QUI NE BOIT ETRE LU QUE PAR LES MÉDECINS ET PAR LES NOTAIRES
elon sa promesse M. Giraud se transporta chez M. Ducancre, afin de régler les conditions principales du contrat.
Le père de famille était absent; un débiteur retardataire avait obligé M. Ducancre à des mesures sérieuses, pour lesquelles on requérait sa signature. Il ne devait pas être longtemps dehors, affirmait Mme Ducancre. M. Sébastien pouvait l'attendre ; M. Giraud y consentit, et prit place sur un siège que la grosse dame voulut bien lui offrir. — Comment se porte votre sœur, M1,c Clarisse ?
— Très bien, madame.
— Oui, elle a une belle santé, des couleurs un peu fortes. Je suis exactement de la même complexion qu'elle. Ne craint-elle pas les congestions ?
— Mais non, madame.
— Je lui conseillerais de se mettre de temps en temps un sinapisme sur chaque jambe.
— Pourquoi, si elle n'est pas malade?
— Monsieur Giraud, il est plus aisé de prévenir une maladie que de la guérir. Prend-elle des sels?
— Madame.
— Tous les mois je m'en administre une dose. Cela dégage. Monsieur Giraud, les médecins rient beaucoup de ce que l'on appelle les remèdes de bonne femme. Ils m'ont pourtant sauvée plusieurs fois.
— Je le crois, mais
— Je me fais du thé de sureau, de bonhomme; j'en ai toujours chez moi une provision que je laisse sécher pour l'hiver.
— Ah !
— Lorsque votre sœur sera à son ménage , elle fera bien de préparer d'avance ces petits remèdes. On ne sait pas ce qui peut arriver. Quand Frédéric tousse, je lui en donne une tasse. Mlle votre sœur porte-t-elle de la flanelle?
— Je le crois
— Des caleçons ?
— Je l'ignore.
— C'est qu'on est exposé, pendant l'hiver, à prendre froid.
— Clarisse est d'une constitution solide.
— Ah ! monsieur Giraud, on a beau être solide. Ce
sont les plus robustes qui succombent le plus vite. Il faut se ménager, ne pas commettre d'imprudences, éviter les courants d'air.
— Dès qu'on est malade, consulter les médecins.
— Les médecins, ce sont des ânes, des routiniers, pas autre chose, monsieur Giraud. Quand je pense qu'ils ont voulu me saigner.
— Vous, madame ?
— Oui, moi. L'été dernier, la chaleur a été bien forte.
— Je m'en souviens.
— Un jour, après dîner, tout à coup, j'ai senti ma tête qui tournait, tournait,., et je suis tombée de mon long.
— Oh!
— Cyprien me jetait de l'eau au visage, me tapait dans les mains,... je ne revenais pas,... Il est allé prendre la clé de la cave pour me la mettre entre les épaules (jugez donc, une clé, dans un cas pareil) ! ça n'a rien fait.
— Est-il possible?
— Alors il s'est décidé à mander un docteur. En me voyant, il s'est écrié : Vite qu'on la saigfle, et il relevait la manche de ma robe, lorsque je me suis, comme qui dirait, réveillée.
— Oui.
— Lui persistait à me saigner. Mais je te vous l'ai expédié et j'ai grondé Cyprien. Cette visite nous a coûté trois francs ; voyez un peu à quoi elle a servi.
— Cette saignée vous aurait peut-être donné la mort.
— Je l'ai échappé belle. Voilà ce que c'est que l'expérience. Aussi j'espère que Clarisse écoutera mes bons avis. Cela me fait penser, monsieur Giraud, que je ne vous ai
pas remercié de vos bontés pour mon Frédéric ; c'est un brave garçon, et votre sœur ne pouvait trouver mieux.
— Je le crois.
— Je l'aime déjà tout pleùi, ma bru, Mllc Clarisse. Pourquoi donc ne l'avez-vous pas amenée, j'aurais été si contente de l'embrasser.
— Nous avons à parler d'affaires, M. Ducancre et moi.
— Justement vous me l'auriez laissée. C'est que je ne suis pas de ces belles-mères comme on en voit tant, qui détestent leurs belles-filles. Je lui rendrai l'existence aussi agréable que possible.
— Merci, madame.
— Elle viendra demeurer chez nous, où nous lui arrangerons Jin beau petit appartement. Il n'y aura qu'un mé-
nage.
— Comment ? les deux époux n'habiteront pas à part !
— Non, monsieur Giraud, et ce sera bien moins coûteux.
— 11 me semblait pourtant que, tout à l'heure, vous parliez du ménage de Clarisse ?
— Oui, monsieur, c'est-à-dire du nôtre. Je ne veux pas que la chère enfant ait la moindre difficulté.
— Avez-vous demandé l'avis de M. Frédéric?
— Frédéric n'a pas d'autre avis que celui de ses parents. Je dirigerai la maison, comme par le passé, et Mme Ducancre la jeune, débarrassée de tout souci, mènera une vie de lis et de roses.
— Eh bien, madame, je crains que ce ne soit pas du' goût de Clarisse. Les femmes aiment à être maîtresses chez elles.
— Qui l'empêchera d'être maîtresse?
— Madame, puisque c'est vous qui dirigerez tout.
— Oh ! vous ne me connaissez pas encore. Je me conformerai à toutes ses volontés.
— Non, madame, si nous avons quelque sollicitude pour le bonheur de ces jeunes gens, permettons- leur de vivre chez eux à leur guise. Mais voici M. Ducancre, qui est plus capable que moi de vous convaincre. Monsieur Ducancre, je vous salue.
— Soyez le bien venu, monsieur Giraud. Mlle Clarisse?
— Vous présente ses compliments les plus affectueux.
— Vous causiez avec ma femme ?
— Oui, monsieur, et je regrette de ne pouvoir adopter son opinion. Elle désire que les deux époux viennent demeurer sous votre toit.
— Cette opinion est aussi la mienne, monsieur Giraud.
— Elle présente, à mon sens, de graves inconvénients.
— Lesquels ? je n'y vois que des avantages. Nous vivrons à bien meilleur compte.
— Mais M. Frédéric et sa femme ne jouiront d'aucune liberté.
— Nous ne les gênerons en rien, et ils nous payeront leur entretien.
— Quelle singulière combinaison ! A combien monterait cette indemnité annuelle ?
— A un chiffre très modéré, à cinq mille francs.
— Monsieur Ducancre, j'en suis fâché. Ma sœur n'acceptera jamais un arrangement pareil, moi-même je m'y opposerai de toutes mes forces. Il ne saurait lui convenir d'être sous la dépendance des parents de son mari.
— Monsieur Giraud !
— Mon dessein n'est pas de vous offenser, mais d'épar-
gncr à Clarisse certains ennuis, inséparables de cette existence en commun. Ma sœur est assez riche pour avoir un appartement à elle.
— Assez riche ?
— Oui, monsieur Ducancre.
— Vérène, laisse-nous un instant. Les affaires d'intérêt ne regardent que les messieurs.
— Monsieur Ducancre, dit Sébastien après le départ de madame, vous comprenez bien mes objections et celles de Clarisse.
— Cependant
— Soyons carrés. Je ne transigerai pas sur un point de cette importance.
— Voyons le reste.
— Clarisse apporte à son époux sa fortune tout entière, dont il lui donnera bonne reconnaissance et assignat sur des immeubles ayant une valeur supérieure d'un tiers aux sommes reçues.
— Pardon, monsieur Sébastien, pardon, cette fortune est-elle liquide ? En argent ou en créances ?
— En créances.
— Parmi ces créances, il s'en trouve peut-être de véreuses ou qui le deviendront plus tard.
— Je ne le crois pas.
— Il faut prévoir l'avenir; la reconnaissance ne sera que des deux tiers de la somme touchée. Quant à l'assigner sur des immeubles, vous n'ignorez pas que Frédéric n'en possède aucun.
— Pour le moment, je me contenterai d'une reconnaissance, et les titres demeureront entre les mains du notaire de Clarisse ; plus tard, quand il aura des immeubles
ou qu'il en acquerra Je ne puis consentira cette diminution d'un tiers. Catégorisons. Qu'apporte M. Frédéric?
— Une position magnifique.
— Laquelle ?
— Celle d'avocat.
— Hum ? Son bureau gagne par an ?
— Il gagnera beaucoup dans quelques années.
— Aujourd'hui?
— Frédéric ne me rend pas de comptes.
— Je sais très bien à quoi se montent les honoraires d'un jeune avocat. Ils paient ses cigares.
Ils continuèrent plusieurs heures durant, à essayer de s'arracher des concessions réciproques, M. Giraud, avec la cupidité d'un homme qui n'a jamais rien possédé, M. Ducancre avec la ténacité d'un vieil usurier. Les répliques succédaient aux réponses, les exigences aux prétentions, sans que l'un ou l'autre voulût en démordre.
Ainsi, quand l'amour ou la jouissance d'une proie fortuite allume la guerre entre deux crustacés, ils entrelacent leurs armures et leurs pattes hideuses ; une boue fétide les enveloppe, et l'on entend le cliquetis des tenailles, qui cherchent le défaut de la cuirasse. Vains efforts, elles glissent sur leurs épaisses carapaces, elles sont repoussées par les aspérités qui les protègent ; mais leur acharnement ne connaît point de bornes, et ce combat sous-marin se prolonge jusqu'à ce que l'un deux, trouvant une jointure propice, mutile son adversaire et le réduise à l'impuissance.
Cette jointure propice, ni M. Ducancre, ni M. Giraud n'eut la chance de la découvrirais se séparèrent, mécontents et harassés de cette discussion stérile.
— Quelle mer à boire, disait Sébastien à sa sœur lorsqu'il lui rendit compte de l'entrevue ; Tourteau a été dur, cependant il y mettait des formes ; il était parfois encore plus ridicule qu'intéressé, mais Ducancre ! Figuretoi un mur d'airain, une âme sèche qui n'est ébranlée par aucune raison, sur laquelle les sentiments n'ont pas de prise. J'ai lutté, dépensé toute mon énergie, et nous n'avons rien pu conclure.
— Pauvre Sébastien !
— Oui, ma foi, pauvre Sébastien ! Clarisse, tiens-tu beaucoup à ce Frédéric Ducancre ?
— Aurais-tu l'intention de rompre?
— Peu s'en faut. Jamais tu ne seras heureuse avec de semblables parents. C'est un enfer anticipé que de vivre auprès d'eux.
— Vivre auprès d'eux ?
— Oui, c'est une de leurs toquades.
— N'as-tu rien objecté ?
— Parbleu ! j'ai assez crié ; mais le pire sourd est celui qui ne veut pas entendre. Mes paroles ont été emportées par le vent, sans produire sur eux la moindre impression. Ceci n'a été que le prélude ; lorsque nous avons abordé le contrat, le père Ducancre s'est montré d'une absurdité et d'une avarice sans égales Si tu n'aimais pas Frédéric?
— Oh!
— Tu ferais bien de lui donner son congé.
— Avant d'en venir à cette extrémité, n'y aurait-il pas moyen d'engager Frédéric à s'interposer?
— Tu crois que les Ducancre écoutent leur fils ?
— Il a pourtant sa volonté. Si M. Frédéric ne réussit pas, nous aviserons.
— Essaie donc. J'attends sa visite pour aujourd'hui. Tu l'as laissé le bec dans l'eau, il est assez naturel qu'il exige un consentement définitif.
— Faudra- t-il?
— Le renvoyer encore? Cela va sans dire.
En effet, M. Frédéric Ducancre se présenta chez Clarisse ; il avait hâte de savoir à quoi s'en tenir.
— Puis-je espérer, mademoiselle, lui dit-il, d'obtenir une réponse formelle à la demande que j'ai eu l'honneur de vous adresser l'autre jour. Monsieur Giraud et mon père ont conféré ensemble ?
— Monsieur Frédéric, pardonnez-moi de vous parler avec une franchise qui vous blessera peut-être. Monsieur Ducancre et mon frère ne sont arrivés à aucun résultat.
— Comment?
— Monsieur votre père est d'une raideur singulière ; il n'a rien voulu concéder, pas même les choses les plus justes et les plus raisonnables.
— Alors
— Je suis obligée aussi d'ajourner ma réponse. Monsieur Frédéric, employez-vous activement auprès de monsieur votre père pour que ce différend momentané soit aplani. Votre sort et le mien ne dépendent que de vousmême.
— J'ai peu d'influence sur mon père Mais tout ce
qu'un homme peut faire en pareille circonstance, je le ferai.
— Merci, cher ami, à qui je donnerai bientôt, je l'espère, un nom plus doux.
— Il faut que je voie sur-le-champ monsieur Giraud.
— Je vais vous introduire dans son cabinet.
M. Giraud raconta à Frédéric ce qui s'était passé chez M. Ducancre, et affirma être prêt à faciliter l'arrangement autant que possible. Frédéric fut indigné de la conduite de son père, mais il se garda bien d'en laisser rien paraître. Il lui convenait, aussi peu qu'à Clarisse, d'habiter avec sa femme la maison paternelle; ce n'était pas là cette liberté qu'il avait rêvée, et qui peut-être lui faisait considérer le mariage sous des couleurs moins défavorables.
En sa qualité de juriste, les autres points lui étaient familiers. Il promit à M. Giraud de s'efforcer de convaincre M. Ducancre, sans oser espérer toutefois que ses tentatives fussent couronnées de succès.
La tâche semblait difficile. Frédéric eut à lutter contre de vieux préjugés, des habitudes enracinées et une opiniâtreté incroyable. Il parvint cependant à obtenir de ses parents qu'ils renonçassent à leurs conditions de l'autre monde, et M. Giraud rabattit aussi notablement de ses exigences. La rédaction dernière «du contrat fut confiée à M. Grugeon, membre du cercle de l'Huître, tabellion de la plus haute pédanterie, et Sébastien consentit à ce que, le même jeudi, son contrat et celui de Clarisse fussent signés chez les Ducancre, qui avaient offert leur salon pour cette double cérémonie.
M. Ducancre se réserva le droit d'examiner les titres appartenant à Mlle Clarisse, et M. Sébastien fut censé écrire à son notaire, pour les faire venir, en compagnie des siens qui devaient aussi être soumis à l'inspection de M. Tourteau.
Nous disons fut censé , parce que depuis longtemps M. Sébastien avait retiré ses fonds des mains du notaire.
Sa petite fortune, à laquelle il avait déjà fait une large brèche, il la gardait en entier chez lui, afin d'être prêt à toutes les éventualités et de pouvoir mener le train de vie qui lui avait procuré une si grande considération auprès des crustacés.