‹ Les crustacésChapitre 19 sur 24 · CONTENANT QUELQUES DÉTAILS INDISPENSABLES · texte numérisé non relu

CONTENANT QUELQUES DÉTAILS INDISPENSABLES

rédéric s'était hâté de raconter à ses parents son entrevue avec les Giraud, et l'accueil bienveillant qu'il en avait reçu.

— Frédéric , je t'approuve complètement ; tu combles les désirs de ton père.

— Mlle Clarisse hésite encore.

— Pour la bonne façon. Une fille bien élevée ne se jette pas dans les bras d'un époux; elle veut être priée. Dis-moi, Frédéric , as-tu abordé la question financière ? T'es-tu enquis de la fortune de Mlle Clarisse? Est-elle garantie par des hypothèques'd'une

valeur suffisante ? N'est-elle pas grevée de charges, d'usufruits, de servitudes?

— Mon père, cela eût semblé indélicat au moment où je faisais la demande.

— Pas du tout, Frédéric, pas du tout. Qu'est-ce que le mariage si ce n'est une association, dans le genre des banques coopératives, où chacun apporte ses capitaux, afin d'en tirer le plus gros intérêt possible ?

— Je me figurais qu'en se mariant, on avait pour but de s'adjoindre une compagne aimante, fidèle, dévouée.

— Oui, oui, mais cela ne vient qu'en second rang.

— Je tiens cependant beaucoup à ces qualités.

— Erreur de jeunesse, Frédéric, pas autre chose. Du reste je suis là et je traiterai l'affaire.

— M. Giraud en parlera avec vous.

— Vois-tu, Frédéric, M. Giraud est un homme sensé, qui ne se laisse pas dominer par son imagination. Il ne t'a rien communiqué de ses intentions ?

— Non, papa.

— Tu ne sais donc pas ce qu'apporte Mlle Clarisse ?

— Absolument pas.

— Est-elle orpheline ? Gela simplifierait beaucoup les choses.

— Je l'ignore.

— Mais elle est majeure ; elle a la libre disposition de son bien. Le trousseau?

— Cher papa, veuillez régler tout. Ce que vous ferez sera bien fait.

— Merci, cher enfant, de ta confiance. Vérène, ma digne femme, pourquoi n'embrassons-nous pas Frédéric ?

— C'est ce que je me demande.

Et Frédéric passa alternativement des bras de M. Ducancre dans ceux de son excellente mère.

Que va dire Tourteau, lui qui comptait sur Frédéric pour sa Cécile, songeait M. Ducancre en son for intérieur. Il me reprochera d'être de mauvaise foi, de ne l'avoir pas averti, lui, un ami de trente ans ' Au fond, je suis assez content de lui jouer ce tour ; le vieux madré î je le connais, il aurait trouvé moyen de marier Cécile sans bourse délier ; il eut invoqué nos anciennes relations, étalé les beaux senti-

ments dont il est rempli. Scène pénible que je me suis épargnée; moi qui me vante d'être un homme positif, j'aurais dû sans cesse le ramener à nos moutons, lui faire une espèce de violence morale, me mettre au-dessus de tous les ménagements; non, non, cela n'était pas possible. M. Giraud sera plus coulant, je n'en doute pas. D'ailleurs Frédéric ne perd rien au change. Mlle Clarisse est plus belle et plus formée, elle parle très élégamment, et n'a pas de prétentions artistiques. La petite Cécile est romanesque, et pis que cela, musicienne. Elle joue du piano ; entre Frédéric et elle c'eût été des quatre mains à n'en plus finir, et adieu mes sommeils de l'après-midi.

Sous le rapport de la fortune, Tourteau ne saurait être comparé aux Giraud. Que posséde-t-il, cet épicier retiré? Deux ou trois cent mille francs. Les Giraud, des millionnaires, qui remuent l'or à la pelle et jouent au piquet à cinq francs la partie. Mon pauvre vieux Tourteau, tu es enfoncé ; ceci n'ira pas comme tes colzas et je me réjouis d'avance en pensant à ta mine allongée lorsque je te communiquerai le mariage. Comme je ne veux pas que tu l'apprennes d'un autre que de moi, je m'en vais aller au cercle ; au retour, nous causerons, ce sera vraiment impayable.

M. Ducancre ne montra jamais plus d'égards pour son ami Tourteau qu'en cette mémorable circonstance. Il lui abandonna généreusement la bonne place devant la cheminée, le caressa de la voix et du geste. Jamais M. Ducancre n'avait été si aimable. Quant à M. Tourteau, sa jovialité ne connaissait pas de bornes.

— Le voilà, ce bon Ducancre, eh ! eh!

— Ce satané farceur de Tourteau! Attends, vieux scélérat, que je te tape sur le ventre.

— Tu sais bien, eh ! eh ! que je ne puis te rendre la pareille.

Max considérait la scène d'un œil curieux.

Bref, les deux papas se taquinèrent durant toute la soirée, trinquèrent ensemble, et bras dessus, bras dessous, sortirent du cercle, après dix heures du soir. Max les suivit, en ayant soin de se tenir à distance, et de marcher dans l'ombre.

Au bas de l'escalier, M. Tourteau s'arrêta brusquement et saisit M. Ducancre par l'un des boutons de sa redingote :

— Il y a une chose dont j'aurais dû te prévenir.

— J'ai aussi quelque chose à t' apprendre.

— C'est à propos de Frédéric.

— Moi aussi.

— Ton Frédéric, mon ami Ducancre, se déroute et mène une conduite dépravée.

— Frédéric !

— Oui, ma foi ! il a une maîtresse.

— Et qui ? Tu radotes, ami Tourteau !

— Te souviens-tu de la signora Vaporini, cette Italienne aux yeux noirs, maigre, mais passionnée?

— Parbleu !

— Voilà l'oiseau qu'il tient en cage, eh ! eh !

— Tu me pousses un tas de bourdes. Ce matin, Frédéric a demandé et obtenu la main de Mlle Clarisse Giraud. Oui, papa Tourteau, oui. Qui diable a pu te chanter des histoires pareilles?

— Une personne très bien instruite.

— Elle en a cent dix-neuf fois menti.

— A propos, Ducancre, je ne suis pas content de toi. Tu te rappelles les projets que nous avions formés ?

— Projets vagues.

— Pas si vagues que tu le prétends. Tu maries Frédéric sans m'en souffler mot.

— Je n'ai pas eu le temps. Tout cela s'est conclu si vite.

— Que tu n'as pas pensé à moi. Ducancre, Ducancre! franchement, je te supposais plus de cœur. Moi, un vieil ami !

— Cela m'a été littéralement impossible.

— Je te crois. Moi, tu comprends, je ne veux pas hasarder le bonheur de Cécile en l'unissant à un jeune homme débauché.

— Qui en épouse une autre.

— Ce n'est pas sûr.

— Ah ça, Tourteau, te l'aurais-je dit, si ce n'était pas vrai ?

— Tu bats, eh! eh! le chien devant le lion. Tu connaissais les fredaines de Frédéric, et tu as présumé que je ne consentirais jamais à son mariage avec Cécile.

— Tourteau, parlons raison. Est-ce que je voudrais compromettre le nom de Mlle Giraud ?

— Aussi, ma foi, je n'ai pas attendu que ton Frédéric se corrigeât, et je marie Cécile à M. Sébastien Giraud.

— C'est la première nouvelle. Toi, Tourteau, tu n'as pas eu d'égards pour moi.

— J'ai ménagé ta sensibilité. Les désordres de Frédéric m'ont été révélés il y a longtemps ; j'hésitais à t'en parler.

— Les désordres de Frédéric ! Tu y reviens encore.

— Il le faut bien. Quand tu t'y mets, tu es d'une opiniâtreté !

— Quoi qu'il en soit, tout est arrangé maintenant. Se-

bastien Giraud épouse Cécile, Frédéric Mlle Clarisse Giraud. Nous ne nous devons rien l'un à l'autre.

— Le jour du contrat ?

— Jeudi prochain. Parbleu! Ducancre, si nous faisions une seule fournée pour les deux.

— Chez toi ?

— Ou chez toi. La soirée de l'autre jour m'a prodigieusement coûté. Voyons, Ducancre, on ne marie pas son fils tous les jours. Exécute-toi, eh! eh ! Rude épine! hein ! hein!

— Moi, je suis moins orgueilleux que toi. Il n'y aura pas de souper.

— Cancre de Ducancre !

— Un jour de contrat, ce n'est pas convenable.

— Eh ! eh! Ducancre ; j'aurai faim jeudi prochain aussi bien qu'aujourd'hui, peut-être davantage.

— Une simple collation.

— Pas trop simple, eh! eh!

— Suffisante pour tous.

— Ducancre, je me défie de toi.

— Par exemple, tu es libre de m'envoyer une douzaine de bouteilles de ton vieux Pomard ; il est, ma foi, exquis.

— Oui, à condition que tu mettes au jour douze bouteilles de ton Hermitage blanc, cachet vert, ami Ducancre.

— C'est un vin de prix,

— Et mon Pomard, donc?

— Je le réserve pour les grands jours.

— Eh ! eh! qu'appelles-tu les grands jours? Tu maries ton fils, n'est-ce pas assez? Crois-tu, par hasard, devenir roi de France et de Navarre?

— Mauvais plaisant!

— Allons, Ducancre, qu'on n'ait pas besoin, eh! eh! de te tirer les oreilles ! Ne sois pas gredin !

— Moi, gredin !

— Eh ! eh ! quelque peu.

— Pas plus que toi. A propos, Tourteau, un mot?

— Mille.

— As-tu une idée tant soit peu exacte de la fortune des Giraud ?

— Oui. Sébastien possède quinze à vingt mille francs de rente, et Clarisse, autant, je présume.

— Ce n'est pas beaucoup.

— Eh ! eh ! M. Ducancre fait le difficile. 11 me souvient d'une époque où le susdit Ducancre prêtait à la petite semaine.

— Tu me calomnies, Tourteau. Je te vois encore, en bonnet de laine, balayer le magasin de ton patron.

— Eh ! eh ! je ne m'en cache pas. Au contraire je m'en glorifie.

— Il n'y a pas de quoi.

— Pardonne-moi. N'est-ce rien par mon intelligence et mon économie d'être parvenu où je suis ?

— Et moi donc?

— Toi, Ducancre ; tu as montré plus que de l'intelligence et de l'économie. Sans l'affaire des colzas....

— Je m'étonnais déjà que tu n'en eusses rien dit. Ne la raconte pas, je la sais par cœur.

— Adieu, Ducancre, à jeudi prochain.

— Adieu, Tourteau, à jeudi. Et ils se séparèrent en échangeant une cordiale poignée de main.

Max n'avait rien perdu de cette conversation intéressante. Diable! monsieur Tourteau, comme vous allez vite

on besogne, ci i L le pelit crevé, lorsque ces messieurs eurent disparu; voilà un mariage lestement bâclé! Quinze à vingt mille francs de rente ! Ce n'est guère d'accord avec les renseignements fournis par M. Plumet. Ah ! monsieur Joachim-Honoré Tourteau, je suis un trop petit gardon pour épouser Cécile ; vous avez choisi un gendre digne de vous, ,1e vous tiens, je vous tiens.

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