OU L'ON VERRA PLUSIEURS CHOSES
amais un feu n'est plus vif qu'au moment où il va s'éteindre. De même les amours des vieux célibataires sont terribles, bouleversent les facultés, et produisent d'immenses désordres moraux et physiques. Après le concert , notre malheureux ami, M. Glumeau, n'était plus lui-même ; il marchait comme un écervelé, la tête en feu, la joue allumée; son toupet avait des soubresauts extraordinaires. Mme Mouson ne reconnut point, dans cette allure désordonnée, le pas méthodique de son maître et il fut obligé de frapper deux fois
à la porte de sa demeure, avant que la bonne gouvernante daignât lui ouvrir.
— Charlotte, c'est moi.
— Eh! mon Dieu, qui l'aurait pensé? Monsieur est malade, il a l'air très échauffé.
M. Glumeau ne répondit rien, et se retira dans sa chambre à coucher. Arrivé là , il essuya son front humide et tomba plutôt qu'il ne se jeta, entre les bras de son fauteuil.
Ce moment de prostration ne fut pas de longue durée. Bientôt il se releva , poussé par un ressort invisible , et commença, les mains derrière le dos, à arpenter sa chambre en long et en large.
— Charlotte avait bien raison ; maudit concert !
— Monsieur a appelé, dit Mme Mouson entr'ouvrant la porte, monsieur veut peut-être son eau chaude.
— Non, Charlotte, laissez-moi.
— Monsieur est bien agité.
— Charlotte, je le répète, laissez-moi.
— Mme Mouson obéit , sans refermer trop exactement la porte.
— Oh ! cette femme, cette femme !
— Bien, pensa Mme Mouson; il ne manquait plus que ça.
— C'est aujourd'hui pour la première fois que je l'ai vue, et dès l'instant où ses yeux ont rencontré les miens, j'ai senti que mon cœur lui appartenait, qu'elle exerçait sur moi un pouvoir invincible. — Elle m'a fasciné; il faut qu'elle soit à moi ; je lui offrirai de partager ma modeste aisance, de lui consacrer le reste d'une vie , hélas ! bien misérable.
Mais est-elle libre ? continua-t-il après un silence ; la fatalité qui s'attache à ma destinée m'aurait-elle aban-
donné ? — Non ; c'est impossible ; le pauvre Glumeau n'est pas fait pour une félicité si complète... Est-elle libre?
— Le danger n'est pas si grand, murmura Mme Mouson.
— Cet homme qui l'accompagnait, c'est sans doute son époux. Cependant, plus j'y réfléchis, plus mes espérances s'accroissent. Il n'y avait pas entre eux ce sans façon qui caractérise les gens mariés ; il était aux petits soins avec elle... C'est peut-être un amant déclaré. Oh!
— L'eau chaude de monsieur va se refroidir.
— Charlotte, je vous en prie; ne me parlez pas d'eau chaude. Retirez-vous, j'ai besoin d'être seul.
— Si c'était un amant, je mettrais en jeu toutes mes ressources et je le supplanterais. — Ah ça, Glumeau, tu déraisonnes. As-tu jamais supplanté quelqu'un ? N'as-tu pas, au contraire, été supplanté en tout et partout.
Il croisa les bras sur sa poitrine.
Envisageons nettement notre situation. Quelle est-elle? J'ai vu au concert une femme admirable et j'en suis devenu amoureux. Cette femme, je ne la connais point; je ne sais pas même si elle peut m'épouser. Ma conduite est insensée ; pourquoi me laisser captiver ainsi, brusquement, sans préliminaires? J'aurais du...
Mais l'amour n'attend rien?... D'ailleurs ce qu'on n'a pas fait avant, on peut le faire après. Dès demain j'irai aux informations; si elles sont défavorables, j'extirperai de mon cœur ce fatal attachement, — ce ne sera qu'une misère après tant d'autres misères. Et si... Non, je n'ose y songer,... ce serait le ciel après un enfer de tortures, et la fortune jusqu'ici ne m'a pas gâté. — Espérons!
Voilà trente ans que l'espérance me fait vivre ! Voilà trente ans que j'espère une joie, une minute de vrai bon-
heur. Autour de moi les hommes réussissent : l'un obtient la fortune qu'il a convoitée ; l'autre l'épouse de son choix; un troisième la considération à laquelle il aspire, tandis que moi...
Une nouvelle promenade dans la chambre rendit un peu de calme à ses pensées.
— Que diable ! Glumeau, de la force d'âme ! Tu n'as pas vécu cinquante ans sans avoir quelque expérience de la vie. Reprends ton empire sur toi-même ; tout d'abord, que Mme Mouson ne puisse rien soupçonner. Charlotte, mon eau chaude î
Mme Mouson entra, le sourire sur les lèvres.
— Elle est tiède, monsieur.
— C'est égal. Avez-vous mis l'eau de cerises?
— Oui, monsieur.
— Assez?
— Je le pense... Le concert était beau, n'est-ce pas, monsieur ?
— Oui, Charlotte.
— Monsieur ne s'est pas ennuyé?
— Non.
— J'en suis bien aise.
— Bonsoir, Charlotte.
— Bonne nuit, monsieur. Dormez bien.
Ce pieux souhait ne fut pas exaucé. A peine M. Glumeau eut-il la tête sur l'oreiller , que ses doutes et ses inquiétudes le reprirent ; mais nous n'avons point l'intention de raconter à nos lecteurs, les évolutions qu'il accomplit entre ses draps, jusqu'à ce qu'un sommeil fébrile vînt fermer sa paupière.
Max n'était pas tourmenté par les mêmes perplexités.
Il dormit fort bien et fort tard ; puis, revêtu de son costume le plus fashionable , ganté , frisé , pommadé , il se rendit au logis de la signora Vaporini.
Max, convaincu de ses agréments personnels, habitué du reste à des conquêtes faciles, n'éprouvait pas la moindre appréhension, lorsqu'il remit à la fille de chambre une carte parfumée, où étaient inscrits ses noms, prénoms et qualités.
La signora Vaporini étudiait à son piano. Elle jeta les yeux sur la carte.
— Je n'y suis pour personne.
— C'est un monsieur qui a l'air très élégant.
— Tant pis. Mais peut-être trouverait-il mon procédé un peu cavalier, et dans les petites villes, une extrême politesse est de rigueur. Faites entrer.
Max se présenta avec toute l'aisance d'un jeune dandy, et lorsqu'il osa regarder en face la signora, elle lui parut cent fois plus aimable que la veille. Un simple peignoir blanc, serré à la taille par une ceinture de couleur, faisait ressortir l'ébène de la chevelure et les tons bruns du visage.
La signora , italienne d'origine , avait conservé de son pays natal un léger accent qui donnait encore plus de grâce à ses paroles.
— Veuillez prendre un siège, monsieur.
— Madame , répondit galamment le petit crevé , j'étais hier à votre concert, et je n'ai pas voulu tarder plus longtemps à vous remercier du plaisir que vous m'avez procuré.
— Monsieur....
— Il est rare de rencontrer un si grand talent uni à tant de grâce.
— Monsieur, vous êtes trop obligeant, en vérité.
— Vous ne serez donc pas surprise, madame, si je vous demande la permission de vous rendre mes devoirs pendant les quelques jours que vous passerez au milieu de nous.
— Monsieur, vous m'embarrassez extrêmement. Je vis seule , occupée exclusivement de mon art. A quel titre pourrais-je vous recevoir?
— A titre d'admirateur passionné, madame.
— Du talent que vous me supposez?
— De votre talent, sans doute, mais aussi de votre personne.
— Je commence à comprendre. Ainsi vous consentiriez à me consacrer une partie de votre temps. Vous pensez que je dois éprouver quelquefois de l'ennui et vous voudriez le dissiper.
— C'est exactement ce que j'avais l'honneur de vous dire.
— Merci, monsieur, de vos excellentes intentions. Votre conduite est absolument désintéressée?
— Mais, madame.
— C'est-à-dire que vous n'exigerez rien de moi en échange de votre amitié ?
— Si ce n'est, madame, un peu de la vôtre en retour.
— Je vous préviens, monsieur, que je suis d'un caractère difficile. Je ne m'attache guère à quelqu'un, avant de le bien connaître ; nous autres pauvres artistes, nous avons si rarement des amis. r
— Cela m'étonne, madame. Avec les agréments que vous possédez, combien de cœurs vous avez dû enchaîner et soumettre.
— Je vois, monsieur, que nous ne nous entendons pas. Jusqu'ici nous avons parlé d'amitié?
— Oui, madame. ,
— Maintenant vous parlez d'autre chose.
— Excusez-moi, madame, je croyais que cette autre chose était contenue dans le mot d'amitié.
— Vous vous êtes grandement mépris. Parce que je suis une pauvre fille, abandonnée, qui n'a pour vivre que son talent, vous vous êtes dit: Elle sera aisée à séduire. En autres termes, vous cherchez en moi une maîtresse, non point une amie !
Max ne répondit rien.
Le rouge monta au front de la cantatrice, une larme tomba sur sa joue.
— Que vous ai-je fait, monsieur, que vous soyez venu m'insulter ici? Car votre langage est une insulte pour toute femme honnête; fier de votre élégance, de votre richesse, dans votre fatuité, vous vous êtes imaginé qu'une artiste devait être nécessairement votre proie, et vous avez eu l'audace de vous comporter avec elle comme avec les créatures dont vous avez brisé l'existence et détruit à jamais l'honneur !
Max ne voulut pas en ouïr davantage ; prenant son chapeau, il se hâta de sortir, sans essayer de justifier sa démarche.
« Comme elle fait la précieuse, disait-il en se rendant au manège, pourtant que lui ai-je demandé? L'honneur de lui rendre quelques visites. Par exemple, il y a longtemps que je n'ai rencontré une artiste aussi bêtement prude. On t'en donnera, mademoiselle Vaporini, des amants taillés comme votre serviteur ; tu verras s'il en est treize à la douzaine. Pie grièche, va ! Sois sans crainte, je trouverai bien moyen de t'en faire repentir. Attends. »
Au manège, M. Giraud caracolait depuis longtemps avec une grâce toute particulière.
— Monsieur Max, le temps est superbe ; cela m'ennuie d'être enfermé entre ces quatre murs, si nous sortions?
— Volontiers, monsieur Giraud.
Lorsque le coursier de Max fut sellé et harnaché, les deux centaures se mirent en route.
Au bruit de cette cavalcade, les épouses et les filles des crustacés se précipitèrent à la fenêtre.
— Voilà des dames, dit Max. Faisons piaffer nos chevaux.
Et ces messieurs se livrèrent à ce brillant exercice, qui eut pour effet d'interrompre la circulation dans les rues et d'exposer maint piéton à des culbutes.
— Vous piaffez très bien, monsieur Max. Ma bête est un peu froide. J'ai beau la chatouiller de l'éperon, elle n'obéit pas aisément.
— Au contraire, je vous admire.
— Il fallait me voir, il y a dix ans, en Hongrie avec le prince Dobrouschik. C'était un excellent cavalier. Eh bien ï plusieurs fois il daigna m'approuver. C'est bien, Giraud; c'est très bien !
— Les chevaux étaient apparemment meilleurs que ceux-ci.
— Ça je vous en réponds. La Hongrie est le pays des chevaux
À force d'élégantes manœuvres et de savantes digressions, ces messieurs se trouvèrent dans la campagne; Max proposa à son interlocuteur un temps de trot allongé.
— A votre aise, je ne suis pas comme le comte Paraczavas.
— Qu'avait-il de particulier le comte Paraczavas ?
— Un énorme embonpoint ; malgré cela il aimait le cheval et ne revenait jamais d'une promenade sans être blessé.
— Je ne redoute pas non plus cet inconvénient. A propos, monsieur Giraud, vous savez que nous avons un cercle.
— On m'en a parlé.
— Si cela peut vous être agréable, je vous y introduirai.
— Oui, mais quelles gens fréquentent ce cercle?
— Les personnes les mieux posées de l'endroit.
— Oui, monsieur Max, mais qu'entendez-vous par posées?
— Les personnes les plus riches, les plus considérées.
— La noblesse de l'endroit. Prenez garde, votre cheval baisse les oreilles.
— N'ayez peur, je le tiens. Noblesse, ce n'est pas précisément de la noblesse.
— Jusqu'à ce jour, monsieur Max, je vous en préviens, je n'ai guère frayé qu'avec ce monde-là. C'est chez eux seulement que je trouve ces attentions délicates , cette urbanité de manières, qui font le charme de l'existence.
— Pour ce qui est de la délicatesse et de l'urbanité, notre cercle est irréprochable. Nous avons monsieur Tourteau, un joyeux compère, celui-là, aimant les bons dîners, la bonne compagnie ; monsieur Ducancre....
— Voilà un noble. Il a la particule, ou je me trompe fort.
— Eh bien ! il n'en tire aucune espèce de vanité. Un beau joueur, vraiment; vous jouez?
— Je connais tous les jeux.
— Alors vous aurez à qui parler.
— Monsieur Frédéric Ducancre, un grand jeune homme,
de bonne tournure, mais qui n'est pas encore formé, licencié en droit et malgré cela une véritable demoiselle.
— C'est phénoménal. Si nous ralentissions le pas, ce trot me secoue un peu.
— Monsieur Glumeau, un savant ! Enfin la gloire de notre cercle, monsieur Croûtard, dont l'éloquence entraînante nous captive et nous attache. N'est-ce pas que c'est bien composé ?
— Trop bourgeois, monsieur Max, trop bourgeois.
— Peut-être ; mais ces bourgeois n'ont rien de guindé ni de commun.
— Un bourgeois est toujours un bourgeois. Pardon, monsieur Max, si j'ose vous parler ainsi ; mais vous n'êtes pas d'une étoffe bourgeoise ; vous sentez le gentilhomme à plein nez.
— Vous vous trompez, monsieur Giraud, j'appartiens à la classe bourgeoise.
— Par la naissance, mais non par les goûts. C'est comme moi. Giraud, ce n'est pas un nom des croisades. Cependant dès ma jeunesse, j'ai fréquenté la plus haute société. Ma foi ! je vous avoue, que les commencements ont été pénibles ; on me regardait du haut en bas, on m'écrasait de morgue et de dédain. Petit à petit, comprenant ce qui me manquait, j'ai poli mes manières, j'ai soigneusement réprimé en moi toute velléité d'indépendance, et adopté les opinions de ceux qui m'entouraient. A la fin je me suis trouvé parfaitement à l'aise et n'ai jamais regretté la maison paternelle. Aussi, je crains, monsieur Max, qu'il n'y ait dans votre cercle bien des esprits vulgaires, et la vulgarité, c'est ma mort ; elle me tue, elle m'assomme.
— Je n'oserai pas trop vous contredire, monsieur Gi-
raud ; mais qu'avez-vous à risquer de tenter un essai?
— Beaucoup, monsieur Max, beaucoup. Lorsqu'on s'est encanaillé, on ne revient pas facilement à la surface.
— Ah ! monsieur Giraud, permettez ! Il n'y a pas de canaille parmi nous.
— Vous ne saisissez pas bien ma pensée. Ce que vous appelez canaille, c'est un homme vicieux, corrompu, prêt à tout.
— Sans doute.
— Dans notre langage, ce mot n'a pas le même sens. Il veut dire les gens de petite naissance, qui n'ayant pas de patrimoine héréditaire, se sont enrichis par le négoce, par la spéculation, par le travail. Mon Dieu ! ce n'est pas leur faute ; sous un certain rapport ils sont très respectables, mais quelles idées ! Ils se traînent encore dans les profondeurs de leurs caisses à huile, ils répandent à vingt pas un parfum d'épicerie, de fromage, de denrées coloniales. Un homme bien né peut-il se plaire au milieu de cette société ? Allons donc !
— Je n'y suis pas trop déplacé et n'ai pas remarqué les inconvénients que vous signalez ; plusieurs de ces messieurs ont reçu une brillante éducation.
— L'éducation ne fait pas l'homme. Ces livres grecs, latins ou hébreux, que vous apprennent-ils ? Des vieilleries, des histoires qu'on a lues et relues ; au lieu de tant étudier, fréquentez-moi les gens de bonne compagnie, vous y gagnerez cet usage du monde, ce bon ton qui n'est pas le privilège de tous, et qui vous élève au-dessus des autres.
— ■ Vous parlez à un homme convaincu, monsieur Giraud, et je n'en désire que plus vivement de vous présen-
ter à notre cercle. Votre exemple aura sur tous les membres la plus heureuse influence ; maintenant ce n'est plus votre agrément seul que j'ai en vue, c'est un service que je vous demande et dont nous vous serons à jamais reconnaissants.
La vanité de M. Giraud, si habilement chatouillée, ne résista pas aux sollicitations de Max. Il finit par se rendre, et le soir même, notre petit crevé le conduisit au cercle, où il était impatiemment attendu. Le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués ; M. Croûtard se préparait à complimenter le nouveau venu.
L'entrée de M. Giraud fut solennelle ; tous les crustacés se levèrent pour le saluer, et cet accueil lui plut infiniment.
Lorsqu'il fut parvenu en face de la cheminée, M. Croûtard l'arrêta d'un geste, et lui dit :
— Monsieur, nous sommes heureux de recevoir dans notre réunion intime un étranger de distinction comme vous paraissez l'être ; nous voudrions que nos ressources fussent plus considérables afin d'augmenter la somme des jouissances que nous sommes disposés à vous offrir. Le cercle de l'Huître est un cercle d'amis ; mais cette amitié n'a rien de vulgaire ni de puéril. Fondée sur une estime mutuelle, sur un respect absolu des convenances, elle ne descend jamais jusqu'au laisser aller débraillé, et ne dégénère pas non plus en une politesse froide et prétentieuse. Tels sont, monsieur, les avantages que notre cercle présente : un homme tel que vous, qui avez sucé l'urbanité avec le lait, saura certainement les apprécier à leur juste valeur, et votre indulgence voudra bien combler les lacunes que votre œil perspicace ne manquera pas d'y
apercevoir. Venez apporter chez nous les brillantes qualités qui sont votre apanage; comptez, monsieur, sur notre déférence et sur nos égards affectueux.
— Messieurs , répondit M. Giraud , un peu étourdi par cette allocution brillante, la réputation dont vous jouissez est venue jusqu'à moi, et votre chaleureuse réception comble mes espérances les plus audacieuses. Je vous en remercie et vous prie d'agréer l'expression de mon éternelle gratitude.
— Bravo, bravissimo, dit M. Tourteau en donnant le signal des applaudissements. — Monsieur Croûtard, vous avez désormais un rival dans l'art de bien dire.
M. Giraud fit la moue. Ces applaudissements lui rappelaient le bas peuple et les assemblées où il manifeste sa joie bruyante.
Les formalités officielles une fois remplies, la glace fut rompue et une conversation générale s'engagea. De la part de MM. les crustacés, c'étaient une foule de questions plus ou moins indiscrètes, de la part de M. Giraud un feu roulant d'intéressantes anecdotes sur le compte de lord Lowndes, du prince Dimitri Iwakof, etc., etc. Les crustacés écoutaient tout cela, bouche béante et témoignaient hautement leur admiration. Frédéric ne put s'empêcher de dire à Max :
— Quelle mémoire prodigieuse ! que de voyages ! M. Giraud a visité toute l'Europe et vu tous les grands seigneurs du monde.
— Peut-être, répondit Max avec indifférence.
Enfin, M. Giraud enchanta tout le cercle, et M. Ducancre en particulier, qui lui gagna quatre parties de piquet. M. Giraud ouvrit majestueusement son porte-monnaie, y
prit quatre pièces de cinq francs et les posa devant son antagoniste.
M. Ducancre se possédait merveilleusement ; quoique persuadé d'avoir joué quatre-vingts centimes, il empocha les écus sans sourciller ; mais il fit in petto cette réflexion :
— Si j'avais perdu, que serait-il donc advenu?