LE EEU AUX POUDRES
mi lecteur, nous ne voulons point abuser de ta confiance.
Peut-être, soldat émérite, astu suivi longtemps les sentiers de la guerre; les armes sont ta parure , et les combats ton repos; tu ne respires que salpêtre et carnage. Peut-être, homme paisible mais sanguinaire , tu éprouves des jouissances exquises toutes les fois qu'un auteur emploie le poignard, le revolver, 1,'acide prussique pour amener le dénouement de son livre , qui te semble d'autant plus intéressant qu'il est plus atroce et plus cruel.
Le litre de notre chapitre pourrait t'induire en erreur. Tu n'y trouveras, nous t'en prévenons, aucune de ces horreurs qui chatouillent agréablement les palais blasés, pas la moindre balle conique, pas le plus petit stylet empoisonné. Les tortures que nous voulons décrire sont bien autrement raffinées.
N'as-lu pas lu, dis-moi, les détails odieux de ce supplice de la goutte d'eau, inventé par les jésuites, et qui tue au milieu des paroxysmes du désespoir et de la rage. Nous t'offrons quelque chose de pareil. Il est dans la vie réelle des vices, des travers de caractère, qui, chez les personnes appelées à les supporter, produisent l'effet de la goutte d'eau, et, ce qui est plus terrible encore, ne donnent pas une mort immédiate. Chaque jour la blessure s'envenime ; elle n'a pas le temps de se fermer ; c'est la fable de Prométhée, dont un vautour ronge le foie sans cesse renaissant.
Tel est le spectacle auquel nous te convions, non point afin que tu te délectes à contempler ces misères; notre but n'est pas de t' amuser, mais de t'instruire, de te faire rentrer en toi-même ; cet examen te prouvera , nous le craignons, que tu es le bourreau de quelqu'un de tes semblables.
Reprenons maintenant le fil de notre narration.
Un concert n'est pas chose de maigre importance. Lorsqu'on est crustacé, on y va pour voir et pour être vu; on laisse la musique tout à fait à l' arrière-plan. Durant toute la journée qui suivit la visite de Frédéric, M. et Mme Tour teau s'occupèrent sérieusement à composer leur toilette; on exhuma le frac de monsieur, encore fort propre, bien que datant de plus de vingt ans; la robe de soie de ma-
dame, légèrement piquée au bas de la taille, et l'on décida que ces deux costumes étaient convenables, et donnaient une idée exacte de l'opulence des Tourteau.
— Toi, Cécile, que comptes-tu mettre?
— Cela m'est bien indifférent; je n'y ai pas pensé.
— Vois-tu, Cécile, tu feras bien d'y penser; il y aura du beau monde, et je ne veux pas que tu paraisses à ton désavantage.
— Je m'habillerai simplement.
— Oui, comme une petite lingère.
— La simplicité est la plus belle parure....
— De ceux qui n'en ont pas d'autre. Non, enfant, faistoi belle, que je sois heureux et fier de t'admirer.
Chez les Ducancre, la scène était différente. Frédéric, qui connaissait trop bien son père, avait jusqu'au dernier moment renvoyé de lui parler du concert. Il fallut pourtant s'exécuter. Il offrit galamment deux cartes à ses parents.
— Un concert ce soir, dit M. Ducancre d'un ton peu bienveillant.
— Oui papa.
— Un concert qui coûte trois francs?
— On y entendra les artistes les plus célèbres et la musique la plus distinguée. La signora Vaporini...
— Trois francs par tête , cela fait neuf francs pour nous trois.
— Je le crois.
— J'en suis sûr; c'est une bien grosse somme mise à des futilités.
— Un concert n'est pas une futilité.
— Non? Que me fait à moi la signora Vaporini? Quand
je serai réduit à la misère , est-ce la signora Vaporini qui viendra m'en tirer?
— Mon père, il n'est pas question de cela.
— Un concert! Tous les malheurs m' arrivent donc à la fois. Depuis huit jours, je n'ai pas gagné une partie de piquet. Non; je n'y vais pas; reporte ces cartes où tu les as prises.
— Mais papa....
— Ou bien va les proposer à M. Tourteau. 11 tient à la musique, lui!
— Je sais qu'il en a déjà.
Ici Mme Ducancre s'interposa dans le débat.
— Cyprien, dit-elle à son mari, tachons de faire un petit effort. Que dirait-on de nous si nous ne paraissions pas au concert?
— On dirait ce qu'on voudrait. Je ne me mêle pas des affaires des autres ; ils n'ont pas besoin de se mêler des miennes.
— Cependant, les Tourteau y seront, M. Glumeau ira sans doute. Il n'y aura personne à ton cercle.
— Si fait, il me reste M. Croûtard.
— D'ailleurs, si nous n'allons pas, l'argent des cartes sera perdu.
Cet argument parut faire une grande impression sur M. Ducancre.
— Voyons, Vérène, y tiens-tu?
— Je n'ai pas été gâtée jusqu'à présent en fait de concerts.
— Eh bien ! j'y consens.
— Alors je vais examiner l'état de mes robes.
— Pourquoi?
— Pour un concert il faut être décemment vêtu.
— Quant à ça je m'en moque.
— M. Tourteau, lui, ne s'en moque pas. Il sera comme un petit chérubin.
— Parbleu ! un homme qui n'a qu'une fille !
— Enfin, cela te coùte-t-il beaucoup de changer contre une redingote la souquenille que tu portes?
— C'est facile à dire.
— Ta redingote bleu foncé.
— Mon meilleur vêtement, tu n'y songes pas. Pour être poussé, acculé, bousculé, comme cela arrive en pareille circonstance. Ce serait le dernier jour de ma redingote.
— Mon père, nous irons de bonne heure afin d'éviter la presse.
— Et nous sortirons les derniers, ajouta M. Ducancre en poussant un profond soupir.
Mme Ducancre essaya vainement toutes ses robes du temps jadis. Elle avait grossi, la bonne dame, depuis l'année de son mariage avec l'austère Cyprien. Les tentatives les plus énergiques de la domestique, secondée par Frédéric, ne parvinrent pas à vêtir Mme Vérène Ducancre. Frédéric fut envoyé sur-le-champ et en grand secret chercher une ouvrière, qui, à force de défaire des plis, de pratiquer des ouvertures déguisées, habilla enfin Mme Ducancre d'une façon à peu près convenable.
Son époux n'avait pas à résoudre les mêmes difficultés. Tandis que Vérène s'était élargie, Cyprien s'était rétréci. La fameuse redingote dansait sur son corps comme les plis d'un drapeau autour de la hampe. Il ne put s'empêcher de la considérer avec compassion, en songeant aux dangers
qu'elle allait courir, aux services qu'elle lui avait rendus, aux événements importants dont elle lui rappelait le souvenir.
M. Glumeau, de son côté, délibérait avec Mme Mouson.
— Charlotte, on donne un concert aujourd'hui.
— Monsieur voudrait y aller.
— Je n'en sais rien.
— Si monsieur daignait écouter un bon conseil ?
— Dites, Charlotte.
— Monsieur serait bien plus heureux de passer la soirée chez lui. Ces concerts, ça ne vaut rien pour la poitrine; on y a chaud et froid, et la poitrine de monsieur est délicate.
— Vous croyez, Charlotte?
— Je ferai un bon petit souper à monsieur. Après quoi monsieur restera dans sa chambre bien chaude ; il pourra lire ou écrire à son gré.
— Vous êtes séduisante, Charlotte. Mais, vous le savez, j'aime la musique.
— Monsieur a bien raison. Alors ne faites pas attention à ce que je vous ai dit ; allez au concert.
— Eh bien, j'irai.
— Je vous préparerai quelque petite chose pour votre retour.
— Non, Charlotte; le soir, quand je me couche tard, je n'ai pas faim.
— Alors de l'eau chaude et de l'eau de cerises. C'est parfait contre les rhumes.
M. Croûtard, lui, n'aimait que sa propre musique. Aussi sachant bien qu'au concert on ne lui permettrait aucun solo d'éloquence, il se confina pour la soirée devant la
cheminée du cercle , dont M. Tourteau lui abandonnait l'usufruit.
Bien avant l'heure dite , tous , musiciens et auditeurs se trouvaient à leur poste. Le programme était riche et varié. Il débutait par une symphonie de Beethoven, œuvre grandiose, dans laquelle cet admirable compositeur avait prodigué les richesses de son génie.
Par quelle puissance mystérieuse une phrase musicale, simple en apparence , ravit-elle notre âme vers l'idéal ? Comment se fait-il que cinq ou six notes nous élèvent soudain au-dessus des préoccupations les plus poignantes, et nous entraînent jusqu'à l'infini, séjour d'ineffables voluptés? C'est que l'âme de l'artiste parle à notre âme, qu'entre elles s'établit bientôt une entière sympathie, nous pensons avec lui, nous sentons avec lui, nous vi vons avec lui. Et comme il abuse de son empire! comme il captive toutes les forces de notre esprit; d'abord, il nous présente son idée dans toute sa grandeur primordiale, sans parure, sans ornements ; puis, à cette voix qui chante, s'unissent des milliers d'autres voix ; il semble qu'un vent de tempête emporte sur ses ailes la mélodie victorieuse ; le tonnerre gronde , ses éclats redoublent, et tout à coup, sans transition, le calme succède à l'orage; seulement des voix timides, étouffées, répètent comme un écho lointain , quelques lambeaux de la mélodie ; le chalumeau agreste les redit aux rochers; les zéphirs les soupirent en frôlant la verdure, la mer les renvoie aux écueils ; l'artiste a pris les perles de son diadème pour les jeter aux quatre vents des cieux. Etincelles brillantes, elles s'évanouissent dans l'espace; vous le croyez; vous regrettez la fin de ce rêve enchanteur. Mais il est là;
maître de toutes les harmonies; il fait un signe, et bientôt ces paillettes viennent, une à une, se rejoindre ; dociles à la pensée qui les conduit, elles se réunissent en un bouquet immense, d'où s'échappe, triomphante, la mélodie primitive; elle éclate sans obstacle; toutes les voix de la nature la chantent à l'envi, et votre âme, inconsciente et charmée, la chante avec elles.
Il est probable que les crustacés ne firent pas toutes ces réflexions ; en revanche, ils en firent d'autres, auxquelles Beethoven n'avait point songé.
Dès le premier coup d'archet, ils engagèrent la conversation.
— Adélaïde, Adélaïde.
— Que veux-tu?
— Regarde Là bas, devant nous, ce monsieur.
— Je ne le connais pas.
— C'est un bien bel homme. Les beaux favoris!
— Cécile?
— Papa !
— Pousse un peu M. Ducancre; tu lui demanderas s'il connaît ce monsieur.
— Quel monsieur?
— Ce monsieur qui est là avec une dame.
Cécile, attentive à l'exécution de la symphonie, n'eut pas l'air de comprendre ce qu'on exigeait d'elle. Un instant après :
— Cécile?
— Papa?
— Qui est-ce?
Alors elle se décida à toucher légèrement la redingote bleu-foncé.
M. Ducancre secoua l'épaule.
— Ah ! qu'on est serré ici.
Cécile réitéra la pression.
M. Ducancre se retourna brusquement. A la vue de Cécile, son air se radoucit un peu.
— C'est vous, mademoiselle?
— Oui. Papa aimerait savoir qui est ce grand monsieur là-bas.
— Il m'est inconnu.
Cécile communiqua la réponse à son père.
— Si la dame qui est avec ce monsieur lui ressemble, elle doit être jolie.
Les conjectures de M. Tourteau étaient fondées, elle daigna montrer son profil, et M. Tourteau dit à sa femme:
— Adélaïde?
— Plaît-il?
— As-tu vu?
— Quoi?
— La dame qui est avec ce monsieur.
— Non.
— Tant pis. Quelle figure distinguée!
Nous ne sommes pas de l'avis de M. Tourteau; nous trouvons, nous, que cette belle personne manque de distinction ; sur ses traits réguliers, agréables peut-être, plane je ne sais quoi de vulgaire, de commun.
En ce moment, l'orchestre terminait l'allégro de la symphonie, au milieu d'applaudissements prolongés. On entendait par-dessus tout les claquements de notre crustacé, qui , par pur désintéressement, se joignait à l'enthousiasme général. Puis, l'orchestre ayant cessé, les conversations cessèrent aussi ; tout retomba dans le silence.
M. Glumeau, mélancolique et solitaire, avait les regards fixés sur le même point que M. Tourteau. Sous son toupet cendré fermentaient les idées les plus incendiaires ; ses petits yeux lançaient des éclairs ; mais ses réflexions étaient navrantes.
Pourquoi cet homme est-il plus heureux que moi? Qu'ai-je donc fait à la Providence, que seul parmi les mortels je ne puisse avoir une aimable compagne qui, partageant mes ennuis, embellisse ma vie et me réconcilie avec l'humanité? Cet homme est-il plus méritant, plus digne que moi? Sans doute il est jeune, il est beau, c'est à cela que les femmes s'attachent, et moi? Je suis vigoureux encore, mon physique n'est pas disgracieux et pardessus tout je possède les qualités du cœur et de l'esprit, tandis que ce grand dadais.... Serai-je donc à toujours la perle enfouie dans le fumier; être déclassé et ridicule, quand remonterai-je au rang qui m'appartient et que la méchanceté des hommes s'obstine à me refuser?
L'orchestre attaquait l'un de ces andante passionnés dont Beethoven a le secret. M. Tourteau recommença, lui aussi, ses investigations.
Il venait d'apercevoir, à peu de distance, Max et Frédéric ; le premier lorgnait le beau sexe; son compagnon, en revanche, assez indifférent à ce qui se passait autour de lui, écoutait avec recueillement. Il s'agissait d'attirer leur attention et ce n'était pas facile. M. Tourteau les regarda fixement durant plusieurs minutes. Enfin Max, ayant rencontré les yeux du gros papa dans le champ de sa lunette, se pencha vers Frédéric :
— Je ne sais pourquoi M. Tourteau nous considère avec tant de fixité.
Frédéric, dérangé de sa méditation, suivit la direction de la lorgnette de Max. Alors M. Tourteau porta ses regards sur le beau couple et, en manière d'interrogation muette, le reporta sur les jeunes gens. Max comprit.
— Tiens, tiens, il est curieux, le père Tourteau. Il voudrait connaître le nom de ce monsieur et de cette dame qui sont aux places réservées.
— Les connais-tu?
— Parbleu! Je le vois tous les jours au manège.
— Il se nomme?
— M. Giraud.
— Et cette dame?
— C'est sa sœur, Mlle Clarisse Giraud.
M. Tourteau attendait anxieusement une réponse, et devenait de plus en plus interrogatif.
— Il faut le lui dire , sinon il ne nous laissera pas tranquilles de toute la soirée.
Max se souleva à demi de son siège, et des lèvres seulement articula :
— Gi-raud.
— Foi-raud, répéta M. Tourteau de la même manière. Max fit un signe de tête négatif.
— Gi-raud.
— Gi-raud.
Signe d'affirmation de Max.
— Ma-ri-é?
— Sœur, répondit Max.
M. Tourteau remercia.
— Adélaïde? Il s'appelle Giraud ; je me serais attendu à
quelque nom plus remarquable, je le croyais noble
Cette dame est sa sœur.
— Il n'est donc pas marie.
— On n'en sait rien. Mais il faut que je fasse connaissance avec lui, que je l'invite.
— Justement, mes confitures se gâtent ; j'en ferai de petits gâteaux.
Un cbut qui sortait peut-être de la bouche de Frédéric, coupa court à ces détails intimes de ménage.
— Eh bien quoi, dit M. Tourteau, on n'est pas maître de dire ici ce que l'on veut. Enfin, taisons-nous.
— C'est égal, pensait M. Ducancre, lorsque la symphonie se termina, ça ne vaut pas trois francs.
La signora Vaporini fut accueillie par des applaudissements réitérés que justifiait sa brillante renommée. Elle s'inclina gracieusement devant le public, et chanta une ariette de Mozart ; sa voix était pure, sa méthode excellente, en un mot, elle combla toutes les espérances qu'elle avait fait concevoir. X son apparition, Frédéric ressentit une émotion extrême. Il lui semblait que jamais créature aussi parfaite ne s'était présentée à sa vue. Il oublia Cécile, ses petits talents de société, et resta plongé dans une muette extase. Max l'en tira bientôt.
— Comment la trouves-tu?
— Hum, hum !
— Oui , tu as raison ; elle est trop maigre et trop brune.
— Hum, hum !
— Je n'aime pas cette légère moustache qui ombrage sa lèvre supérieure.
— Cela indique de la volonté.
— Au demeurant, les attaches sont fines. Elle serait une adorable maîtresse.
— Non.
■ — Comment , non ! Une Italienne , un tempérament de feu.
— Ce n'est pas ce que je voulais dire.
— Alors explique toi.
— Il me semble qu'elle peut être quelque chose de mieux qu'une maîtresse.
— Allons donc ! une Italienne ! une artiste ! J'ai presque envie de m'en passer la fantaisie.
— Toi?
— Moi.
— Je te le défends.
— Tu es drôle, parole d'honneur. Eh ! mais !
— Quoi?
— Frédéric?
— Eh bien?
— Serais-tu toqué, par hasard? Excellente idée ! Frédéric, ne sachant comment sortir d'embarras, partit
d'un grand éclat de rire.
— C'est que mademoiselle Cécile n'en serait pas enchantée.
— Cécile? elle n'est rien pour moi.
— Chut, interrompit M. Tourteau, charmé de prendre sa revanche.
Les yeux de M. Glumeau erraient de la signora Vaporini à Mlle Giraud.
Quelle différence entre ces deux femmes ! La première, artiste, sans éducation, italienne, livrée à tous les déborde-
ments de la passion; la seconde, sage, douce, modeste; d'un côté toutes les vertus de la famille, de l'autre les vices d'une existence bohème !
Que parlé-je de famille? ne suis-je pas, moi, aussi un bohème, non par goût, mais par la situation que mes concitoyens m'ont faite; cependant, comme un autre, j'aurais pu
— Mon Dieu, disait Mme Ducancre à son respectable époux, quelle gourgandine; elle est sèche et noire; son
sang est brûlé ; quelle vie elle a dû mener ! A part ça, elle ne chante pas trop mal.
— C'est égal, ça ne vaut pas trois francs. C'est moi qui te le dis.
— Une fois.
— Je me serais bien passé d'entendre cette créature.
— Que veux-tu? nous le savions pas. Frédéric en parlait d'une manière si chaleureuse. C'est une artiste célèbre, elle a chanté partout, devant les souverains
— Une femme qui n'a ni sou, ni maille, j'en suis sûr.
— Et qui rôde de ville en ville. La belle existence, vraiment !
— Aucune économie.
— Ces artistes emploient tout à leur toilette.
— Aussi elles meurent à l'hôpital et c'est bien fait. Après le concert, tous nos amis se rejoignirent à la porte
de la salle.
— Il n'est pas tard, proposa M. Tourteau, allons reconduire nos dames et passer quelques instants au cercle.
— Pour que j'y perde encore au piquet? n'est-ce pas, Tourteau; je n'ai que trop dépensé aujourd'hui; je m'en tiens là, répondit M. Ducancre.
— Je ne peux pas non plus, ajouta M. Glumeau, madame Mouson serait inquiète.
— Tant pis. Frédéric, ayez l'obligeance d'accompagner ma femme et ma fille , et venez me retrouver, vous savez où. Bonsoir, madame Ducancre; bonsoir Cyprien et monsieur Glumeau.
M. Tourteau prit le bras de Max.
— Vous disiez donc, cher ami, que ce monsieur à belle prestance se nomme M. Giraud.
— Oui, monsieur.
— Fortune considérable?
— Il mène assez grand train. C'est un cavalier consommé.
— Bien, bien.
— Sa maison est montée sur le meilleur pied.
— Il n'y a pas longtemps qu'il est établi ici?
— Deux mois à peine.
— Et avant cela ?
— Il ne m'a jamais parlé de ses antécédents. A ce que j'ai pu deviner, c'est un homme du monde, qui a fréquenté les grands seigneurs et conversé familièrement avec eux.
— Familièrement! Enfin, Max, je vous demande conseil. Croyez-vous que M. et Mlle Giraud acceptent une invitation ?
— Ils vivent solitaires ; ils ne connaissent personne ici et seront heureux de profiter de votre hospitalité.
— N'allez pas vous imaginer, Max, que j'y tienne beaucoup et que je veuille, bon gré, mal gré, me jeter au nez des gens. Non; mais, comme vous l'avez dit, l'hospitalité avant tout. Ces personnes me semblent fort distinguées ; je puis leur procurer des relations agréables et je le fais; c'est dans leur intérêt uniquement, non pas dans le mien.
— Cela s'entend. Si vous le désirez, je leur communiquerai vos intentions.
— Ce serait aller trop vite en besogne ; procédons avec plus de circonspection. Introduisez M. Giraud dans notre cercle, nous apprendrons à nous connaître, et si son caractère me plaît, je me charge du reste.
Ils trouvèrent au cercle M. Croûtard, qui se rôtissait de-
vant la cheminée, isolé, livré à ses propres pensées. Utilisant ses loisirs précieux, il avait élaboré une allocution brillante, un discours-ministre, dont il voulait régaler ses amis à la prochaine occasion. Il ne fut pas trop fâché de voir entrer nos deux crustacés.
— Bonsoir, monsieur Tourteau, vous êtes allé au concert?
— Oui, monsieur.
— Vous êtes content?
— Dites ravi, je suis positivement ravi. Cette symphonie de Beethoven ! quelle musique î que de grandeur et de majesté !
— La signora Vapoiïni?
— Adorable, monsieur Croûtard, adorable. Elle chante comme un colibri.
— Vous, monsieur Max, vous avez Pair ennuyé !
— Mon Dieu, j'ai tant vu de concerts ; ils se ressemblent tous. Des sons plus ou moins purs, des femmes plus ou moins élégantes, beaucoup de bruit et peu de plaisir.
— Ce qui m'étonne, c'est que M. Tourteau, notre ami commun, ait encore du goût pour ces divertissements ennuyeux.
— Moi, qui ai toujours été artiste au fond de Pâme!
— Je ne m'en serais pas douté.
— Peut-être. On a beau avoir été négociant, homme positif. Il y a toujours dans le cœur certaines fibres qui tressaillent. N'avez-vous jamais rien éprouvé de pareil?
— Je ne le crois pas.
— Vous vous faites tort, monsieur Croûtard, interrompit Frédéric, qui venait de pénétrer dans l'enceinte sacrée, vous êtes artiste et plus qu'aucun de nous. N'est-ce pas un art
que d'assembler harmonieusement de savantes périodes, de parler avec élégance? et vous êtes passé maître en cet art-là.
— L'art, monsieur Frédéric, suppose l'étude, et je ne m'étudie pas à bien parler; je laisse agir la nature.
— Est-ce la nature qui vous inspire ces expressions heureuses dont vous vous servez ? Echapperiez-vous par hasard à la fameuse règle: On naît 'poète, mais Von devient orateur.
— Je ne sais pas où vous avez pris cette règle. Toujours est-il qu'elle est inexacte à mon endroit. L'art, monsieur Frédéric, je l'abhorre, je le déteste, et non sans raison.
— Seriez-vous, par hasard, comme M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir?
M. Croûtard, piqué au vif, retourna son individu et s'appuyant au chambranle de la cheminée :
— Qu'est-ce que l'art, dit-il avec une intonation nasale et convaincue, n'est-ce pas la perversion des facultés naturelles de l'homme et leur application à des objets sans importance? La vie, messieurs, est chose trop grave pour qu'elle doive être absorbée par des bagatelles. Un musicien, Pestalozzi....
— Paganini.
— Peut-être, la langue m'a tourné. Un musicien consacre dix années de sa vie à perfectionner la quatrième corde. Voilà, vous en conviendrez, un temps admirablement employé ! Il y a plus, messieurs, il y a plus. L'art émousse les impressions morales, et ces mêmes hommes, qui vous séduisent quelques instants par les fruits de leurs travaux acharnés, que sont-ils au point de vue moral? De détestables pères de famille, des débauchés, qui ferment leurs
cœurs à toutes les aspirations nobles et grandes, pour se vautrer dans la fange du vice. N'ai-je pas raison, monsieur Frédéric?
— Monsieur Groûtard, votre jugement est trop absolu. L'art n'exclut pas nécessairement la moralité. Au contraire, par cela même qu'il rend notre âme plus impressionnable, elle devient aussi plus accessible aux aspirations nobles et élevées. Il vous paraît ridicule qu'un homme travaille dix, vingt années pour obtenir un talent, duquel tout son avenir dépend, et vous n'avez pas un mot de blâme contre ceux, qui, durant la majeure partie de leur vie, se condamnent à la mélasse et à l'huile, en vue de se procurer une aisance dorée.
— Frédéric, Frédéric, osez-vous bien comparer un négociant à ces hommes légers et futiles qui...
— La profession d'artiste est aussi honorable que celle de négociant.
— Des baladins, des sauteurs !
— Oh ! les mots ne manquent pas non plus pour flétrir les négociants. Pardon, monsieur Tourteau, c'est à M. Croûtard que j'en veux ; permettez-moi d'entendre sa réponse.
— Elle est bien aisée, monsieur Frédéric. Ce sont des gens utiles à la société que vos artistes ! Errants et vagabonds sur la terre , ils ne s'attachent nulle part ; ils ne paient pas d'impôts , ils ne s'intéressent à rien; pourvu qu'ils gagnent de quoi satisfaire leurs goûts dispendieux, peu leur importe le reste.
— Comme c'est ça, monsieur Croûtard !
— Pensez-vous, monsieur, dit Frédéric, que Fart s'accommode de ces inclinations sédentaires, et qu'un grand artiste puisse être un bon bourgeois, casanier et égoïste?
— Oh! Frédéric!
— Je ne vois pas...
— Vous représentez-vous, par exemple, la sighora Vaporini, dont le talent n'est plus contesté...
— Nous y voilà, dit Max in petto. Je m'étonnais qu'elle n'eût pas fait encore son apparition.
— Mère de famille respectable , avec cinq ou six bambins à ses trousses.
— Parbleu, monsieur Frédéric, vous plaidez ma cause avec une admirable éloquence. Vous enchérissez encore sur ce que j'ai avancé, c'est qu'un artiste -ne possède ni les vertus civiques, ni les vertus domestiques. Aussi j'ai l'art en aversion.
— Chacun, monsieur Croûtard, a sa tâche en ce monde. Tous ne peuvent être magistrats, tous ne peuvent être bourgeois. Il en est qui sont appelés à des vocations d'une utilité moins immédiate, mais non moins certaine. N'est-ce rien que de nous enlever pour quelques instants aux préoccupations matérielles qui nous enserrent, et de nous faire contempler l'idéal?
— Frédéric , je me rends , vous avez cent fois raison, exclama M. Tourteau. L'idéal, je l'ai vu de près ce soir. La symphonie de Beethoven ! la signora Vaporini. Eh ! eh !
— Messieurs, je ne suis pas encore convaincu ; il me reste bien des choses à dire.
— Je n'en doute pas, cher monsieur Croûtard, je n'en doute pas. Mais, il est onze heures, et vous nous permettrez de vous fausser compagnie.
— D'ailleurs je rentre aussi.
— Monsieur Croûtard , ajouta Frédéric, nous nous re-
trouverons une autre fois; et je réduirai en poudre tous vos arguments.
— Si vous le pouvez, monsieur Frédéric.
Bientôt le cercle ne renferma plus qu'un seul habitué, le petit Max. Il se rapprocha de la cheminée.
— Frédéric en tient pour la signora Vaporini. — Il n'aura pas le plaisir d'en faire la conquête. Dès demain, je me mets en campagne, et je ne désespère pas du succès. Les femmes ne nous résistent pas, à nous autres.
Et s'enveloppant chaudement de son plaid il regagna son gîte de célibataire.