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CHAPITRE VI

LES PÉRIPÉTIES BU JOURNAL LE ROCHER ET LES INTRIGUES MATRIMONIALES DE MAX

onsieur Max, rédacteur du journal le Rocher, à défaut d'autres connaissances , possédait fort bien celle du public auquel i!

s'adressait. Fidèle au programme tracé par lui-même, sous la haute inspiration des sommités crustacées, Max avait créé un organe systématiquement opposé à tout progrès , à toute idée nouvelle. Il l'avait nommé le Rocher; il eût pu tout aussi bien dire la Rome. Cependant il y avait un point où la feuille se démentait un peu et regagnait en mobilité ce qu'elle perdait ailleurs en force d'inertie. Lorsqu'il s'agis-

sait d'argent, le Rocher tournait comme une girouette; car la pièce de cent sous est capricieuse et change souvent de favoris. Le journal suivait ponctuellement toutes ces fluctuations, au grand plaisir des crustacés , au grand avantage du rédacteur et de l'entreprise.

Mais quelle est l'œuvre humaine exempte d'imperfection? Le Rocher, pas plus qu'autre chose, n'échappait à la loi commune. Son côté faible c'était son rédacteur; celui-ci avait su prendre très bien le vent et se régler sur les principes austères des abonnés ; malheureusement Max, étant d'une paresse adorable, remettait la confection de ses articles à quelques personnes zélées, entre autres à son ami Frédéric.

Frédéric, au premier abord, avait éprouvé de la répugnance à écrire dans un journal dont les tendances n'étaient pas les siennes ; puis songeant que ce serait un excellent moyen de répandre ses idées, et d'ailleurs ne se croyant pas obligé de respecter le programme de Max, il accepta la collaboration qu'on lui offrait. Ne voulant effaroucher personne, il commença par des badinages anodins, des poésies d'intérêt local, qui furent très goûtées; alors, passant du plaisant au sévère, il aborda la question qui lui tenait à cœur, premièrement à mots couverts, puis en toutes lettres.

Ce fut un grand scandale. Les principaux crustacés, M. Tourteau en tête, refusèrent le journal comme renfermant des idées exaltées et absurdes, capables d'ébranler l'édifice social et d'armer les citoyens les uns contre les autres. Max, un peu déconcerté, pria Frédéric de s'abstenir de collaborer, et le Rocher reprit sa prudente allure.

Au milieu de tous ses embarras de journaliste, on a vu

que Max n'avait pas oublié la signora Vaporini, et qu'il se plaisait à cultiver la famille Giraud dans la personne du superbe Sébastien. La signora Vaporini ne l'avait pas retenu longtemps, il est vrai, et pour cause; mais certainement les cavalcades et les piaffements ne contribuaient point à la prospérité du journal ; tandis que Max paradait aux yeux des bourgeois ébahis, l'article de Frédéric s'introduisait subrepticement dans le Rocher, et menaçait de le faire sombrer avant le dixième numéro.

Il s'agissait maintenant pour Max de rattraper ses abonnés déserteurs. Tâche difficile ; à force d'adresse il espérait en venir à bout et il ne fut pas trop fâché d'avoir cette occasion de rendre visite à M. Tourteau, et de pénétrer jusqu'à l'aimable Cécile,

M. Tourteau le reçut froidement. Au premier mot que Max prononça au sujet du journal, M. Tourteau l'interrompit et de cet air doucereux qui ne l'abandonnait jamais :

— Ah ! votre journal, monsieur Max. Oui, j'ai dû m'en passer. Nous avons beaucoup de journaux à la maison.

— Vous m'aviez promis de soutenir le mien, qui était le vôtre, puisque vous avez donné une pleine approbation au programme que je vous ai communiqué.

— Que voulez-vous, monsieur Max? Nous sommes très occupés, nous n'avons guères le temps de lire.

— Cependant vous me disiez, il y a peu de jours encore, que le Rocher vous plaisait beaucoup. Il faut que vous ayez quelque autre raison.

— Non, mon cher monsieur Max, non.

— Eh bien ! monsieur Tourteau, je le sais moi, pourquoi vous avez renvoyé mon journal. C'est à cause d'un malheureux article sur les ouvriers.

— Bah!

— Je l'ai assez déploré ; il s'est glissé sournoisement dans mes colonnes.

— Peut-être.

— Ne croyez pas, monsieur Tourteau, que je sois le moins du monde partisan de ces idées-là! Tout au contraire, nous avons fondé le Rocker pour les combattre.

— Vous ferez bien.

— Je puis vous assurer que pareil cas ne se présentera plus ; j'ai rayé le coupable de la liste de mes collaborateurs ; ainsi vous pouvez lire mon journal sans crainte.

— Ta, ta, mon cher monsieur Max. On verra, on verra. Je ne dis pas. Gomment va cette chère petite santé? je ne vous l'ai pas encore demandé. Toujours jeune, toujours gaillard ! Amour et cheval ! Cheval et amour ! La belle vie ! que je voudrais avoir vingt ans !

— Moi je voudrais, à votre âge, être aussi solide, aussi gai que vous.

— Vous ne savez pas tout. Je vous parais robuste, n'estce pas, peut-être même un peu trop replet?

— Non, non, il n'y a pas d'excès. Votre embonpoint n'a rien que d'ordinaire.

— Eh bien, vous ne me croirez pas, si vous voulez, mais chaque jour après dîner il me prend des pesanteurs d'estomac incroyables.

— Alors buvez un doigt de spiritueux.

— Je n'y manque jamais. J'ai beau faire, tous les jours c'est la même répétition.

Evidemment, la conversation ne marchait pas au gré de Max. Il lui donna un autre tour.

— A propos, comment se portent Mme et Mlle Tourteau?

— Fort bien, je vous remercie. Ma femme est allée chez une amie qui lui a promis une excellente recette pour la gelée de coings. Affaire d'état, vous comprenez, eh! eh ! Quant à Cécile, elle est dans sa chambre. Je vais l'appeler, vous lui ferez vos compliments vous-même.

— Non, monsieur Tourteau, je crains d'être indiscret.

— Avec ça que vous redoutez le beau sexe, n'est-ce pas? monsieur Max? eh! eh!

M. Tourteau riait encore lorsque Cécile parut. Elle lança à Max un coup d'œil qui n'avait rien de bienveillant, car Max jouissait parmi les dames d'une réputation détestable.

— Mademoiselle Tourteau, lui dit Max, je suis venu pour affaires auprès de M. votre père et j'eusse trouvé impoli de quitter votre maison sans vous présenter mes humbles respects.

— Monsieur, je vous suis obligée.

— Oh ! quel ton de cérémonie ! On dirait qu'on n'a jamais vu ce conquérant, ce séducteur de Max !

— Oh ! monsieur Tourteau.

— La fleur des pois de tous nos galants, celui qui ne rencontra jamais de cruelles, eh ! eh !

— Monsieur Tourteau, aujourd'hui je suis bien déchu.

— Eh I eh !

— On me coupe l'herbe sous les pieds.

— Qui oserait commettre un tel forfait ?

— Qui ? Vous demandez qui ?

— Oui, parbleu !

- M. Frédéric Ducancre.

— Frédéric ! Et la bedaine de M. Tourteau eut de telles convulsions, son visage devint si violet que Cécile et Max conçurent des inquiétudes sérieuses. Il se remit

bientôt : Monsieur Max, vous avez résolu de me tuer. Frédéric ! une vraie fillette et des plus timides !

— C'est pourtant comme je vous le dis.

— Quel est alors, s'il vous plaît, l'objet après lequel il soupire ?

Cécile crut devoir prendre un air modeste et pincé.

— Vous ne le savez pas ?

— Comment le saurais-je ? Voilà quinze jours que je ne l'ai vu.

— La chose sera bientôt très publique ; aussi je ne me fais aucun scrupule d'en parler.

Cécile pâlit.

— Alors hâtez-vous, ne nous laissez pas dans l'attente. Cécile et moi nous mourons d'envie de connaître la personne à laquelle M. Frédéric adresse ses hommages.

— Parlez pour vous, mon papa. Quant à moi, je n'y tiens guère.

— Eh bien, n'écoute pas.

— Vous étiez au concert, l'autre jour, monsieur Tourteau ?

— Où la signora... diantre! comment se nomme-t-elle ? Veneroni, a chanté; oui, ma foi ! belle voix ! Et la symphonie !

— Cette signora Vaporini, ou Veneroni, comme vousdites.

— L'un vaut l'autre.

— C'est justement elle.

Les joues de Cécile s'enflammèrent et l'œil étincelant:

— Monsieur Max, monsieur Max, vous calomniez bassement Frédéric, que vous nommez votre ami.

— Eh î eh! Cécile, ne t'échauffe pas. Moi, je ne vois là

rien que de très naturel. Frédéric est artiste, la signora aussi. Qui se ressemble s'assemble.

— Mademoiselle, répondit Max avec beaucoup de politesse, vous vous servez à mon égard d'expressions un peu dures, et je les mériterais, si cette liaison n'était pas un fait positif ou si Frédéric voulait la cacher. Mais il n'y parviendra pas.

— Oh ! sans doute, avec des amis de votre espèce.

— Pardon, mademoiselle, je vous jure que je n'y suis pour rien. Tout homme qui aime une artiste ne résiste pas au plaisir de s'en faire gloire et vous le verrez bientôt s'afficher avec sa conquête.

— Que diable, Cécile ! pourquoi prendre ainsi la défense de Frédéric ? Est-ce la première fois qu'un jeune homme s'amourache d'une cantatrice? Elle est belle, elle est bien faite, cette signora Vaporini, quoique trop brune , trop osseuse, à mon gré. D'ailleurs, Frédéric est fou de la musique.

— Comment! papa, sa conduite ne te paraît pas indigne! S'éprendre d'une vile créature, d'une coureuse!

— Mon Dieu ! Max, excusez-là ; Cécile est jeune, elle ignore ce que c'est que le monde ; elle se fait des montagnes de tout. Un rude gaillard, ce Frédéric, eh ! eh!

— Si le monde est tel que vous me le représentez, il est bien corrompu.

— Pardieu ! la voici avec ses grands mots : corrompu, corrompu. Chacun prend son plaisir où il le trouve, n'est-ce pas, monsieur Max?

— C'est vrai. On voit, monsieur Tourteau, que vous avez de l'expérience.

— Eh ! eh ! je l'ai acquise cette expérience aux dépens

des cheveux de ma pauvre tête. Je vous souhaite, monsieur Max, ainsi qu'à Cécile, d'en arriver là le. plus tard possible.

— Donc, papa, vous approuvez Frédéric !

— Bon ! tu passes de l'autre côté du fossé. Toujours des exagérations ! Peut-être aurait-il mieux fait de ne pas s'inquiéter de la signora Vaporini. 11 en a jugé autrement ; ce n'est pas un crime.

— A moins, cependant, qu'il n'eût un attachement an térieur.

— Pour cela non, répondit précipitamment Cécile.

— Eh ! eh ! il me semble que tu te portes bien aisément caution du cœur de Frédéric.

— Il m'a toujours paru assez indifférent.

— Tu aurais tort de t'y fier. Il n'y a pire eau que l'eau qui dort. Vous, Max, qu'en pensez-vous?

— Je suis de l'avis de mademoiselle.

— Eh! eh ! vous êtes deux contre moi, je vous donne gain de cause. Vous conviendrez cependant qu'il est fort extraordinaire qu'un jeune homme de l'âge de Frédéric...

— Monsieur Tourteau, moi qui vous parle, je n'ai jamais eu d'inclination sérieuse, ce bonheur ne m'est pas échu en partage. Il m'eût épargné bien des déceptions, bien des actes inconsidérés, qui, je le sais, ont fait porter un jugement défavorable sur mes principes et sur mes mœur? .

— Oui, sans doute, vous auriez été un petit saint, ce serait dommage, vraiment ; je vous aime mieux comme vous êtes.

— Non, monsieur Tourteau, non. On me croit égoïste et sans cœur ; cela vient de l'existence solitaire à laquelle j'ai été condamné.

— Eh ! eh ! monsieur Max, drôle d'existence solitaire !

— Ah ! si une jeune fille telle que je la rêve consentait à jeter un regard de compassion sur le pauvre Max, si elle oubliait les fredaines qu'il a pu commettre, si elle me soutenait de son amour, j'aurais le courage de racheter les erreurs de ma vie passée, et peut-être Max deviendrait-il un père de famille, semblable à celui que j'ai maintenant devant moi.

— Max, Max, je vous en prie, n'allez pas plus loin, vous m'attendrissez et Cécile aussi. Je vois une larme au bord de sa paupière.

Cécile fit un geste de dénégation.

— Riez, monsieur Tourteau, riez, plaisantez, vous en avez le droit. Seulement souvenez-vous des sentiments que je vous ai exprimés et soyez certain de leur sincérité.

— Au fond, pourquoi pas ? On voit tant de choses singulières , eh ! eh !

— Mademoiselle Tourteau, monsieur Tourteau, je me laisse gagner par votre aimable société. Les intérêts du journal me réclament.

M. Tourteau se leva pour le reconduire. Lorsqu'ils furent sur le palier, Max lui dit :

— Ce fameux article...

— Eh bien?

— Qui vous a tant déplu.

— Mais non, je vous assure.

— Il était de Frédéric.

— Je m'en étais bien douté.

— Il n'écrira plus dans le Rocher. Je puis donc, monsieur Tourteau, vous expédier de nouveau le journal ?

— Eh! eh! bonsoir, monsieur Max, bonsoir. Désirez-

vous que je vous accompagne jusqu'à la porte d'entrée ? Elle est parfois difficile à ouvrir.

— Non, monsieur, cela n'est pas nécessaire. Le journal....

— Alors adieu, monsieur Max, adieu. Je vous remercie de votre visite.

M. Tourteau rentra dans son appartement. Dès qu'il se fut réinstallé sur son fauteuil.

— J'espère, papa, commença MIle Cécile, que vous ne recevrez plus chez vous Frédéric Ducancre.

— Pourquoi?

— Mais, il me semble, ce que nous venons d'entendre..

— Oh ! des bavardages de Max. Cela ne tire pas à conséquence.

— Max disait vrai.

— Peut-être. Après tout, qu'est-ce que cela nous fait?

— Je ne tiens pas à passer pour la rivale négligée de la signora Vaporini.

— Eh ! eh ! comme tu y vas ! Comprends-moi bien, Cécile. M. Ducancre le père est mon vieil ami. Chasser son fils de chez moi, ce serait un outrage qu'il ne me pardonnerait jamais.

— Ma réputation ?

— Ta réputation, elle est hors de cause. Cécile, je vais te parler avec franchise, et te tranquilliser. M. Ducancre et moi, nous avons agité la possibilité d'un mariage entre Frédéric et toi, nous nous en sommes même entretenus à diverses reprises. Aujourd'hui, une pareille union ne saurait avoir lieu. Les cens de notre classe sont astreints aux règles de la morale la plus sévère. Je préviendrai M. Ducancre avec tous les ménagements usités en pareil cas.

— Et si Max nous avait débité un tas de calomnies.

— Eh ! eh ! il a l'air bien sûr de son fait.

— Et si Frédéric Ducancre ne va chez la signora Vaporini que dans un but purement artistique ?

— Artistique, eh ! eh ! Il y a beaucoup d'artistes de sa trempe.

— Papa ! vous voyez partout de mauvaises intentions.

— Cécile, tu as envie que je lâche quelque sottise.

— Peut être aussi Frédéric reviendra à nous, repentant et corrigé. Faudrait-il lui tenir rigueur?

— Vraiment, tu m'ébahis, Cécile. Tout à l'heure tu ne voulais pas qu'il remît les pieds ici ?

— Vous , mon père , vous voulez rompre un projet de mariage arrêté depuis longtemps et continuer à recevoir les visites de Frédéric? Comment concilier les deux choses?

— Toi, Cécile, tu ne veux plus le voir et tu songes à l'épouser ! C'est encore bien pis. Les parents ne doivent, pas à leurs enfants les motifs de leur conduite, pourtant je vais t'expliquer la mienne : elle est bien simple. La rupture se fera sans éclat, si Frédéric continue à fréquenter notre maison, tandis qu'autrement.... tu serais la fable de tout le voisinage.

— Mon père, la confiance que vous me témoignez m'engage à ne vous rien cacher. J'aime Frédéric Ducancre.

— Te figures-tu que je ne m'en sois jamais aperçu, eh! €h ! Les papas ont de bons yeux.

— Je l'aime avec ardeur, et sans lui, mon existence serait brisée.

— Que voilà bien des propos de petite fille ! Attends un peu et réponds à mes questions. Frédéric t'aime-

t-il ? C'est là le point important ; tu n'as pas l'intention de l'épouser malgré lui?

— Papa, je... je ne sais pas.

— Mais moi je sais. Quand on aime quelqu'un, on s'intéresse à ce quelqu'un, n'est-ce pas?

— Oui, papa, je le crois du moins.

— Frédéric s'intéresse-t-il à toi?

— Je.... je....

— Tu ne sais que répondre ? Je vais te mettre sur la voie. L'autre jour, quand tu as joué ce grand et beau morceau de Lucy de la mer morte.

— De Lammermoor?

— C'est égal, ne m'interromps pas. Parbleu ! que di~ sais-je? A mon âge, le fil des idées se perd aisément. Ah ï quand tu as joué ce grand morceau de piano, M. Frédéric t'a-t-il fait l'honneur de t'admirer un peu ?

— Papa, je n'ai pas besoin qu'on m'admire.

— Quand tu lui as montré ce dessin jaune ?

— A la sépia?

— A-t-il seulement dit que c'était bien?

— Mais oui, papa, vous ne vous en souvenez pas?

— Ce dont je me souviens, c'est qu'il était froid comme glace, ma fine Champagne n'avait pas eu le don de le réchauffer.

— « Mademoiselle est une excellente musicienne, elle a un grand talent pour le dessin ; » ce sont ses propres paroles.

— L'air fait la chanson. Quand on débite de semblables compliments les lèvres pincées et d'une voix sèche on n'est guère convaincu. Si Frédéric t'aime, que penses-tu de son intrigue avec la signora Vaporini ?

— J'ai assez de confiance en lui pour n'y voir qu'une imprudence.

— Je passe d'ébahissement en ébahissement. Heureusement je suis là. décile, je crains de te faire de la peine, en détruisant tes illusions. Moi aussi j'en avais.... eb ! eh! l'âge les a dissipées. Ne pense plus à ce Frédéric.

— Oh ! papa.

— Rends-lui la monnaie de sa pièce. Nous ne manquons pas de jeunes gens qui valent mieux que lui et qui seront d'excellents maris. M. Max, par exemple.

— Quelle horreur!

— Eh! eh! c'est mon avis aussi. Cependant, il ne demanderait pas mieux. Il en est d'autres, et de brillants partis. N'aie pas peur, ma Cécilette, je t'en trouverai un de premier choix, beau, riche, etc., etc.

— Non, mon cher papa, ne vous donnez pas la peine de chercher. Si Frédéric m'abandonne, je ne saurais plus aimer personne ici-bas.

— Tu le crois. Cette Cécile, c'est tout mon portrait. I! me semblait aussi, quand j'avais ton âge, que jamais je ne pourrais... La raison est venue, et j'ai épousé ta maman, avec laquelle j'ai fait un excellent ménage.

— Je l'aime depuis notre enfance.

— Ces amours de bambins ne durent pas.

— Papa, je vous en prie, mon bonheur en dépend, ne retirez pas votre parole à M. Ducancre.

— Eh bien ! j'attendrai, j'attendrai, puisque cela te cause de la peine. Je ne suis pas, Cécilette, de ces pères barbares qui tourmentent leurs enfants. Que diable ! le cœur a aussi ses droits, eh ! eh !

M. Tourteau eut beau faire. Sa gaîté laissa bien triste la pauvre Cécile.

Nos lecteurs trouveront peut-être M. Tourteau fort changé. Naguères, il flattait Frédéric, le poussait du côté de sa fille ; maintenant il défend à cette dernière de songer à lui. Comment expliquer ce revirement subit?

M. Tourteau , léger en paroles , toujours joyeux, toujours d'accord avec son interlocuteur, cachait sous ces apparences complaisantes une volonté bien arrêtée, une perspicacité peu commune. Quand il discutait à part lui, dans sa carapace, certaines questions d'intérêt personnel, son intelligence n'était point obscurcie par de stupides préjugés. Les mots d'honneur, de conscience, de promesses n'avaient aucune prise sur lui. Dès l'instant où M. Sébastien Giraud s'était présenté à lui avec ses favoris à l'anglaise, sa tenue irréprochable et son opulence, il s'était pris à regretter que Cécile ne fût pas libre. De ce regret à la rupture il n'y avait qu'un pas. Grâce à la signora Vaporini, il fut bientôt franchi et, ce qui plaisait le plus à M. Tourteau, c'est qu'il pouvait tout à la fois dégager sa parole et se hisser sur le piédestal d'une moralité incontestée. On sait que les crustacés sont les gardiens traditionnels de la moralité publique.

M. Tourteau avait encore un autre motif d'une singulière portée; il connaissait son ami M. Ducancre comme un particulier dur à la desserre. Quand le jeune ménage voudrait s'établir, à qui incomberaient les sacrifices indispensables? Que ferait pour ses enfants le père Ducancre? Le moins possible, cela va sans dire; c'était donc sur lui, Tourteau, que reposeraient toutes les charges. Cette question ne laissait pas de l'inquiéter et de troubler son som-

meil. D'un côté, le mariage de sa fille lui semblait désirable ; de l'autre , ce moment si plein de charmes pour les jeunes gens, il le considérait avec une appréhension facile à deviner. Combien de pourparlers devant notaire! Combien d'avantages arrachés au père de l'épouse , contre toute espèce de droit! Depuis la fredaine de Frédéric, M. Tourteau se sentait à l'aise ; il esquivait un rude combat ; s'il l'eût osé, il aurait remercié Frédéric du prétexte qu'il lui fournissait. Il pensait qu'avec un autre, M. Giraud , par exemple, tout se passerait sans tiraillements. Est-il rien de plus ridicule, en effet, que de forcer un père à se dépouiller pour sa fille? Ne saurait-on attendre le moment où, par suite de mort naturelle, les parents de l'épouse seront mis dans l'impossibilité de gérer leurs capitaux.

Ces réflexions judicieuses dictèrent la conduite de M. Tourteau ; nous verrons bientôt les merveilleux résultats de sa politique.

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