‹ Les crustacésChapitre 18 sur 24 · CONEESSION DE M. NICOLAS PLUMET · texte numérisé non relu

CONEESSION DE M. NICOLAS PLUMET

onsieur Nicolas Plumet ne se cloutait pas de ce qui se tramait autour de lui ; non qu'il eût cessé d'être amoureux de Clarisse, mais cet amour avait été si souvent noyé dans l'alcool, qu'à peine lui restait-il un souffle de vie. A ses moments lucides, l'image de Clarisse se dressait devant lui ; il se dirigeait vers la maison Giraud , fermement résolu à forcer la consigne et à contempler sa bien-aimée. Lorsqu'il était près de cette demeure chérie , sa décision l'abandonnait ; mille scrupules , le sentiment de sa faiblesse par

dessus tout, et certains souvenirs funestes venaient le prendre à la gorge ; il se bornait à serrer les poings et se hâtait daller confier ses ennuis à la dive bouteille.

Etait-il amoureux de la personne de Clarisse, ou seulement de l'héritage de l'oncle? Question difficile, que nous ne voulons point trancher. Peut-être y avait-il de l'un et de l'autre ; en tout cas le remède qu'il employait guérissait le double mal. Lorsque, le coude sur une table souillée, entouré d'une atmosphère impure, il humait les liqueurs frelatées de son hôte, Clarisse disparaissait peu à peu, et les écus de l'oncle se changeaient en vapeurs nauséabondes : Nicolas était heureux .

Max le trouva dans cet état de béatitude et fut obligé de le secouer pour s'en faire reconnaître.

— Fichtre, comme vous y allez ! Vivat ! c'est monsieur Max î

— Enchanté de vous voir , monsieur Plumet. Quoi ! déjà allumé?

— Ça commence ; apportez un petit verre.

— Non, monsieur Plumet, je veux l'offrir.

— Pas aujourd'hui, fichtre î A mon tour !

— Alors, je paie la récidive.

— Accordé. Garçon, que je n'aie pas besoin de m' égosiller, apporte-nous ça en trois temps et deux mouvements.

— Fûtes-vous militaire, monsieur Nicolas ?

— Pourquoi ? A cause des trois temps et deux mouvements ? Un peu, mon neveu.

— Je l'ai deviné à votre air crâne. Cavalier ?

— Non. Pousse-caillou. Sébastien, lui...

— Monsieur Giraud ?

— Quand je dis Sébastien, c'est M. Giraud, un fameux cavalier !

— Ah!

— Le baron de Groben, aussi, un homme de cheval !

— Ils se promenaient ensemble.

— Oui; le baron voulait toujours aller en avant.

— Et Sébastien restait en arrière.

— Parbleu !

— Vous, monsieur Nicolas, vous n'aviez pas de goùf pour ces courses équestres ?

— Non, moi je veillais sur la maison pendant leur absence.

— Vous en êtes bien capable. MIle Clarisse?

— Ne montait pas, et restait avec moi au logis.

— Où vous faisiez le voyage de Cythère.

— Le farceur ! Elle vous a donné dans l'œil ; vous m'avez l'air d'un vert galant, monsieur Max. Cette raie au milieu de la tête...

— C'est plus commode.

— Cette chevelure pommadée, cette jolie cravate, ces bottes molles, oui, f. ..., vous êtes un homme à femmes, un don Juan, un Lovelace.

— J'ai eu quelques succès.

— Je le crois, fichtre bien ! Clarisse vous plaît.

— A peine l'ai-je vue.

— Hum! A moi aussi. Elle m'a dit zut et pourtant... Garçon, une seconde tournée de riquiqui.

— Ça y est. Vous m'étonnez, monsieur Plumet. Clarisse vous a dit zut?

— Mais ça n'empêche pas que j'ai pour elle quelque chose là, et il frappait sur son gilet de futaine.

— Toujours amoureux, monsieur Plumet ?

— Amoureux? non, plutôt toqué; ça me serre quand j'y pense. Que c'est bête, mon Dieu, que c'est bête. Je sais bien qu'elle n'est pas une vertu. M. le baron de Groben...

— Entendu.

— Malgré ça, je l'aurais épousée, d'autant plus qu'elle a hérité d'un petit magot.

— Un demi-million?

— Non, pas tout à fait, pas tout à fait. Vingt-cinq mille francs.

— C'est déjà beau. A partager avec Sébastien ?

— Non, pour elle toute seule. Vingt-cinq mille francs...

— Ne se trouvent pas dans le pas d'un âne.

— Non, fichtre, non. Nous aurions ouvert une petite boutique.

— Vous, épicier, monsieur Plumet ?

— Que voulez-vous? On fait ce qu'on peut.

— Le baron de Groben vous donnerait un coup de main.

— Il est serré, le baron. D'ailleurs il n'y faut plus penser.

— Monsieur Plumet, vous avez, sans doute, d'autres projets ?

— Puisque tout est flambé, ma foi, je rentrerai au service.

— Militaire?

— Non. Intendant de quelque grande famille.

— Homme de compagnie.

— C'est cela.

— Monsieur Plumet, si je puis vous être utile, disposez de moi. J'ai beaucoup de connaissances.

— Merci, monsieur Max. J'ai le gosier sec.

— Moi aussi.

— Vous proposerai-je un léger verre de Chartreuse?

— Adopté à l'unanimité. Monsieur Plumet, quelles sont vos aptitudes, votre spécialité?

— On peut m'appliquer à tout.

— Bravo ! alors vous ne serez pas longtemps sans emploi.

— D'autant plus que j'ai là d'excellents...

— Diplômes.

— » Oui, diplômes. Je ne trouvais pas le mot.

— En grand nombre?

— Eh! oui f...., oui. Regardez-moi ce portefeuille.

— Il est assez ventru.

— Tenez, je me fie à vous. Lisez-moi ça.

Nicolas choisit parmi tous ces papiers un billet qui sentait l'aristocrate d'une lieue.

— C'est le... diplôme du baron de Groben.

Max le parcourut avidement, non pas pour ce qu'il contenait, Max ne le savait que trop, mais afin de se procurer l'adresse du baron de Groben.

— Superbe diplôme, dit-il en le rendant.

— On n'est pas un gredin.

— Diable ! qui vous en accuse, monsieur Plumet ?

— Il y a des gens soupçonneux.

— Je n'en suis pas, monsieur Nicolas.

— Oh ! vous, vous êtes un ami à poil, je ne dis que ça. — Monsieur Plumet, une confidence en vaut une autre.

— Je devine ce que vous allez me conter.

— Non, monsieur Plumet, mais cela vous causera de la peine.

— Clarisse se marie? hein?

— Justement : monsieur Nicolas, vous êtes un oracle.

— Contre qui?

— Joli, très joli, monsieur Plumet. Ce que c'est que d'avoir de l'esprit. Contre M. Frédéric Ducancre.

— Diable !

— Beau mariage !

— Voilà qui est fort. La bonne amie de Nicolas Plumet ! Oh ! les femmes ! les femmes !

— Elles sont perfides. Maintenant le schnick de la consolation.

— Le schnick, peut-être; mais la consolation n'est pas nécessaire. Il y a longtemps que j'en ai pris mon parti. Elle m'a fichu dedans et bien fichu !

— C'est une intrigante.

— Oui, monsieur Max.

— Monsieur Plumet, m'autorisez-vous à lui servir un plat de mon métier ?

— A Clarisse ?

— A Clarisse.

— Ce sera bien fait.

— Je compte sur vous dans l'occasion.

— Parbleu !

— Au revoir, cher monsieur Nicolas, au revoir. Je suis obligé de m'arracher à votre société, malgré tout l'intérêt que j'y trouve.

— Vous n'êtes pas pressé ?

— Pardonnez-moi, d'ailleurs j'ai assez bu.

— Adieu, monsieur Max, n'oubliez pas vos promesses.

— Fichtre non ! Adieu encore. Ah ! monsieur Plumet !

— Qu'y a-t-il ?

— Gardez-vous de babiller !

— Moi?

— Pas un mot à âme qui vive! Toute notre affaire serait manquée !

— Je comprends, je comprends. Diable ! quand on a été homme de compagnie du baron de Groben, on sait être discret.

— Bien, bien. Ainsi, monsieur Plumet, motus et au revoir î

— Je serai muet comme une carpe. Au revoir, monsieur Max !

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