiquer le motif de ma visite.

- Je suis, monsieur, prête à l'entendre.

— Mademoiselle, je n'ai pu rester insensible aux charmes de votre personne, et je viens vous demander en toute franchise et simplicité, si vous consentiriez à devenir ma femme.

— Monsieur (Clarisse se gardait bien de trop manifester sa joie), votre démarche m'honore, mais vous n'attendez pas, je le suppose, une réponse immédiate. Je dépends de mon frère Sébastien.

— Mademoiselle, il me serait précieux d'avoir votre agrément et d'ouïr un mot d'espoir, avant de m'adresser à monsieur votre frère.

— Nous sommes encore des inconnus l'un pour l'autre, monsieur Ducancre.

— Oh ! mademoiselle !

— Le mariage est une chose sérieuse qui ne doit pas se décider à la légère.

— De ma part, mademoiselle, c'est une intention fermement arrêtée.

— Monsieur Frédéric, vous ne trouverez pas mes objections ridicules ; il me semble qu'une trop grande précipitation peut nous être fatale à tous deux, nos caractères ne sont peut-être pas faits pour s'accorder, ce qui ne laisserait pas que de présenter de graves inconvénients.

— Mademoiselle, j'ai réfléchi mûrement à ce que je vous propose, et je ne pense pas que nous ayons lieu de nous en repentir.

— Soit ; vous ne m'êtes point désagréable ; si l'avenir ne dément pas la première impression

— Je puis compter sur votre consentement?

— Je ne dis pas cela, monsieur Frédéric, je ne dis pas cela.

— Pourquoi vous en défendre, mademoiselle ? L'indulgence ne dépare aucunement la beauté.

— Vous parlez d'indulgence ! Qui en aurait besoin plus que moi? Je sais, mieux que personne, ce qui me manque.

— Mademoiselle, votre attitude humble et modeste accroît encore le désir que je vous ai exprimé.

Ces banalités auraient continué longtemps sans doute, mais M. Sébastien Giraud, après sa campagne fatigante contre M. Tourteau, revenait du champ de bataille victorieux et essoufflé. Clarisse alla au devant de lui.

— Sébastien , ta santé est - elle meilleure que ce matin ?

— Elle est excellente. Monsieur Ducancre, vous êtes bien aimable de me rendre visite.

— Ma visite, monsieur Sébastien, est intéressée.

— Une affaire importante?

— Pour moi de la plus haute importance. Mademoiselle votre sœur me plaît, et je vous prie de me l'accorder en mariage.

— Monsieur Frédéric, avez -vous consulté Clarisse?

— Oui, Sébastien. J'ai fait connaître à monsieur mes scrupules.

— Tes scrupules? Quels sont-ils?

— Il y a si peu de temps que nous nous voyons, M. Frédéric et moi.

— Que vous ne savez encore si vous vous convenez. Tout en approuvant cette délicatesse, je ne m'oppose pas aux vues de M. Ducancre, mais c'est ma sœur qui doit juger en dernier ressort.

— Mademoiselle hésite à se prononcer.

— Non, Sébastien, j'ai besoin de réfléchir. D'ailleurs, je redoute une séparation qui briserait les liens qui nous unissent.

— Monsieur Sébastien, nous nous établirions près de vous.

— Monsieur Frédéric, vous êtes fils unique ; vous ignorez ce qu'est l'affection fraternelle. Nous ne sommes qu'un cœur et qu'une âme. Habitués depuis de longues années à ne point nous quitter , nous avons cultivé cette douce intimité , que nous croyions inaltérable. Au moment de la voir disparaître, nous avons besoin d'un temps de répit, qui nous permette de considérer les choses sous leur véritable point de vue.

— Je conçois, monsieur Giraud, tout ce que cette idée a de pénible au premier moment. Soyez bien persuadé que je m'efforcerai d'en adoucir l'amertume.

— Monsieur Ducancre, vous avez le cœur généreux.

— Oh ! je comprends fort bien tous ces déchirements de famille. S'il me fallait aujourd'hui abandonner mes parents, je ne pourrais me soumettre à une nécessité aussi dure.

— Monsieur Frédéric, avez -vous communiqué votre projet à vos parents? Y donnent-ils leur pleine et entière approbation?

— Oui, monsieur.

— Clarisse, la famille où tu entreras t'accepte comme une fille bien-aimée. C'est une garantie précieuse de ton bonheur futur.

— Mademoiselle, je le sais, mes parents vous aiment et vous estiment. Ne retardez pas trop cet instant fortuné où je pourrai vous appeler du doux nom de fiancée.

— Monsieur Frédéric, je le hâterai autant qu'il me sera possible.

— Mademoiselle, cette assurance me suffit.

— Monsieur Frédéric, dit alors majestueusement M. Giraud, je me rendrai sous peu chez M. Ducancre, afin de conférer avec lui sur les moyens de combler vos vœux.

Frédéric, malgré certains remords qui auraient dû le troubler , sortit de chez les Giraud avec un air triomphant, ïl accosta l'honnête Max qui se livrait à ses flâneries journalières. Max lui adressa le premier la parole.

— C'est monsieur Frédéric. Comment vont ses amours avec la signora ! Du tendre est-il monté jusqu'au passionné?

— La Vaporini ! C'est une pimbêche.

— Ah ! toi aussi.

— Cette femme n'a jamais aimé.

— Tu l'as quittée !

— Parbleu ! sans regrets ! Mais elle a été promptement remplacée.

— Ah !

— Max, tu es discret !

— Un journaliste !

— Je vais épouser Mlle Clarisse Giraud? La chose n'est connue de personne ; tu es le premier à qui j'en fais part.

— Mes compliments, cher ami. Tu auras une bien belle femme.

— Max, ne sois pas jaloux.

— Un riche mariage !

— Surtout pas un mot !

Eh bien ! celle-ci est un peu forte, pensa Max quand il fut seul.

Après la Vaporini, Mlle Clarisse! Après Charybde, Scylla !

Du diable ! si j'y comprends un mot, à moins que C'est

cela ; repoussé avec perte d'un côté, il se dédommage de l'autre. Cependant Frédéric a des yeux, et du jugement. Hum ! ce n'est pas par ces qualités-là qu'il brille ! Il a peu vécu ; le jeune homme ! Dès l'enfance il n'a guère quitté les cotillons de sa maman, plus tard il a été choyé par Mlle Cécile ; il n'a eu que des amours licites et louables. Vivent les gens qui ont de l'expérience ! Moi, par exemple, je ne me suis pas amusé à filer le parfait amour avec la signora Vaporini ; j'ai bientôt vu de quoi il retournait. La petite Cécile m'a donné dans l'œil , je l'avoue ; pendant un jour environ j'en ai été tout épris ; seulement la mine du papa m'a subitement refroidi. L'obstination n'est pas mon fort ; on ne me veut pas, je m'élimine poliment et promptement. Frédéric, au contraire, s'irrite devant les obstacles. Bah ! la Vaporini lui a donné son congé, alors il s'est jeté dans les bras d'une autre. C'est le fait d'un jeune homme très primitif, d'un enfant de la nature.

Je regrette MUe Clarisse Giraud ; c'était du gibier pour moi, pour un séducteur tel que moi, dit -il en caressant sa moustache naissante ! Bah ! aujourd'hui ne songeons qu'au Tourteau et à notre vengeance. C'est admirable ; du même coup je punis ce vieil hypocrite aux manières doucereuses, et je rends à Frédéric un service signalé. Monsieur Plumet, monsieur Nicolas Plumet, il faudra bien que vous ouvriez votre bec, que je me charge de rafraîchir. Dussiez-vous tomber ivre-mort, vous nous raconterez, par le menu, votre existence passée ; elle fut, si je ne me trompe, assez accidentée. Le peu que j'en ai deviné me donne l'envie de connaître le reste ; elle est instructive pour la jeunesse; nous ne vous blâmerons pas trop des petites immoralités ou des grandes vilenies que vous avez pu commettre; faute confessée est à moitié pardonnée, Nicolas, Nicolas, sur vous repose tout mon édifice ; base chancelante, me dira-t-on ; nous nous arrangerons pour qu'elle ne croule pas.

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