‹ Les crustacésChapitre 7 sur 24 · OU MAI-AME MOUSON ENTRE EN DANSE · texte numérisé non relu

OU MAI-AME MOUSON ENTRE EN DANSE

uand on approche du treizième lustre , l'amour produit des effets désastreux ; M. Glumeau était devenu méconnaissable.

Lui , qui naguère ne se fût jamais permis le moindre écart, lui dont chaque geste , chaque parole portait autrefois l'empreinte d'une excessive retenue , d'une pédanterie exem-

plaire , scandalisait aujourd'hui Mme Mouson par les airs légers qu'il sifflait, par ses allures étranges et débraillées. Il avait retrouvé toute la pétulance de sa jeunesse, montait les degrés quatre à quatre, redescendait de même, proférait

brusquement des exclamations absurdes, mettait son chapeau en tapageur et sortait le dernier du cercle. Il n'y a pas d'effet sans cause. Mme Mouson ne tarda pas à soupçonner la vérité.

Elle résolut (ici nous ne pouvons nous empêcher de l'admirer) d'arracher M. Glumeau à cet abîme, sur la pente duquel il glissait tous les jours davantage, et de lui rendre sa tranquillité de jadis. Animée d'une affection pure et désintéressée, elle ne craignit pas de traverser, par sa bénigne influence, la passion qui tourmentait son maître ; il lui faisait pitié, elle voulait le guérir.

Mme Mouson n'était pas si novice dans la connaissance de la nature humaine qu'elle n'eût ouï parler des ravages de l'amour. Elle se souvenait d'une époque, hélas! bien reculée! où le seul nom de Mouson faisait palpiter son cœur. Mais depuis la mort de cet époux adoré, Mme Mouson s'était cuirassée contre les (lèches de Cupidon, qui paraissait d'ailleurs ne pas trop s'inquiéter d'elle. Les extravagances de M. Glumeau ne l'étonnèrent pas trop ; elle comprit la raison de toutes ces lubies; indulgente et bonne, elle les excusa, tout en s' efforçant d'y mettre un terme.

Quel était l'objet sur lequel M. Glumeau avait jeté son dévolu? A cet égard il se montrait impénétrable ; ni questions indirectes, ni témoignages d'affection ne pouvaient rien tirer de lui. Pour les choses ordinaires de la vie, il communiquait tout à sa gouvernante, il avait en elle pleine et entière confiance; sitôt qu'elle abordait, de près ou de loin, la grande affaire, il se dérobait par des réponses évasives, indignes d'un personnage de son caractère.

Lorsqu'une femme veut bien décidément savoir une chose, il est impossible de la lui cacher. Tu ne dis rien,

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pensa Mme Mouson, tu fais le dissimulé, tu ne parles jamais de ta conquête. Attends ! attends 1

Sa conquête ! M. Glumeau n'en était pas là. Il fréquentait assidûment la maison Giraud, couvait des yeux Mlle Clarisse, écoutait patiemment les dialogues interminables du frère et de la sœur et c'était tout. Clarisse avait-elle remarqué ces attentions? avait-elle conscience de la flamme qui dévorait M. Glumeau? En tout cas, elle agissait comme si elle ne s'en fût point aperçue.

Un matin, Mme Mouson, qui était sortie de bonne heure pour quelques commissions , vit à quinze pas devant elle son maître arpenter les rues d'un air fashionable. Elle eut la curiosité de le suivre et ne le quitta des yeux qu'à la porte de la maison Giraud. C'en fut assez pour elle; elle savait où puiser les renseignements nécessaires.

Non loin de la demeure des Giraud se trouvait un petit magasin d'épicerie, de quincaillerie et de mercerie, où se pressaient , dans un sale désordre, les marchandises les plus disparates. Point d'enseigne; la devanture, de forme antique, exposait aux regards des passants deux harengs fumés cousus sur un papier gris , un almanach et un paquet de ficelle, ce qui indiquait suffisamment la nature du commerce. A côté de ces produits utiles, deux bocaux, à moitié pleins de dragées rances, attiraient les petits crustacés d'alentour. A l'intérieur, même prédilection pour le pittoresque; deux caisses à huile, atteintes de nombreux hiatus, menaçaient les habits des clients. Pêle-mêle, les sacs de café, les pains de sucre, les paquets de chicorée dansaient une sarabande échevelée. Au plancher noirci et entièrement mouché pendaient des cornets de tout calibre et des ustensiles de ménage, couverts de poussière et d'une

rouille vénérable. Autour de la boutique, à hauteur d'appui, régnait un cordon de tiroirs crasseux sur lesquels une écriture bâtarde avait tracé les inscriptions suivantes : macc« rouis, pouahvre, massis, casnelle, castonnade; au dessus de ces tiroirs se voyaient des cartons renfermant des objets de mercerie , et dont les flancs béants semblaient sourire aux visiteurs. Le milieu de la pièce était occupé par un comptoir gras et noir, orné de balances en vert de gris, et de ciseaux oxydés. Bref, le magasin offrait l'image d'une longue prospérité commerciale , d'une solidité à toute épreuve.

La reine de ce palais, Mme veuve Poivron, était la vivante incarnation de ce qui l'entourait. Son teint enfumé rappelait la couleur du plancher; une sorte d'enveloppe luisante couvrait son large visage et faisait songer aux caisses à huile. Le nez abondamment bourré de tabac Marocco, qu'elle puisait sans discrétion dans un pot de terre brune, Mrne Poivron siégeait majestueusement sur une bergère , dont la paille trouée avait supporté les muscles de cinq ou six générations.

Elle quittait rarement son magasin, ne respirait à l'aise qu'au milieu de ses marchandises éventées. Son bonheur consistait à vendre; elle s'en acquittait fort bien, et ne craignait pas non plus de jaser longuement avec les commères qui venaient se servir chez elle.

Mme veuve Poivron était intéressée, mais sensible. Elle n'eût pas fait crédit d'un sou à un inconnu; en revanche, dès qu'elle entamait une conversation, c'était par l'éloge de feu M. Poivron; il partageait avec le tabac Marocco le privilège de lui rendre les yeux rouges. Veuve inconsolable, depuis vingt années, elle pleurait son époux défunt ; cepen-

dant les personnes qui, avant son malheur, connaissaient déjà Mme Poivron, prétendaient que M. Poivron avait cruellement souffert de l'esprit dominateur de son épouse; elle le faisait tourner comme une toupie : quelquefois même, ô horreur ! s'il se montrait indocile , elle lui administrait des taloches bien appliquées.

L'affliction continue de Mme veuve Poivron provenaitelle d'un attachement sincère à son époux, ou du regret qu'elle éprouvait de n'avoir plus personne à tyranniser, c'est ce que nous ne voulons point décider. Au moment où elle intervient dans notre récit, Mme veuve Poivron frise la cinquantaine ; ses affaires sont en excellent état ; sa langue est aussi active que jadis et ses yeux aussi humides.

Mme Mouson s'était autrefois liée d'amitié avec Mme Poivron ; mais depuis qu'elle avait épousé M. Mouson, huissier, par conséquent fonctionnaire public et d'une société bien supérieure à celle de Mme Poivron, Charlotte, pour ne* pas déroger, et sur les avis prudents de son mari, avait rompu ses relations avec l'épicière; devenue veuve, elle n'aurait jamais songé à les renouer si la circonstance grave dont nous avons parlé ne l'eût obligée à se rappeler son ancienne amie.

Mme veuve Poivron la reconnut sur-le-champ :

— Comment, c'est vous, Charlotte?

— Oui, Anastasie, c'est moi.

— Il y a un siècle qu'on ne vous a vue.

— Eh ! oui, ma bonne Anastasie. J'ai eu aussi mes épreuves.

— Je sais, je sais, c'est comme moi. Quand je pense comme j'étais heureuse avec ce pauvre Poivron.

— Vous le regrettez toujours ?

— C'est bien naturel, convenez-en.

— Quant à moi, j'aimais M. Mouson, cela va sans dire; mais je me suis fait une raison et je tâche de me consoler.

— Moi, j'ai beau me dire, Poivron était mortel comme les autres hommes ; dès que je pense à lui, ça me serre là, et elle appuyait la main à l'endroit où , sous un pied et demi de graisse, devait probablement se trouver le cœur. A propos, que désirez-vous ; car vous n'êtes pas entrée uniquement pour me rendre visite, n'est-ce pas?

— Pardonnez-moi, Anastasie ; je suis venue en grande partie pour cela et un peu aussi pour autre chose. Donnezmoi deux sous de muscade.

Mme Poivron ouvrit une petit boîte en fer-blanc, y insinua ses doigts grassouillets et prit deux muscades qu'elle remit à Charlotte, en échange de sa monnaie :

— Si vous n'êtes pas pressée, restez un moment à causer avec moi. Aimez-vous le cuirasseau?

— C'est un peu fort.

— Non, non, celui que j'ai est doux comme du miel, bienfaisant comme de la tisane. Il ne m'a jamais incommodée.

— Eh bien ! va pour le cuirasseau !

Anastasie plaça sur la banque deux petits verres assez peu transparents, et saisissant une bouteille au milieu de plusieurs autres , elle ôta le torchon de papier qui la fermait.

— Goûtez-moi ça, Charlotte, dit-elle, en versant le délicieux breuvage, et ne vous fiez ni au bouchon, ni à la mine de la bouteille : le cuirasseau est le contraire de beaucoup de gens, qui, sous de beaux habits, cachent un vilain cœur.

— A qui le dites-vous? ma chère Anastasie, je les connais, ces gens-là, je vis avec eux. Ah !

— Je vous plains, Charlotte, je vous plains. Racontezmoi un peu vos petits malheurs. Le vieux monsieur dont vous êtes la gouvernante?

— M. Glumeau? Oh! il n'est pas si vieux, mais bien, bien pénible.

Nos deux veuves commencèrent alors une de ces conversations dont le sexe féminin a le secret. Conversation n'est

pas ici le mot propre, car la réponse n'attend pas la demande ; chacun parle pour soi, sans s'inquiéter de ce que dit l'autre. Cela ressemble à un double monologue, et l'on peut se demander quelle jouissance on y trouve ; il paraît cependant que l'action rapide et continue des muscles de la langue produit, à la longue, un chatouillement agréable et volupteux; autrement nous ne nous expliquerions pas le goût décidé de certaines commères pour un exercice aussi fatigant.

Mais la nature a des limites qu'on ne saurait franchir impunément ; si les muscles de la langue ne sont jamais las, en revanche, les poumons n'ont pas la même solidité. Au bout d'un instant, il y a donc, forcément, une pause, durant laquelle une seule personne parle, ce qui permet à l'autre d'écouter quelques mots et de rentrer immédiatement dans le sujet qu'on traite.

Aussi, voulant donner à nos lecteurs une idée exacte des mémorables discours de nos deux dames, nous userons d'un procédé typographique spécialement réservé jusqu'ici aux thèmes latins. On aura parce moyen les chœurs d'ensemble, les solos et les soupirs.

Mme poiVRON

C'est incroyable comme les hommes non mariés deviennent pénibles en vieillissant. On entend des femmes crier contre leurs maris : un mari, on peut le conduire, mais les vieux garçons ont leur tête à eux,

Mme MOUSON

M. Glumeau serait un bon homme , car il n'est pas méchant de caractère, s'il ne s'imaginait pas que tout le monde lui en veut. Lorsqu'il trouve sur le mur de la maison quelqu'une de ces inscriptions que les polissons

Mme poiVRON Mme MOUSON

une tête d'une dureté ! Aussi y mettent, il dit tout de suite,

Charlotte, je vous plains c'est pour moi qu'on a fait

d'être avec un vieux garçon, cela. Il rentre à la maison

Que voulez-vous, chère amie, tout triste, il pousse des

nous avons mangé notre pain gémissements longs d'une

blanc le premier. M. Mouson aune, et il s'écrie: Ah!

était le modèle des hommes, Charlotte, que je suis mal-

et M. Poivron Aujour- heureux! Moi, je lui laisse

d'hui que je suis seule, je dire tout ce qu'il veut et l'apprécie tous les jours même je l'approuve. 11 faut davantage, pauvre Poivron! hurler avec les loups. Mal- Si j'avais toujours le bon- gré cela j'ai bien de la peine heur de le posséder, au lieu à vivre avec lui, car c'est d'être une petite boutique, chaque jour la même répénotre magasin irait de pair tition, et surtout quand il avec les meilleurs de l'en- revient du cercle. Puis il droit. C'est ce que me disait fait le mystérieux avec moi, un homme tout à fait comme on dirait que je le trompe il faut, qui est venu s'éta- sans cesse.

blir il y a peu de temps

dans la maison voisine. .

Comment s'appelle ce

Il s'appelle M. Giraud. monsieur? Je crois bien

Mme Poivron, qu'il m'a déjà que mon monsieur est lié

répété plusieurs fois ; quel avec lui et qu'ils se voient

dommage que vous n'ayez au cercle. Les cercles, c'est

pas un mari pour diriger la perdition des hommes ;

votre magasin! Ah! M. Gi- au lieu de passer tranquil-

raud, que je lui ai répondu, lement sa soirée auprès de

Mme poiVRON Mme MOUSON

quand on a eu le bonheur son feu, il va s'ensevelir au

d'être l'épouse du regretté cercle de l'Huître. Quand

Poivron , on ne peut plus il revient, il est d'une hu-

concevoir d'autre attache- meur massacrante.

ment en ce monde. Bah!

bah! qu'il me dit; vous ou-

blierez M. Poivron et vous

renoncerez au veuvage.

C'est qu'il veut vous épou-

ser. Je ne le connais pas,

Lui! M. Giraud, le riche, mais, Anastasie, j'ai bien

le beau M. Giraud, épou- peur que ce ne soit quelque

ser la veuve Poivron qui aventurier.il vous épousera,

n'est plus jeune. Charlotte, vendra la boutique, empo-

si vous l'aviez vu, vous ne chera les écus et vous plan-

me tiendriez pas un pareil tera là, sans autre forme de

langage. M. Giraud est un procès. C'est alors que vous

grand seigneur, un tout à regretterez M. Poivron et

fait grand seigneur ; on voit votre état de veuve. Vous

bien que cet homme-là a êtes encore très bien, Anas-

fréquenté les cours. Une tasie, c'est vrai ; mais vous

belle taille, des favoris ma- n'êtes, vous en convien-

gnifiques, et un parler! Il drez, plus en âge de faire

n'a que de grands noms à la des conquêtes ; car vous

bouche ; le roi des Pays-Bas, approchez de la cinquan-

et je ne sais combien de taine , et la cinquantaine

marquis, de comtes, de n'est pas le moment de

barons, tous plus baroques se marier. Si je voulais

les uns que les autres. Non, le faire, ce qu'à Dieu ne

Mme poiYRON

non, je les connais, ces messieurs-là. Il a vu que la veuve Poivron était de bonne composition. Histoire de rire et de plaisanter avec elle. Moi, il serait cent fois plus beau, et cent fois plus riche, que je ne voudrais pas de lui pour mari. Epousons, ma chère, épousons des gens comme nous, et n'aspirons pas aux grandeurs. Pour en revenir à ce M. Giraud, il se sert chez moi, pour les petites choses seulement, le poivre, la muscade, etc., mais il est difficile, difficile; on voit bien qu'il n'a vécu que dans de bonnes maisons. Il goûte le poivre, et l'huile, gare à moi s'il y a le moindre petit goût de rance.

Sa sœur vient aussi quelquefoisici, une femme bien distinguée, mais pas si minutieuse que son frère. Elle ne peut tarder à se marier, belle et aimable comme elle est. On dit qu'il vient des messieurs

Mme MOUSON

plaise, je choisirais quel qu'un de mon âge ou à peu près, quelqu'un d'ici.

On ne peut pas confier son sort à un homme qui vient d'Adam et d'Eve, on ne sait d'où, quand même on y trouverait d'abord quelques avantages. Voyez-vous, Anastasie, la richesse ne fait pas le bonheur, gardez-vous de le croire. D'ailleurs, votre magasin est bien achalandé, il vous donne amplement de quoi vivre. Pourquoi voud riez-vous perdre votre liberté, et nourrir un mari fainéant, qui courra les cafés et les auberges, pendant que vous serez à la vente, et qui ne s'inquiétera de vous que pour vous demander de l'argent. Anastasie, résistez aux entreprises de ce monsieur.

Sa sœur, est-elle mariée?

A présent je devine quelque chose, et je crois bien que mon maître en tient pour

Mme poiVRON Mme MOUSON

chez son frère pour lui faire cette demoiselle. Ah ! elle

la cour. Le mal est que nous n'est pas pour son nez, l'im-

n'avons pas ici de jeunes bécile! quand on porte tou-

gens assez huppés pour un pet, on ne fait pas la cour

semblable parti. auxjeunes filles. On s'adresse

à des personnes plus avan-

cées en âge, si toutefois l'on

Mlle Giraud n'est plus tout est assez bête pour vou-

à fait une jeune fille ; elle loir se marier. On va sou-

n'est pas vieille non plus, vent chercher bien loin

en tout cas admirablement Suffit; je m'entends : à conservée. Elle parle comme supposer que par hasard, un livre. Elle a beaucoup vu par impossible, mon maître le monde, et je ne conçois épouse Mlle Giraud, je le pas comment elle peut vivre quitte sur-le-champ. C'est ici, où ma foi ! la société bien assez d'avoir un maître n'est pas brillante. Quelques ennuyeux, sans endurer envieux rentiers qui donnent core les exigences d'une le ton ! je n'ai pas ap- dame aussi fière. Je la laispris qu'on l'ait invitée; mais serai tranquille avec son cela ne tardera pas ; nos Glumeau. Elle en sera, d'ail rentiers aiment beaucoup les leurs, bientôt rassasiée. Un gens du haut, et quand ils joli monsieur, ma foi? Je me peuvent recevoir quelqu'un réjouis de voir si, après son du grand monde, ils se gon- mariage, il continuera à mauflent comme des grenouilles, gréer contre les autres hom- La demoiselle est trop fine mes. Cela me fâchera pourpour toper dans tout cela, tant de le quitter, car, après tout, c'est une bonne place ;

Mme poiVRON

Votre maître, s'il est comme vous le dites, Charlotte, restera garçon jusqu'au dernier jour. A votre santé, une petite goutte de cuirasseau, encore.

Ce n'est pas du temps perdu, Charlotte, ça réchauffe notre vieille connaissance. A présent que vous êtes plus libre, vous viendrez souvent me voir, n'est-ce pas !

Et moi donc ? je n'ai pas dit le demi-quart de ce que je voulais dire. Ça ne peut pas se faire d'un moment.

Ainsi, à bientôt, il y aura toujours du cuirasseau.

Pas possible, alors nous boirons autre chose, du cassis, par exemple.

Cela va, sans dire, mais il

Mme MOUSON

mais j'espère que la demoiselle aura du bon sens et ne voudra rien de cette vieille perruque.

Non, merci, Anastasie, il faut que je m'en aille. Voilà déjà bien longtemps que nous causons. Je reviendrai une autre fois, Anastasie, nous avons encore bien des choses à nous dire. Il me semble que je vous ai tout conté ; et bien, dès que je serai dehors, je parie que je trouverai que j'ai oublié de vous parler de ceci, de cela.

On n'a pas toujours son esprit présent, et puis votre cuirasseau, auquel je ne suis pas habituée, me dessèche un peu le gosier.

Ne vous inquiétez pas, vous savez bien que je ne viens pas chez vous pour boire, mais pour le plaisir

Mme poiYRON Mme MOUSON

faut bien s'humecter un peu de faire la conversation en-

les lèvres. Au revoir, Char- semble. Adieu, Anastasie, à

lotte, faites attention au pas bientôt.

qui est devant le magasin. La

planche n'est pas très solide. Merci, je ne suis pas bien pesante.

Après l'heureuse découverte de sa gouvernante, M. Glumeau fut exposé à mille petits désagréments que la bonté de Mme Mouson lui ménageait. Ainsi, comme, ce soir-là, il soupait de bon appétit sans la moindre mélancolie, Charlotte se prit à dire :

— A propos, monsieur sait la grande nouvelle?

— Quoi ?

— Mlle Giraud...

— MUe Giraud ?

— Oh ! monsieur ne la connaît pas, il y a fort peu de de temps qu'elle est ici. Par exemple, monsieur peut bien connaître le frère de cette demoiselle, M. Giraud, qui va souvent au cercle de l'Huître.

Les joues de M. Glumeau commençaient à s'empourprer.

— Eh bien ! Charlotte, cette demoiselle Giraud?..

— Elle va se marier bientôt.

— Bah! et ses joues passèrent du rose au cramoisi.

— Avec un gros personnage de la ville.

— Hum ? Un homme d'un certain âge ?

— Non, tout jeune, très jeune, plus jeune qu'elle.

Un morceau de beefsteck, que M. Glumeau portait jus-

tement à sa bouche, resta en chemin. Charlotte s'en aperçut.

— Vous le trouvez dur, monsieur, n'est-ce pas ? Le boucher m'a assez mal servie; la vieille vache ne se laisse pas attendrir. Je vous assure que je l'ai battue et mortifiée autant que j'ai pu.

— Mais non, mais non, Charlotte; elle est passable. L'effet était produit ; Mme Mousson regagna sa cuisine. Le lendemain matin, en apportant le café de M. Glumeau,

— Mlle Giraud, dont je parlais hier à monsieur.

— Oui, oui.

— Il paraît que c'est une pas grand'chose.

— Comment ?

— Ces étrangers, il ne faut pas s'y fier. Qui sait si elle n'est déjà pas mariée ?

— Oh!

— On a vu des cas plus extraordinaires que celui-là.

— Charlotte, répondit M. Glumeau d'un ton péremptoire, ne calomniez pas des personnes honnêtes.

— Je croyais que monsieur ne l'avait jamais vue.

— Est-ce une raison pour attribuer à cette dame une conduite scandaleuse? Le frère m'a semblé un fort honnête homme.

— Le frère, le frère?

— Enfin, Charlotte, ne me rompez plus la tête avec ces Giraud. Est-ce que je réponds d'eux, moi? est-ce que j'ai des relations intimes avec eux?

— Du moment que ça fâche monsieur.

— Non ; ce qui me fâche, c'est votre disposition à trouver du mal partout.

— Je ne dis plus rien.

Charlotte n'en continua pas moins, par des allusions plus ou moins délicates, plus ou moins transparentes, à piquer le cœur trop sensible de son maître infortuné. Nous raconterions volontiers ces tortures domestiques, si de plus importants sujets ne réclamaient nos soins. Paulo majora canamus, ce qui signifie : retournons à nos moutons.

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