‹ Les crustacésChapitre 21 sur 24 · DERNIERE INFORTUNE DE M. GLUMEAU · texte numérisé non relu

DERNIERE INFORTUNE DE M. GLUMEAU

andis que tout s'agitait autour de lui, M. Glumeau n'avait au cune conscience des mariages projetés, ni de la mort de ses espérances. Il vivait, non pas tranquille, depuis longtemps la tranquillité lui était inconnue, mais en proie à une tristesse monotone , dans une sombre atmosphère rarement éclairée par quelques rayons de soleil. Ces rayons de soleil, c'étaient ses visites à Clarisse, qui toujours polie et aimable, le recevait avec plaisir ; aussitôt après, ses doutes, ses défaillances le reprenaient. Mille questions, toutes plus

douloureuses les unes que les autres se pressaient sur ses lèvres ; car il lui arrivait souvent d'exprimer à haute voix les angoisses dont son cœur était tourmenté. Mme Mouson, digne femme s'il en fût, entendait les cris déchirants qu'il poussait dans ses rêves ; et plusieurs fois elle dut le réveiller, afin de chasser le cauchemar qui tordait le vieux garçon.

Glumeau, dit-il un matin, cela ne peut aller ainsi ! Et pour combattre son mal, il s'appliqua à l'étude avec une ardeur extraordinaire. Il composa nombre d'articles pour le Rocher, articles destinés à montrer combien, en comparaison de l'esclave antique, les ouvriers d'aujourd'hui sont heureux. Sans parler du fond qui n'était vraiment pas acceptable, le style de M. Glumeau, lent et périodique, semblait un fleuve d'huile, glissant entre deux parois unies, et possédait, au premier chef, des qualités soporifiques. Un journal, qui eût inséré deux articles de M. Glumeau, se fût perdu sans retour. Aussi Max jetait au panier, avec une régularité désolante, les productions de notre vieux célibataire. Irrité de ce qu'il regardait comme une impudence, M. Glumeau interrogea le petit Max.

— Monsieur Max, vous vous moquez du monde ; à chaque instant vous vous plaignez du peu d'intérêt que l'on porte à votre journal ; je vous envoie article sur article, pas un d'eux n'a paru. Sans doute vous les avez trouvés pitoyables

— Non, non, monsieur Glumeau, au contraire, ils sont excellents, trop excellents même pour la feuille que je rédige.

— Je ne vous comprends pas.

— Je vais m' expliquer plus nettement. Vos articles sont trop profonds.

— Trop profonds?

— Oui, et par conséquent les lecteurs du journal n'en pénétreraient pas le sens.

— Croyez-vous?

— Tous mes abonnés ne sont pas de votre force ; ils n'ont pas étudié l'antiquité.

— Je tache pourtant de leur rendre les choses bien claires.

— Oui, mais quand on manque des connaissances premières

— Monsieur Max, vous partez d'un faux point de vue ; vous vous abaissez au niveau des lecteurs du Rocher, tandis que vous devriez les élever au vôtre.

— Belle utopie ! monsieur Glumeau.

— Pourquoi ?

— Supposé que je vous adresse un journal turc, apprendrez-vous le turc pour le lire?

— C'est bien différent. Toujours des exagérations ! Je lis assidûment le Rocher, et, modestie à part, j'estime que mes articles n'y gâteraient rien. Il est parfois très superficiel. Ne croyez pas, monsieur Max, que je sois fâché du dédain

— Oh!

— Du dédain que vous manifestez à l'endroit de mes travaux ; j'y suis habitué ; c'est un parti pris de me laisser dans les ténèbres, moi et mes œuvres.

Max, connaissant la maladie de M. Glumeau, ne jugea pas à propos de continuer l'entretien.

Un homme aussi savant que M. Glumeau , était-il donc incapable d'écrire un article de journal ? D'abord, qu'appelle-t-on savant? Celui qui, dès l'enfance, a rempli

sa tête de tout ce qui se rencontre dans les livres. Jusqu'à son âge mûr, M. Glumeau s'était livré à ce travail de mémoire et de compilation. Son cerveau était un arsenal bien complet, dont il ne pouvait utiliser les ressources. Des détails, rien que des détails ! Il savait exactement, d'après Suétone, combien de fois par semaine Jules-César changeait de chemise ; en revanche, si quelqu'un lui eût demandé : Monsieur Glumeau, quel est votre avis sur les commentaires de César, quel est leur principal mérite ? M. Glumeau aurait cité les témoignages de vingt auteurs, sans oser exprimer sa propre opinion. Sa propre opinion! il n'en avait pas. De toutes ses lectures, de toutes ses recherches il ne tirait aucune déduction ; elles séjournaient dans sa tête, soigneusement classées et étiquetées, mais sans autre valeur que celle d'un insecte, piqué dans une collection.

Etant si heureusement doué, comment n'avait-il pas réussi ? Depuis la publication d'un traité sur un point délicat de grammaire syriaque, la réputation de M. Glumeau était faite. Le cercle de l'Huître s'honorait de le compter parmi ses membres ; on le montrait aux étrangers en leur disant : voilà le personnage le plus savant de notre ville ! Cependant il n'était pas content, et il avait ses raisons de ne pas l'être. Chaque fois qu'il postulait des fonctions où sa profonde science eût pu être utile, un autre concurrent l'évinçait. On ne lui avait jamais fourni l'occasion de mettre son savoir à l'épreuve, et les compliments que ses amis lui adressaient étaient autant d'épingles acérées qui 1 ar daient ce cœur sensible.

Il manquait donc quelque chose à cet homme, du reste si parfait. Nous sommes contraints de l'avouer ; il n'avait

pas le moindre talent pour l'intrigue. Trop indépendant de caractère, il ne flattait pas, ne se prônait pas ; il s'en remettait à son seul mérite. Il attendait qu'on vînt le chercher et n'allait pas au devant du poste qu'il ambitionnait. Cela prouve une fois de plus que la vraie science, celle qui réussit, ne se trouve pas dans les livres et que le savoir-faire vaut mieux que le savoir.

Les observations qui précèdent nous expliquent suffisamment le mélange d'amour-propre et de timidité, de tristesse et de satisfaction intime que nous révèlent les actions de M. Glumeau. Demander Clarisse en mariage lui paraissait une hardiesse monstreuse, et pourtant, au fond de son cœur, il était convaincu qu'elle l'adorait. Il fallut une considération bien forte pour le pousser à cette démarche qu'il regardait avec terreur, dès qu'elle se présentait à son esprit.

Le télégraphe Poivron-Mouson fonctionnait toujours, à la grande satisfaction de cette dernière. Mme Charlotte Mouson profitait de toutes les nouvelles qu'elle recevait par cette voie, et en régalait sur-le-champ son maître. Un soir elle lui dit :

— Ce monsieur qui est devenu fou ?

— Ah! Charlotte, je croyais qu'il n'en était plus question.

— En effet, il ne reparaît plus chez les Giraud.

— Ce n'est pas bien étonnant, ce que vous rne racontez là, Charlotte.

— Non, mais on y voit aller d'autres messieurs.

— Toujours à médire, Charlotte.

— Après çà, monsieur est bien libre de penser que c'est une médisance.

— Je le pense, en effet.

— Le jeune M. Ducancre est entré deux fois chez les Giraud .

— M. Frédéric?

— Il y en a qui disent qu'il en veut à M,le Clarisse. M. Glumeau fronça le sourcil.

— Ça peut bien être, comme monsieur dit, une médisance.

M. Glumeau ne répondit rien.

— H y a eu, dans la maison, beaucoup d'allées et de venues.

— Dans quelle maison?

— Chez les Giraud.

— Soyez plus polie, Charlotte ; voilà trois fois de suite que vous dites les Giraud ; c'est une famille très distinguée, qui mérite bien qu'on ajoute quelque chose à son nom.

— Monsieur ne songe pas que c'est difficile.

— Difficile?

— Oui, monsieur veut-il que l'on dise, M. Giraud ou Mlle Giraud?

— M. Giraud, puisque le frère est en réalité le chef de la famille.

— Monsieur a sans doute raison. Je remercie monsieur de son observation.

— C'est bien, Charlotte.

M. Glumeau s'abandonna à ses réflexions.

Voilà un autre danger qui me menace ! Après Nicolas Plumet, Frédéric Ducancre. Au moment où je me sentais délivré d'un grand poids, par la démence de cet imbécile,

M. Frédéric,.... qui ne porte pas de toupet Fatalité !

fatalité! Deux visites, c'est déjà trop pour mon repos ;

les jeunes gens vont vite Clarisse préfèrera-t-elle un

freluquet à un homme de ma trempe? tliat is tJie question.... Glumcau, Glumeau ! ne te laisse pas couper l'herbe sous les pieds. Tu as plu à M,lc Clarisse ; pendant que l'impression est toute fraîche, en avant! Ne t'expose pas au

reproche que l'on adressait jadis à Annibal : tu sais vaincre, Ânnibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire.

En avant ! en avant ! oui ! il est facile de commander, difficile d'exécuter. Bien que je sois à peu près certain du

résultat, à mon âge un refus Je n'ose y penser

Quel bouleversement il causerait clans mon existence!....

Puis, ma timidité naturelle ! Ne serai-je donc jamais

qu'une poule mouillée ! Je suis homme, parbleu ! montronsle par une conduite énergique. A bas les scrupules ! à bas la fausse honte ! Glumeau, brusque les événements, c'est le seul moyen de réussir.

Mais, tandis qu'il mettait à sa toilette le soin minutieux d'un vieux célibataire, de nouvelles craintes venaient l'assiéger. Les coups de peigne se succédaient lentement, séparés qu'ils étaient par une réflexion pénible ; l'huile de Macassar séchait dans la main qui devait lustrer le toupet et les quelques cheveux épargnés par l'adversité. Le gilet faisait des plis incorrects ; M. Glumeau ne s'en apercevait pas ; le pantalon de cérémonie, irrégulièrement enfilé, ne collait pas à sa croupe arrondie. Réaction terrible du moral sur le physique. A la fin, d'une voix puissante, il appela Mme Mouson.

— Charlotte, un verre de kirsch!

— Et de l'eau chaude !

— Allez-vous promener avec votre eau chaude. Du kirsch pur.

— Oh !

— Dépêchez-vous, versez !

— Monsieur a un poids sur l'estomac.

— Oui. Encore un !

— Mais, monsieur.

— Obéissez !

— Cela vous fera mal.

— Obéissez, vous dis-je.

Le kirsch, même absorbé à cette dose extraordinaire, ne put calmer les angoisses du vieux garçon. Semblable au criminel que l'on mène au dernier supplice, il cherchait en vain à s'étourdir.

La joue en feu, l'œil étincelant, il se leva.

— Je sors, Charlotte.

— Malade comme monsieur l'est.

— Le grand air me fera du bien.

— Dieu le veuille !

— Merci !

Il descendit dans la rue. Les maisons dansaient devant lui.

J'ai excédé la mesure, dit-il. N'importe! marchons.

Et par un effort de volonté inouï, il se dirigea d'un pas rapide vers la demeure des Giraud, où il entra d'un seul bond.

Il rencontra Sébastien sur le palier.

— Que diable ! monsieur Glumeau, je n'ai pas besoin de vous demander comment vous vous portez. Vous allez d'un train! on vous prendrait pour un garçon de quinze ans.

— Je suis plus fort et plus agile qu'à quinze ans. Monsieur Giraud, pourrais-je avoir l'honneur de vous entretenir un moment?

— Pourquoi pas? monsieur Glumeau, ne suis-je pas toujours à votre disposition?

Lorsqu'ils furent seuls, la surexcitation de notre savant l'abandonna tout à coup. Il commença à bégayer.

— Mo, mo, mo, sieur, Gi, gi raud.

— Que diantre avez-vous ? quelle fringale? Ces paroles n'étaient pas propres à le remettre.

— Ma, ma, ma demoiselle Cla, cla, cla risse.

— Ah ça ! monsieur Glumeau, vous n'êtes pas dans votre assiette. Que puis-je vous offrir?

— Ri, ri, ri en.

— Reposez-vous sur ce canapé ; votre course précipitée vous a essoufflé.

Il se fit un silence de quelques minutes.

— Monsieur Sébastien Gi, gi raud, dit M. Glumeau,

encore fort ému, je vous pri, pri e de m'accor, corder

la main de mademoiselle votre sœur Cla, cla risse.

— Monsieur Glumeau, je vous honore et je vous aime.... Les dents du malheureux claquaient.

— Mais il m'est absolument impossible de combler vos désirs ; depuis hier ma sœur est fiancée à M. Frédéric Ducancre.

M. Glumeau ne répondit pas un mot, et reprit, au pas accéléré le chemin de son logis. On affirme que, sur la route, il jeta auvent des syllabes inintelligibles, probablement du syriaque et du chaldéen. Mme Poivron, du seuil de sa boutique, prétendit les avoir entendues et le révéla plus plus tard à Mme Mouson.

Celle-ci était absente, quand son maître revint. Que se passa-t-il? nul ne peut dire. Inquiète de ne pas le voir, la gouvernante heurta à la porte du cabinet de M. Glu-

meau. Ne recevant aucune réponse, elle entra, et quel spectacle s'offrit à ses regards ! M. Glumeau raide comme un cadavre, gisait sur le parquet ; d'une de ses mains crispées il avait arraché son toupet, de l'autre il serrait convulsivement sa canne à corbin ; il ne donnait plus aucun signe de vie.

Mme Mouson s'approcha de lui, ôta prestement la cravate qui l'étranglait et, ayant posé la main sur le cœur de son maître, en sentit les battements rapides. Cet examen préalable la rassura; au bout de quelques instants, après avoir été convenablement bassiné et secoué, M. Glumeau ouvrit les yeux, et voulut parler.

— Gla, cla, cla.

— Mon pauvre monsieur !

— Gi, gi, gi.

Sa langue paralysée était incapable de prononcer autre chose.

— Que monsieur ne fasse pas des efforts inutiles ! Je vais essayer de le transporter sur son lit, et chercher le docteur.

Ce médecin, le même qui avait soigné Mme Ducancre, ausculta M. Glumeau, lui tâta le pouls :

— Madame, n'a-t-on rien donné à ce malade avant que je vinsse ?

— Non, monsieur.

— On a eu tort. Il fallait essayer de lui glisser quelques gouttes de spiritueux entre les dents.

— Il ne les desserrait pas. J'ai bassiné ses tempes avec de Peau-de-vie.

— Mauvais cela !

— J'ai ôté sa cravate.

— Très mauvais, très mauvais. Sa constitution est bien

robuste pour avoir résisté à un traitement pareil. Madame, apportez un vase, que je le saigne ; c'est de toute

urgence,

Le sang, noir et épais, jaillit avec force sous la lancette du docteur, et M. Glumeau se trouva immédiatement soulagé.

— Gomment cet accident lui est-il arrivé ?

— Je l'ignore.

M. Glumeau essaya de balbutier quelques mots.

— Taisez-vous, monsieur, dit le docteur. Votre état réclame des ménagements infinis, un repos de plusieurs semaines. M. Glumeau est célibataire?

— Oui, monsieur.

— Justement, ces crises sont très graves chez les célibataires, qui, à l'instar de M. Glumeau, ont une santé vigoureuse, le cou court et des occupations sédentaires. La Providence punit ces hommes, qui, manquant à tous les devoirs que leur impose la société, vivent seuls, à l'écart, dans un égoïsme honteux.

M. Glumeau voulut répliquer.

— Pour Dieu, taisez-vous. Nous discuterons ensemble cette question en temps plus opportun. Pour le moment il n'y a plus rien à faire. Vous veillerez, madame, à ce

que M. Glumeau ait le ventre libre Il prendra, toutes

les deux heures, la potion que je vais lui prescrire.

Et le docteur griffonna une ordonnance.

— S'il survient quelque symptôme alarmant, vous m'appellerez.

— Oui, monsieur.

— Adieu, madame et monsieur. N'oubliez rien de ce que j'ai recommandé.

— Non, monsieur. Merci de votre sollicitude.

Mme Mouson, par ses attentions délicates et sa vigilance infatigable, contribua, plus que le docteur sans doute, à la guérison de M. Glumeau. Le cœur de la femme, surtout quand elle a dépassé l'époque légère de la jeunesse, est un abîme de tendresse et de dévouement. Le vieux garçon, pendant le silence forcé auquel il était condamné, fit-il ses remarques, admira-t-il la belle conduite de sa gouvernante ? C'est probable, car parfois son œil se tournait expressivement du côté de la veuve, et semblait la remercier de toutes ses peines.

Lorsqu'il fut en convalescence, et que le docteur lui eut délié la langue, M. Glumeau témoigna à Charlotte sa reconnaissance non pas tant par des éloges, que par le ton affectueux avec lequel il lui parlait. Ce n'était plus une gouvernante, mais une amie, et, chose horrible à dire, il en vint jusqu'à la tutoyer, preuve irrécusable de l'intimité qui régnait entre eux et que l'avenir devait rendre plus grande encore.

Page 1