DANS UN BUISSON D ECRIVISSES
andis que nos personnages sommeillent comme des justes qu'ils pourraient être, faisons un peu connaissance avec la famille Tourteau.
Joachim - Honoré Tourteau approche de la cinquantaine.
C'est un beau jeune vieillard court, rondelet, au visage enluminé , à la bouche fendue jusqu'aux oreilles, surtout lorsqu'il s'abandonne aux éclats de sa gaité et à la jovialité de son caractère, et cela arrive au moins une fois par minute.
Cependant M. Tourteau n'a pas toujours été ce qu'il est aujourd'hui. Fils d'un pauvre ouvrier dont le travail ne suffisait pas à nourrir une famille trop nombreuse, Honoré fut mis à quinze ans hors de la maison paternelle et entra comme factotum chez un épicier. Le noviciat fut pénible, mais le jeune Tourteau était actif et économe ; il monta rapidement en grade, d'épousseteur devint commis, et de commis le bras droit du patron. Celui-ci étant mort lorsque Honoré avait déjà atteint l'âge viril, la veuve de l'épicier conserva à la tête du magasin cet employé modèle, qui, souple et insinuant, pénétra fort avant dans les bonnes grâces de sa maîtresse et finit par l'épouser en légitime mariage. Si, d'un côté, Honoré fit un pénible sacrifice, car la veuve n'était rien moins qu'une Vénus, de l'autre, il en fut amplement dédommagé par les écus dont elle lui communiqua la jouissance. Une bonne action ne reste jamais sans fruit ; M. Tourteau en est la preuve.
Peu à peu, grâce à leur travail, les Tourteau s'enrichissaient: mais l'affaire des colzas les poussa à pas de géant sur le chemin de la fortune. Un marchand de colza était devenu insolvable ; Honoré ne craignit pas d'acheter ce fonds à vil prix et, secondé par une année de famine et d'autres circonstances heureuses, il revendit tout le colza à des conditions fort avantageuses.
Jamais Joachim-Honoré Tourteau n'avait été autrement soupçonné de posséder un cœur chaud et aimant; dès sa jeunesse, considérant les autres hommes comme des pigeons à plumer, il n'avait eu avec eux que des rapports de ce genre, et s'était débarrassé de toutes ces désagréables servitudes que bien des gens mettent au rang des devoirs. Il avait, par exemple, oublié sa famille et ne se souvenait que de
la sévérité paternelle ; il remettait à la bonne Providence le soin de veiller sur les pauvres et les deshérités de ce monde et n'aspirait point à l'aider dans cette noble tâche.
Lorsqu'ils furent devenus riches, les Tourteau vécurent encore davantage pour eux. A part quelques amis de choix, qui partageaient leurs sentiments et leur égoïsme, ils ne voyaient personne, et s'applaudissaient de cet isolement ; une épaisse enveloppe s'était graduellement étendue sur leur âme; ils ne se mêlaient point au bruit du monde, laissaient passer les idées autour d'eux et conservaient pieusement leur native ignorance.
Y a-t-il au monde un être plus heureux qu'un crustacé? Bien protégé par sa carapace, il est à l'abri de toute atteinte extérieure ; si son cœur bat, nul ne saurait s'en apercevoir ; il ne bat pas assez fort pour ébranler la paroi compacte qui le sépare d'autrui. Le crustacé jouit tranquille dans son for intérieur, et ceux qui l'entourent ne se doutent pas même de son bonheur.
Mme Adélaïde Tourteau partageait, à tous égards, les opinions de son époux; mais si leurs caractères étaient semblables, leur physique différait essentiellement. Mme Tourteau, longue, mince, sans aucune ligne courbe, offrait un contraste frappant avec son époux tout rond et tout grassouillet. Cependant ils faisaient bon ménage, et tâchaient d'inculquer à Cécile, leur unique enfant, les principes qui leur avaient procuré une félicité si pure.
Nous avons la douleur de l'avouer : tous leurs efforts étaient demeurés impuissants. Des goûts et des couleurs il ne faut disputer; Cécile aimait mieux être une bonne fille qu'une parfaite écrevisse. Son cœur , sensible aux maux du prochain, la portait à secourir ceux qui souffrent.
Ces dispositions abominables s'étaient manifestées de bonne heure; à l'âge de dix ans, n'avait-elle pas donné à une mendiante une belle pièce d'un franc toute neuve ! On la fouetta vigoureusement ; la peau seule fut entamée et le cœur resta intact.
Plus tard, l'orgueil de ses parents les engagea à la faire instruire avec soin. L'instruction était pour eux une parure, un vernis flatteur à l'œil, et rien de plus. Cécile y trouva autre chose ; son esprit s'agrandit par la lecture des bons auteurs ; elle goûta des jouissances élevées et pures dans la communion que les arts établissent entre notre âme et l'infini ; elle s'aperçut qu'il y a un monde ignoré des crustacés, et que le bonheur de ceux-ci pourrait bien n'être qu'une satisfaction matérielle et grossière.
M. et Mme Tourteau invitaient souvent Cécile à se mettre au piano; ils étaient fiers de son talent, puis, lorsque la jeune fille avait exécuté avec sentiment quelques morceaux des grands maîtres, les auteurs de ses jours dormaient au coin du feu.
— Je ne sais plus quelle musique on fait à présent, dit un jour Mme Tourteau ; de mon temps c'était bien plus gai ; de bonne valses, de bonnes mouferines, ça vous émoustillait, il semble que tous ces morceaux de Bête auvent....
— De Beethoven, maman.
— Bête au vent, Bête au vin, c'est tout un. Que disais-je déjà? Ah! oui: tous ces airs sont des airs d'enterrement; dès que tu joues cette musique, je m'endors et ton papa aussi.
— Eh! eh! répondit M. Tourteau, Cécile, n'y a-t-il donc pas de musique plus amusante que celle-là ?
— Pas pour moi; mais si vous le désirez, je vais vous jouer la Dernière pensée de Weber.
— Ah! mon Dieu! que c'est lugubre. J'aime mieux Malbrouck. Cécile se prêtait volontiers à ces fantaisies, mais revenait bientôt à ses auteurs favoris.
Cela, et bien d'autres choses encore, étonnaient les Tourteau. Ils craignaient pour la raison de leur fille, et s'ils n'étaient pas bien certains qu'elle eût l'esprit tout à fait dérangé, ils ne pouvaient s'empêcher de la croire originale, exaltée et surtout ennemie de son propre bonheur.
Vainement ils essayèrent de la ramener au bon chemin, de lui représenter le tort qu'elle se faisait par ses idées excentriques, Cécile résista, ou plutôt, vivant dans un monde qui n'était pas celui de ses parents, elle ne comprit rien à leurs exhortations.
L'existence de Cécile eût été intolérable, au milieu de ces gens bornés, pour qui augmenter son capital, en jouir d'une façon égoïste et mesquine semblait le dernier mot d'une saine philosophie; mais elle avait rencontré une âme qui sympathisait avec la sienne, et faisait pénétrer quelques rayons de soleil dans cette épaisse atmosphère. Le fils de M. Ducancre, l'habile joueur de piquet, Frédéric Ducancre, méconnu de ses parents , parce que, lui aussi, avait des instincts généreux et artistiques, ne se trouvait à l'aise qu'avec Cécile; entre eux régnait une parfaite conformité de caractère et de goûts. Les Ducancre, cela va sans dire, avaient fait l'impossible pour étouffer chez leur fils toute noble aspiration et le rabaisser à leur niveau ; Frédéric, malgré l'affection qu'il leur portait, n'avait pas subi cette influence funeste; comme Cécile, il cultivait son esprit,
sacrifiait aux muses ; en outre , au lieu de se renfermer dans sa coquille et d'employer à ses jouissances les écus amassés par M. Ducancre l'usurier, Frédéric se préoccupait de toutes les misères de la classe ouvrière ; il cherchait la solution du problème social, et s'efforçait, autant qu'il était en lui, de réconcilier le capitaliste et le travailleur.
Utopie, dira-t-on, rêves d'un cerveau exalté! Du moins Frédéric ne s'y prenait pas aussi gauchement que certains soi-disant philanthropes, pour lesquels l'ouvrier est un abrégé de tous les vices, et qui prétendent le régénérer par des cours de géologie et des soupes économiques. Frédéric ne craignait pas de descendre jusqu'à ceux qu'il voulait convaincre; il écoutait le récit de leurs infortunes, notait avec soin les désirs qu'ils exprimaient, raisonnait avec eux et les aidait par tous les moyens en son pouvoir. Avait-il fait quelque bien? avait-il obtenu un résultat? Sans doute : en gagnant à la fois le respect et l'affection de ses auditeurs, il s'était acquis sur eux un pouvoir légitime, dont plusieurs fois il avait usé à leur avantage.
M. Ducancre et M. Tourteau, ce dernier surtout, s'égayaient considérablement aux dépens de Frédéric , qui supportait sans murmure ces petites taquineries et n'en continuait pas moins son œuvre avec persévérance.
Les deux chefs de famille étant d'anciens amis, Frédéric et Cécile, dès leur âge tendre, s'étaient liés d'une sincère amitié, favorisée encore par les projets matrimoniaux des deux papas. Que de fois ils avaient dit: Nos enfants sont aussi fous l'un que l'autre et paraissent destinés l'un à l'autre. Il n'y avait pas eu , il est vrai , d'ouvertures bien positives. Mais M. Tourteau était prêt à donner sa fille à Frédéric, et n'attendait que le moment de leur imposer ses grosses pat-
tes, en accompagnant cette cérémonie allégorique d'un : Mes •Mitants, je vous bénis.
M. Tourteau ne se doutait guère qu'il y eût à cette union un obstacle presque invincible ; nos lecteurs le devineront par la conversation suivante.
Le lendemain de la mémorable soirée politique dont nous avons raconté les péripéties, Frédéric se présenta chez M. Tourteau. Le bonhomme , assis au coin de son feu, sirotait avec délices un petit verre de fine Champagne ; Mme Tourteau méditait une nouvelle recette pour conserver les confitures. Le petit rire allait son train, et afin d'aider à la filtration du liquide, l'ex-négociant jouait mélodieusement de ses dix doigts une marche sur sa bedaine.
— Bonjour, Frédéric, comment vous va? Adélaïde, où est Cécile?
Le jeune homme fit un mouvement de mauvaise humeur.
— Dans sa chambre.
— Bien, bien. Dis-lui de venir ici.
— Je serais au désespoir, M. Tourteau, de déranger mademoiselle.
— La déranger! Frédéric, vous n'y pensez pas.
En ce moment Cécile entra, et Frédéric la salua avec une certaine froideur, tandis qu'elle avait l'air enchanté de le voir.
— A propos, Cécile,., comment s'appelle donc le grand morceau que tu nous jouais hier?
— Il est tiré de la Fiancée de Lamniermoor.
— Lammermoor, diable! Eh! eh! Frédéric, il faut que vous entendiez cela.
— Mademoiselle Cécile n'est peut-être pas disposée?
— Oh! que si, elle l'est toujours. Mets-toi au piano, Ce-
cile. Pendant ce temps, Frédéric, vous prendrez un petit verre ; la musique ne vous semblera que meilleure.
— Non, monsieur, je vous remercie.
— C'est trop tard. Il est versé.
Cécile commença à jouer.
— Hein ! Frédéric, comment trouvez-vous ma fine Champagne ?
— Excellente, M. Tourteau.
— Eh! eh! je ne me sers que dans les bons coins. Vous n'en boirez pas de pareille à dix lieues à la ronde.
Frédéric fit mine de vouloir écouter Cécile. M. Tourteau continua :
— Voyez-vous, Frédéric, je le disais encore l'autre jour à votre père : il ne se soigne pas assez. De temps à autre, après le dîner, un bon petit verre , ça facilite la digestion et dissipe les aigreurs d'estomac.
Mlle Cécile s'escrimait de plus en plus sur son instrument. Mais M. Tourteau n'en tenait aucun compte.
— Eh ! eh ! nous ne sommes plus des poulets, votre
père ni moi , et quand on possède une jolie fortune
Cécile, tu as déjà fini?
— Oui, papa.
— Eh ! eh ! Frédéric, n'est-ce pas que voilà de la musique ?
— Sans doute.
— Et Cécile vous joue tout cela avec une expression!
— Mademoiselle est une excellente musicienne.
— Comment voulez-vous que M. Frédéric le sache? Je suis sûre qu'il n'a pas entendu une note de mon morceau, vous lui avez parlé pendant tout le temps.
— Pardonne-moi. Frédéric a très bien entendu. Je n'ai moi-môme pas perdu un seul passage. Cécile?
— Papa?
— Montre un peu à Frédéric ce dessin brun, tu sais?
— Quel dessin brun ?
— Oui, celui que j'ai vu hier.
— M. Frédéric ne tient peut-être pas à le voir.
— Que si, que si. N'est-ce pas, Frédéric?
— Oui, répondit-il d'un ton qui montrait bien peu d'empressement.
— Tu vois.
Cécile eut l'air de fureter par tout. Le malheureux dessin était introuvable. A la fin elle dit:
— Je crois que je l'ai égaré.
— Apporte-moi ton portefeuille. Ces enfants, eh ! eh ! ne savent rien trouver. Tiens, le voilà. Eh bien ! qu'en j)ensez-vous ?
— Mademoiselle a un grand talent.
— Oui, je trouve aussi que ce n'est pas mal. Mais quelle diantre d'idée de faire des arbres de couleur brune, en a-t-on jamais vu de pareils?
— C'est un dessin à la sépia.
— Eh bien ! ce n'est pas naturel. Regarde, Adélaïde, je suis certain que tu n'aimeras pas cette couleur.
■ — Non, ça ressemble à du raisiné, dit Mme Tourteau qui rentrait en cet instant, l'esprit absorbé par ses confitures.
— Ma foi ! vivent les couleurs! Nous avons, par exemple, au cercle, des tableaux sur lesquels mes yeux se reposent toujours avec plaisir. Je sais bien que ce ne sont pas des Raphaël ni des Pergolèse.
— Vous voulez dire sans doute Véronèse , interrompit modestement Cécile.
— Peut-être. Je suis un peu brouillé avec les noms. Toujours est-il que chaque chose a sa couleur naturelle ; les arbres y sont verts, les pommes rouges, et ainsi de suite. Gela ne vaut-il pas mieux ainsi, Frédéric?
— Cela dépend des goûts, monsieur Tourteau. Mais cette intéressante discussion me fait oublier le motif de ma venue. Une très grande artiste, la signora Vaporini, donne un concert demain. J'ai pensé qu'il vous serait agréable d'assister à cette solennité musicale; voici des cartes pour vous tous.
— Merci, monsieur Frédéric, merci ; vous ne sauriez croire combien j'aime la musique, répondit Cécile.
— Moi aussi, moi aussi, fillette, et je remercie Frédéric d'avoir songé à nous. Encore un doigt, Frédéric?
— Non, monsieur, cela me serait impossible.
— Poule mouillée, va! Eh! eh ! C'est pourtant singulier combien vous ressemblez à Cécile. Tous deux enthousiastes de la musique, de la peinture, et d'un tas d'autres choses ! C'est la jeunesse ! Nous étions justement ainsi il y a vingt ans, n'est-ce pas, Adélaïde ?
— Que veux-tu dire? Il y a des gens qui mettent une couche de graisse sur leurs confitures ; j'y vois des inconvénients.
— Eh ! eh ! la bonne ménagère ! Laisse un peu tes confitures. Te souviens-tu comme autrefois nous aimions la musique , quand des Allemands s'arrêtaient devant notre magasin, avec leurs grandes trombonnes? eh! eh!
— C'est vrai, Honoré; combien de sous ne leur avonsnous pas jetés !
— À propos, monsieur Frédéric pourra nous dire pourquoi aujourd'hui l'on ne voit plus de ces longues trombonnes comme jadis. C'était l'instrument que j'aimais le mieux, non pas à cause du son — je ne le distinguais pas bien — mais tantôt court, tantôt long, on aurait passé des heures à regarder cette manœuvre.
— Madame, répondit Frédéric en riant, je serais un peu embarrassé de vous répondre. Tout dégénère ici-bas, madame Tourteau, tout dégénère.
— Et tout renchérit. Quand j'étais jeune, les abricots coûtaient six sous la douzaine, maintenant ils sont hors de prix. Ah ! j'oublie que mon sucre est sur le feu. Au revoir, monsieur Frédéric.
Frédéric se levait déjà pour quitter la famille Tourteau.
— Frédéric, dit M. Tourteau, vos coquins?
— Je ne comprends pas
— Vos fainéants ?
— Vraiment, monsieur
— Vos faiseurs de bons lundis, alors? Les avez-vous ramenés dans les sentiers de la vertu, avez-vous opéré la réconciliation du capital et du travail?
— Monsieur Tourteau , vous voulez parler sans doute des ouvriers auxquels je m'intéresse. Ils ne méritent pas ces noms.
— Eh ! eh ! des gaillards que l'on rencontre sans cesse dans un état à faire peur, qui grugent en un jour ce qu'ils ont gagné en quinze et qui viennent crier misère après ! De l'économie, gredins, de l'économie, et vous arriverez. Je suis bien arrivé, moi.
— Monsieur Tourteau, vous vous trompez sur leur compte.
— Eh ! eh ! je me trompe ! Je ne les entends pas brailler sous mes fenêtres ; ils ne troublent pas le sommeil des honnêtes gens, par hasard ?
— Tout cela est vrai dans une certaine mesure.
— Eh! eh! dans une certaine mesure? C'est qu'ils n'en * mettent pas, eux, de mesure.
— Parmi les ouvriers, il en est dont la conduite est parfaitement régulière et qui ne se mêlent jamais à ces débauches nocturnes. Quant aux autres, je n'ose pas trop leur en vouloir, si, après une semaine de travaux pénibles, ils se donnent quelques heures de bon temps.
— Frédéric, comment, vous approuvez ces orgies !
— Nullement, monsieur Tourteau, vous saisissez mal ma pensée. J'explique cette manière d'agir, mais je ne l'approuve pas. Au contraire, tous mes efforts auprès d'eux tendent à leur faire connaître des plaisirs plus purs et moins grossiers
— Eh ! eh ! Frédéric, permettez-moi de vous le dire : je ne me serais jamais douté de ces efforts. Les lundis sont aussi bruyants que jadis, peut-être même plus bruyants encore.
— Je sais bien que je n'obtiendrai pas un résultat immédiat. D'ailleurs, il y aura toujours des mauvais sujets parmi eux
— Fn très grande majorité.
— Non, monsieur Tourteau, pas' plus qu'ailleurs. Il y a chez les ouvriers de grands vices, je l'avoue, mais aussi de grandes vertus.
— Eh! eh! je vous assure que je ne les vois pas.
— Quand un incendie se déclare, qu'il s'agit de sauver des personnes infirmes, des enfants en bas âge, de risquer
sa vie, à qui s'adresse-t-on pour cela? Est-ce aux bons gros propriétaires qui dorment tranquillement dans leurs lits ?
— Frédéric, vous jetez une pierre dans mon jardin
— Non, monsieur Tourteau, je ne pensais pas à vous.
— Il est vrai que je n'essaierais pas de grimper sur une échelle de sauvetage.
— Alors, pourquoi mépriser des gens qui font ce que vous n'oseriez faire?
Lorsque Frédéric plaidait la cause de ses protégés, il était vraiment beau avoir: ses gestes, ses paroles, son attitude révélaient un homme convaincu. Inutile d'ajouter que Cécile l'écoutait avec un intérêt extrême.
— Mais, reprit M. Tourteau, ces occasions sont rares. Il n'y a heureusement pas d'incendie tous les jours. On trouve bien chez les ouvriers les vertus extraordinaires, tandis qu'ils négligent les vertus de tous les jours, les vertus domestiques.
— Pardon, si je vous adresse cette question : Monsieur Tourteau , qu'en savez-vous ? Les avez-vous visités dans leurs demeures, les avez-vous observés avec quelque soin?
— J'avoue que
— Vous ne connaissez des ouvriers que leurs travers.
— C'est possible. Frédéric, nous avons déjà traité cette question ensemble, et chaque fois vous m'avez répondu avec succès. Je vois qu'il en sera de même aujourd'hui. Continuez votre œuvre, mon cher ami, elle est digne de la générosité de votre caractère, et bien que j'aie des doutes, je m'associe à vos travaux du fond de mon cœur.
— Je savais bien, monsieur Tourteau, que vous n'étiez pas homme à conserver longtemps d'injustes préventions. Ainsi, au revoir, et sans rancune.
— Rancune ? pourquoi ! et M. Tourteau serra cordialement la main qu'on lui tendait.
— A demain, mademoiselle Cécile. Je vous présente mes respects.
A peine fut-il dehors, que M. Tourteau éclata de rire.
— Mon Dieu, est-il simple, ce Frédéric, est-il nigaud ! Lui qui pourrait gagner de l'argent, il se consacre tout entier à ces chenapans d'ouvriers, qui lui en savent beaucoup de gré, et qui, sans aucun doute, se moquent de lui dès qu'il a le dos tourné.
— Comment, papa, tout à l'heure ne l'avez-vous pas approuvé ?
— Il le fallait bien. Cécile, retiens la maxime que je vais t'enseigner; elle contribuera à te rendre heureuse. Ne heurte jamais les opinions de quelqu'un. Si tu n'es pas de son avis, discute avec lui un moment, puis laisse-lui la victoire. Il concevra une haute idée de ton jugement, puisqu'il sera d'accord avec le sien, et tu éviteras des scènes désagréables. Si je n'avais pas cédé, Frédéric se fût obstiné, nous nous serions séparés, brouillés ; tandis qu'il s'en va tout content de m' avoir convaincu, et que moi je persiste dans mes opinions antérieures. Eh! eh!
— Papa, voulez-vous me permettre de vous répondre?
— Oui.
— Cette manière d'agir n'est peut-être pas très franche .
— Pas franche, dis-tu? Voyons, trouve-moi quelqu'un qui soit vraiment franc, qui ne cache jamais sa pensée?
— M. Frédéric, par exemple.
— Eh ! eh ! tu le crois lorsqu'il exalte tes dessins à la sépia et ton talent musical ! Compliments, ma chère, com-
pliments, la vie n'est que ça, et c'est le seul moyen de la passer d'une manière agréable.
La morale de M. Tourteau, on le voit, ne brillait pas par une excessive rigidité. Il se souvenait trop de son ancienne vocation et, à l'égard de sa fille, il usait du procédé employé parles négociants qui ont reçu un nouvel envoi de morue; ils l'exhibent devant leur magasin.
La pauvre Cécile se retira bien tristement dans sa chambrette, elle s'assit près de sa table, la tête cachée entre les mains. Ses lèvres ne laissèrent échapper qu'un seul mot :
Pourtant !
Et elle fondit en larmes.