‹ Les crustacésChapitre 8 sur 24 · LE SOUPER DE M. TOURTEAU · texte numérisé non relu

LE SOUPER DE M. TOURTEAU

onoré Tourteau avait des projets, de grands projets, qui ont été déjà sommairement indiqués ; il s'agissait de les mettre à exécution; le digne homme n'avait pas osé encore déclarer à M. Ducancre qu'il ne voulait pas de Frédéric pour sa fille ; leur ancienne amitié et la mansuétude bien connue du caractère de M. Tourteau l'avaient empêché d'essayer cette démarche difficile. Comment pourrait-il faire pour que la rupture provînt de Frédéric ou de M. Uucancre? C'est à quoi il rêva longtemps; puis, quand il eut son plan, il songea aux

moyens de le réaliser. Tout d'abord il s'adressa à Madame son épouse.

— Adélaïde , le moment est venu de donner une soirée.

— Justement, mes confitures se gâtent : je les utiliserai pour un plat de bonbons exquis dont vous me direz des nouvelles.

— Tes confitures! Ecoute-moi d'abord, nous verrons après si elles peuvent nous servir, eh! eh! tes confitures.

— Comment, tu en doutes?

— Non, je n'en doute pas, je n'en doute parbleu pas. Cette soirée doit être grandiose.

— Mes confitures

— ïl nous faut quelque chose, eh ! eh ! de plus substantiel. Un bon souper, qu'en dis-tu?

— Ce sera bien cher !

— Peut-être, peut-être. Nous ferons ce que notre fortune nous permet.

— Cela va sans dire.

— Je veux qu'on parle de notre souper. Je tiens à éblouir le Ducancre !

— Ce ne sera pas bien malin. Le vieux grigou!

— Justement, le vieux grigou ! Voyons, Adélaïde, qu'estce qu'on pourrait bien mettre?

— Un bon filet de bœuf à la crème.

— Tu vas bien vite. Commençons par le commencement.

— Un potage au vermicelle, ou au tapioca.

— Eh ! eh ! c'est vulgaire ; que diraû-tu d'un potage aux écrevisses ?

— Grand dieux ! ce sera donc un festin de Balthazar.

— Non. Je ne suis pas moi, Joachim-Honoré Tourteau, un empereur romain , tant s'en faut. Ensuite du poisson de mer ?

— Miséricorde !

— Pauvre Adélaïde, ne t'effraie donc pas.

— Où veux-tu que je le prenne, ton poisson de mer?

— A défaut de poisson, un homard en sauce mayonnaise.

— As-tu juré de te ruiner ?

— Non, mais de recevoir convenablement mes convives. Que diable ! Adélaïde, j'inviterai M. et Mlle Giraud, avec lesquels tu feras connaissance. Or M. et MIle Giraud ont dîné, cent fois en leur vie, chez des seigneurs, des ducs, petits et grands, eh! eh! ils n'apprécieraient que médiocrement, eh ! eh! la soupe au gruau, le veau froid et la salade.

— Qui te parle de veau froid et de salade? Je suis sûre que ces Giraud n'en ont pas toujours à leur dîner.

Enfin, après une discussion très nourrie, M. Tourteau obtint de sa femme le menu qu'il désirait, à condition toutefois, que les bonbons confectionnnés par Mme Tourteau seraient offerts une première fois avec le café, puis, au moment du départ des invités, en compagnie de vins de Xérès et d'Alicante. Restait une question grave à décider. Ce fut Adélaïde qui la posa.

— Maintenant, qui inviterons-nous ?

— D'abord, les Giraud.

— Puis?

— Les Ducancre...

— Bon, après?

— Le petit Max.

— Nous n'avons pas besoin de ce petit morveux.

— Eh ! ch ! Adélaïde et s'il disait quelques mots de notre souper dans son journal?

— Je m'en moque.

— Pas moi , Adélaïde, pas moi. Nous avons ensuite M. Croûtard et sa femme.

— Encore ; mais c'est un moulin à paroles que ton Croûtard. Quand à sa femme, je m'y oppose formellement.

— Eh ! eh ! ne veux-tu pas que je lui ferme le bec ? Si sa femme n'est pas invitée, elle fera un tapage d'enfer.

— Tant pis !

— Adélaïde, pour t'être agréable, je sacrifie Mme Croûtard. Il ne s'agit plus que d'écrire les invitations. Appelle Cécile.

— Cécile, il faut que tu sois aujourd'hui mon petit secrétaire. Voyons, prends du papier à lettre, mets -toi à cette table et écris.

— Oui, papa.

— Je vais te dicter la chose.

— « M. et Mme Tourteau invitent M. et Mme X... à prendre la soupe chez eux, jeudi prochain, à sept heures très précises du soir. »

C'est ça, n'est-ce pas ? Quand même on a pas reçu d'instruction, on s'en lire pourtant.

— Pardon, papa.

— Eh bien?

— Votre rédaction n'est pas irréprochable.

— Que diantre veux-tu de mieux? N'est-ce pas clair, court, simple et net?

— Papa, la soupe !

— Mets le potage ! eh ! eh !

— Chez eux! ceci prête à l'équivoque.

— Puisque tu es si habile, charge-toi de m'écrire ces lettres d'invitation; ta mère t'indiquera les noms de nos convives. Puis, comme Cécile se retirait : Attends, ce n'est pas tout. Après souper, nous ne pouvons pas congédier notre monde; je prierai M. Giraud d'organiser un ivisk; c'est très distingué, le wisk; toi, Cécile, tu joueras ton grand morceau , le tout grand , la sonate apathique.

— Vous voulez dire pathétique.

— Oui, pathétique; ma foi! les autres, les autres causeront. A présent je pense que tout est en règle.

— Cécile, ajouta Mme Adélaïde, je compte aussi sur toi pour les tartelettes.

— Oui, maman.

Le bruit se répandit bientôt que M. Tourteau allait donner un festin splendide. Les fournisseurs en parlaient à tout venant, et les invités étaient considérés d'un œil d'envie. Plusieurs membres du cercle de l'Huître essayèrent de capter les bonnes grâces de M. Tourteau, afin d'être inscrits au nombre des bienheureux. M. Tourteau accepta ces caresses avec complaisance, mais ne se laissa point séduire. Il n'entrait point dans son plan qu'il y eût chez lui une société trop nombreuse, et d'ailleurs, il n'était pas assez prodigue pour se permettre une dépense plus considérable et faire rayonner au loin ses bienfaits.

Le jour même du souper, M. Tourteau s'avisa encore d'une idée très gracieuse. Au lieu des cartes simples et peu ornées qui indiquent à chaque convive la place qu'il doit occuper, notre crustacé implora le secours de Cécile et la pria de dessiner sur ces cartes.

— C'est très bien, papa; que faut-il y mettre?

— Eh! eh! Des colombes, des cœurs enflammés, de petits amours et autres objets du même genre.

— Cela n'aura-t-il pas l'air prétentieux et trop bucolique?

— Comment dis-tu cela? bu...

— Colique.

— Le drôle de mot ! je ne l'ai pas encore entendu. Bucolique, du tout, du tout !

— Alors vous ne direz à personne quel est l'auteur de ces dessins?

— Pourquoi?

— On pourrait y voir des espérances.

— Quand cela serait. N'est- tu pas en âge d'en concevoir?

— Papa, promettez-moi d'être muet comme une carpe, ou je ne m'en mêle pas.

— Je le promets, je le promets. Mais que diantre t tu es bien délicate.

A cinq heures, par les soins de Cécile et de sa mère, la table était dressée.

A part l'argenterie et les cristaux qui la décoraient, Cécile y avait placé plusieurs grands bouquets de fleurs naturelles. Cela déplut à M. Tourteau.

— Des fleurs, des fleurs! Ah! Cécile, c'est trop bourgeois.

— Des fleurs! trop bourgeois?

— Eh! eh! Cela ressemble aune noce de village.

— Regardez cependant, papa. La table n'a-t-elle pas bonne apparence?

— Sans doute, sans doute; mais on ne voit pas assez mes couverts d'argent et ma verrerie.

— Ceux qui s'en serviront les verront assez. Allons au salon attendre nos convives.

Le premier qui se présenta fut M. Croûtarcl. Sa femme n'étant pas invitée, il avait jugé à propos de lui cacher qu'il était invité lui même, et depuis plusieurs jours ils maugréaient d'un commun accord contre la lésinerie des Tourteau et leur orgueil mal placé. Cela n'empêcha pas M. Croûtard, ce soir-là, de quitter le domicile conjugal à l'insu de madame, pour assister aux magnificences du festin.

— Pardon, pardon, monsieur Tourteau, dit-il en entrant, je suis le premier: je ne sais vraiment pas si

— Eh! eh! monsieur Croûtard, je vous salue. Parbleu! il faut que quelqu'un soit le premier, ou je me trompe fort.

— Vous êtes bien bon. Comment se portent vos aimables dames? Mademoiselle Cécile, je n'ai pas besoin de le demander: les roses de la santé sont peintes sur son visage. Mme Tourteau serait-elle indisposée?

— Non, non; elle surveille certains détails du souper.

— L'excellente ménagère ! Pendant que j'y pense, monsieur Tourteau, un mot?

— Je suis à vos ordres. Ils s'éloignèrent de Cécile et parlèrent à voix basse.

— Monsieur Tourteau, ne croyez-vous pas qu'au dessert une allocution bien sentie?...

— Mais oui !

— Je m'en charge. Je proposerai votre santé.

— Nous avons ce soir les Giraud ; cela pourrait les offenser.

— Que non, que non, j'arrangerai mon discours en conséquence. Je boirai d'abord aux deux nobles étrangers que notre ville abrite dans ses murs.

— C'est ça, c'est ça; aussitôt après le Champagne.

— Diable ! nous aurons du Champagne ! Monsieur Tourteau, vous faites grandement les choses !

— Si je n'avais à souper que des gens de l'endroit, je ne me livrerais pas à cet extra; mais M. et Mlle Giraud...

— Je comprends, je comprends.

— J'entends la sonnette de la porte. Je vous parie que ce sont les Ducancre.

En effet, ils exécutèrent majestueusement leur entrée.

— J'espère, Tourteau, que nous sommes exacts.

— Eh ! eh ! il n'y a pas le moindre reproche à vous adresser.

— Nous serions ici depuis une grande heure, si la toilette de ma femme

— Il est vrai qu'elle est plus soignée que la tienne, répliqua vivement la grosse dame. Monsieur Tourteau , je vous salue, et comment va la mignonne Cécile?

— Très bien, madame.

— Votre maman?

— Elle sera ici dans un instant.

Frédéric s'approcha de Cécile et lui parla d'un ton affectueux; il fut assez mal accueilli, et après quelques compliments aussi sincères d'une part que de l'autre, il regagna le groupe général, campé devant la cheminée.

— Ne trouvez-vous pas, monsieur Ducancre, disait l'orateur Croûtard, que M. Tourteau a eu une excellente idée en nous invitant à souper? Nous ne nous voyons pas assez

— Le cercle, cependant.

— Non, le cercle ne remplace pas ces invitations réciproques. Au cercle, pas de liberté, pas d'épanchement; le cœur ne saurait parler au cœur. Chez un ami, au contraire,

nous nous déboutonnons... Mme Ducancre fronça le sourcil. L'orateur s'en aperçut et précisa davantage sa pensée :

— Nous découvrons nos sentiments les plus secrets, nous exprimons franchement nos convictions

— Pourquoi n'en serait-il pas de même au cercle? interrompit Frédéric.

— Parce qu'on y est gêné; la présence d'intrus, de tiers

— Prenez garde, monsieur Croûtard, aux conséquences que l'on pourrait tirer de vos paroles*. Elles signifient qu'au cercle on pose, on joue une espèce de comédie

L'arrivée de M. Glumeau et de Max épargna à M. Croûtard l'embarras d'une réponse.

M. Glumeau, revêtu de son frac solennel, administra à gauche et à droite des révérences silencieuses par un mouvement semblable à celui du joli oiseau qu'on nomme hoche-queue. Max y mit beaucoup moins de façons.

Frédéric n'en voulait pas démordre :

— Pourquoi, reprit-il, ne pas nous montrer tels que nous sommes au cercle et partout, pourquoi affecter des allures et un langage qui ne sont pas les nôtres?

— Bien, Frédéric, bien, dit M. Tourteau. Eh! eh! cela ne laisserait pourtant pas d'être dangereux.

— Je le sais bien, moi, ajouta M. Glumeau. On a cruellement abusé en diverses occasions de la franchise que j'ai montrée. Aussi, ne sachant pas feindre, je ne dis plus rien.

— Monsieur Glumeau, vous avez trop mauvaise opinion de vous-même. La plupart de ceux qui vous connaissent se plaisent au contraire à louer votre franchise et votre droiture.

— Ah! monsieur Frédéric, vous vous trompez.

— Que diable ! monsieur Glumeau, M. Tourteau nous a fait l'honneur de nous inviter, bannissons les soucis et n'engendrons pas de mélancolie. Parlons d'autre chose.

— Eh! eh! je ne demande pas mieux, moi, fit M. Tourteau. Cette belle signora Vaporini qui nous enchanta, il y a peu de jours, par sa voix adorable, qu'est-elle devenue? Nous avons ici la crème de notre élégante jeunesse, MM. Max et Frédéric, qui sauront nous renseigner à cet égard.

Frédéric demeura un instant tout interdit. Ce fut Max qui répondit à la sommation.

— M. Tourteau présume trop avantageusement de notre galanterie. Ce que devient la signora Vaporini? ce qu'elle a toujours été : Elle chante et elle aime.

— Vous conviendrez, monsieur Max, dit Mme Ducancre, que c'est une existence futile et misérable.

— Futile, peut-être, misérable, non. L'art et l'amour ne sont-ils pas les deux plus grands biens de ce monde?

— Votre morale est un peu légère, monsieur Max.

— En ce cas, je suis au désespoir de vous l'avoir exposée. A l'instar de M. Glumeau, j'ai le défaut d'être trop franc.

— Eh ! eh ! votre morale , monsieur Max. Qu'en pense M. Frédéric Ducancre?

— Moi? je suis de l'avis de M. Max.

M. Croûtard pensa qu'il devait émettre son opinion :

— Mesdames et messieurs...

La porte s'ouvrit et Mme Tourteau entra, le visage tout enflammé du feu de ses casseroles.

— Messieurs, le souper est servi.

— En effet, il est sept heures très précises à mon chro-

nomètre, dit M. Tourteau. Il nous manque deux invités, M. et, Mlle Giraud. La politesse exige que nous les attendions.

— L'exactitude est la politesse des rois, répartit M. Croùtard. Jusqu'à leur arrivée je vais reprendre le fil de mon discours: Mesdames et messieurs...

— J'ai grand7 faim, interrompit M. Ducancre ; si nous nous mettions toujours à table, ça les fera peut-être venir.

— Y penses-tu, Cyprien? Et sa femme le poussa du coude.

— Eh ! eh ! mon ami Ducancre, je suis fâché d'imposer cette contrainte à ton estomac; du reste, ce n'est pas la première fois qu'il est soumis à si dure épreuve.

— Ce cher Tourteau, toujours le mot pour rire. D'ailleurs, nous ne reculerons que pour mieux sauter.

— Tu t'imagines sans cloute, Ducancre, assister à un repas superbe. Détrompe-toi, cher ami; détrompe-toi, eh! eh! Simple mais abondant, telle est ma devise .

— Je crois, dit M. Croûtard, que le moment serait mal choisi pour reprendre le sujet que nous avons entamé. Plus tard je vous dédommagerai.

— Bien joli, murmura Frédéric à l'oreille de Max.

— Sept heures et quart ! C'est trop fort ! exclama M. Tourteau.

— Les personnages de distinction, remarqua M. Glumeau, n'arrivent jamais à l'heure exacte. Du moins je l'ai ouï dire. Peut-être est ce une impolitesse d'attendre nos aimables invités. (Si c'était moi, pensait-il, il y a longtemps qu'ils seraient à table.)

— Je partage entièrement l'avis de M. Glumeau, dit le père Ducancre.

Enfin la sonnette retentit. M. Giraud et la belle Clarisse firent leur entrée dans le salon Tourteau avec cette aisance que l'on ne peut acquérir et que l'on croit être le privilège d'une naissance illustre et d'une éducation distinguée. Le fait est qu'ils représentaient très bien.

— Vous excuserez nos façons un peu bourgeoises, dit gentiment la belle Clarisse, mais nous avons voulu jouir plus longtemps de votre agréable société.

— Allons donc, ajouta Sébastien, le papa Tourteau ne sait pas se fàcber. Saluons la maman, et il s'inclina devant Mme Ducancre :

— C'est ma femme, dit le père Ducancre.

— Alors la voici, la maman Tourteau. Le coquin ! il a tout gardé pour lui. Et cette fois-ci, je ne me trompe pas, c'est bien Mlle Cécile.

— Oui, monsieur.

— Ce qui m'étonne, c'est que le papa Tourteau ait une si jolie fille !

M. Tourteau supportait gaîment toutes ces familiarités; il eût même donné beaucoup pour que M. Giraud lui tapât sur le ventre. Voyant que l'impatience de M. Ducancre était à son comble, il cria de sa plus belle voix :

— Messieurs, la main aux dames î

M. Glumeau se précipita et saisit le bras de Clarisse ; Sébastien celui de Cécile.

— Clarisse , sois sur tes gardes ; M. Glumeau est un Lovelace, un dangereux séducteur.

Le vieux garçon répondit :

— Ne craignez pas, monsieur Sébastien, Mlle votre sœur est entre bonnes mains.

Les jeunes gens offrirent leur bras aux mamans et les

pères de famille fermèrent la marche, M. Tourteau portant avec dignité la lampe modérateur du salon. Ce fui dans ce bel ordre qu'ils arrivèrent à la salle à manger. L; porte, construite par un architecte mal avisé, était étroite, de sorte que les couples durent faire obliquement leui entrée.

Lorsque M. Ducancre aperçut la table chargée de tant d< somptuosités, il s'approcha de sa femme:

— Tourteau est fou à lier. Il se ruine, l'imbécile et pour qui?

— Tais-toi, Cyprien.

Le machiavélisme de l'amphitryon se manifestait par la manière dont il avait placé son monde. Ainsi Mlle Clarisse occupait le haut bout, flanquée à droite de M. Ducancre et à gauche de M. Glumeau. Cécile était au milieu de la table, vis-à-vis de son père et à côté de M. Giraud. Quant aux jeunes gens, à M. Croûtard et à Mme Tourteau, on les avait relégués à l'extrémité inférieure.

Le menu prescrit par M. Tourteau n'avait pu être suivi ponctuellement; le homard, introuvable dans la contrée, était remplacé par un saumon de belle encolure, ce dont le dit Tourteau s'excusa plusieurs fois et avec humilité auprès de ses convives, qui lui pardonnèrent en considération de sa bonne volonté.

M. Giraud, dont la voix était pleine et sonore, dominait toutes les conversations particulières, versait intelligem ment des rasades à ses voisins, aidait Cécile, et, la serviette sous le bras, découpait sans hésiter les pièces les plus difficiles. Malgré ces nombreuses occupations, sa faconde ne tarissait pas.

— A propos de homard, te souviens-tu, Clarisse, comme la comtesse Thusnelda adorait les crevettes?

— D'abord, monsieur Giraud, interrompit MmeDucancre, qu'est-ce que des crevettes ?

— Eh bien ! madame, c'est un joli petit poisson avec une queue toute recoquillée; il montrait son index recourbé. Si M. Glumeau n'était pas absorbé par l'amabilité de Clarisse, lui, qui est un grand savant, pourrait nous communiquer des détails plus complets sur cet animal.

M. Glumeau n'avait pas entendu un mot de la question qu'on lui adressait.

— Vous dites, monsieur?

— Quand je vous le disais ; il ne sait plus où il en est. Oh! les savants, les savants! ça voyage toujours par les espaces. Il faut convenir, papa Tourteau, que vous êtes expert dans l'art de charmer vos amis. Un souper royal, une délicieuse voisine.

— Monsieur Giraud, dit Cécile, qui ne regardait pas de son côté !

— Oh ! mademoiselle, je ne m'en dédis pas. Que diable, papa Tourteau, vous avez toutes les façons d'un grand seigneur. Je voudrais seulement un peu plus de désinvolture chez vos laquais. Et il désignait du doigt deux gros garçons mous et indolents qui, sous prétexte de remplir les verres, s'appuyaient à la paroi et n'en bougeaient guères.

— Eh! eh! fit M. Tourteau, notre modeste résidence...

— Je vous en fiche avec votre modeste résidence , où l'on pèche des saumons longs d'une aune et des beautés comme Mlle Cécile.

— Encore, monsieur Giraud !

— Encore et toujours, mademoiselle. Permettez-moi de remplir votre verre.

— A moitié, s'il vous plaît.

— Moi, je ne fais rien à moitié. Et vous, monsieur Glumeau, vous laissez vide le verre de ma sœur?

— Mademoiselle m'a déjà refusé deux fois.

— Tu as tort, Clarisse. Déguste-moi le Pomard du papa Tourteau ; c'est un gourmet, un tin connaisseur, je t'en réponds. Vous autres, qui étayez la muraille, comme si elle allait tomber sur nous, servez donc à Mlle Giraud un doigt de Pomard.

Avant que les deux laquais eussent pu s'ébranler , l'empressé Glumeau avait rempli le verre de sa voisine.

— Ils sont de bois, vos domestiques, papa Tourteau? Que je voudrais les voir chez mmi ami le comte de Reuter. Comme il vous les aurait bientôt façonnés !

— Eh ! eh ! c'est un apprentissage un peu long ; ceuxci sont tout novices.

— Long? non pas. Le coup de pied y joue un grand rôle.

— Eh ! eh ! entendez-vous, dit M. Tourteau en se retournant. J'avais envie de leur faire endosser une livrée ; après réflexion, l'habit noir m'a semblé plus convenable.

— Une livrée de fantaisie?

— Cela s'entend. Ah l ça, messieurs Frédéric et Max, vous si brillants d'ordinaire, vous ne lâchez pas une parole.

— Nous admirons en silence, répondit Max; lorsque M. Giraud parle, tout le monde doit se taire; il y a beaucoup à apprendre dans sa société.

— Encore vous ne m'avez pas vu dans mon beau temps, j'étais la pétulance même. Je houspillais les dames.

— Voilà un mol de la cour, sans doute, interrogea Mme Ducancre ?

— Mais non, mais non. Houspiller, cela veut dire être aimable, galant, beau cavalier.

— Certes, on ne lui refusera pas la gloire d'être très fort sur les définitions, dit tout bas le petit Max.

— Eh ! eh ! houspiller. Voilà un joli mot que je ne savais pas. Adélaïde, n'est-ce pas, il y a quelque vingt années, tu ne te doutais pas que je te houspillais, eh ! eh ! C'est justement ce que fait, à l'heure qu'il est, ce scélérat de Glumeau.

— Non, je ne houspille pas Mlle Clarisse. Je suis, au contraire, des plus réservés avec elle. Et les joues de M. Glumeau se couvrirent d'une rougeur accusatrice.

Le pauvre homme venait, en effet, de porter une lourde atteinte à la franchise dont il se targuait habituellement. Ne connaissant l'amour que par tradition , il se figurait avoir ouï dire qu'un excellent moyen d'exprimer sa passion à la personne aimée , consistait à lui marcher sur le pied, délicatement, cela va sans dire, et avec tous les ménagements requis. Clarisse s'était aperçue de ce dessein perfide ; le pied droit de M. Glumeau n'avait rencontré que le vide ; d'ailleurs, Mlle Clarisse s'occupait infiniment plus de Frédéric que de son adorateur. Elle avait remarqué, dès le commencement du repas , sa belle prestance , sa figure intelligente et peu commune, et tout en subissant les obséquiosités de M. Glumeau, elle cherchait à attirer les regards de Frédéric Ducancre.

Celui-ci pensait beaucoup à la Vaporini et point du tout à ceux qui l'entouraient. Mais le père Ducancre, quoique tout entier au festin des Tourteau, avait suivi la direction

des yeux de Mlle Clarisse. Il ne put s'empêcher de faire un signe à Madame qui le comprit fort bien.

« Après tout , cette petite Tourteau n'est qu'une mijaurée, et Frédéric pourrait trouver mieux que cela. Tourteau a des écus, c'est vrai ; mais il ne les abandonnera point à sa fille, et Tourteau a l'âme chevillée au corps. Mlle Clarisse apportera sur-le-champ sa fortune à celui qui l'épousera. Oh ! si Frédéric n'était pas un nigaud ! Je suis content que Tourteau ne l'ait pas mis auprès de sa Cécile ; ce n'aurait été durant toute la soirée, que soupirs, clignements de yeux, etc., etc. Cependant jusqu'ici Frédéric ne l'a pas trop regardée, à quoi diable pense-t-ii? »

Telles étaient les réflexions du père Ducancre, tandis que les mets les plus succulents s'entassaient dans son estomac. Chez lui, le travail du cerveau ne nuisait point à celui de la fourchette. Au contraire, ils se prêtaient un mutuel appui. Jamais M. Ducancre n'avait plus d'esprit qu'aux repas, et jamais il ne jouissait d'un meilleur appétit que lorsqu'il méditait quelque conception d'un ordre supérieur. Cela lui arrivait surtout chez autrui.

Tout s'arrangeait donc au gré de M. Tourteau. Fidèle à son projet, entre la poire et le fromage , il adressa à M. Giraud cette question insidieuse :

— Au milieu du beau monde que vous avez fréquenté ? n'avez-vous pas été plusieurs fois tenté de renoncer aux charmes de l'existence , eh ! eh ! de célibataire ?

— Non, franchement non, monsieur Tourteau, les ménages que j'ai vus n'étaient pas assez heureux pour m'en donner l'envie. D'ailleurs, mon titre de garçon me permettait une liberté qui m'eût été refusée si j'avais été marié.

— Eh ! eh ! monsieur Giraud, vous étiez un vert galant à ce qu'il parait ; Mlle votre sœur n'en peut dire autant pour son compte, à coup sûr !

— Non, certes, répondit Clarisse, mais j'aime aussi mon indépendance; j'en appelle au témoignage de ces dames. Ne leur est-il pas arrivé de regretter les années qui ont précédé leur mariage, bien que leurs époux soient de véritables modèles ?

— Il est sûr, dit Mme Ducancre. M. Ducancre a été toujours excellent pour moi, mais...

— Je suis du même avis, répondit aussi Mnie Tourteau.

— Eh ! eh ! nous aussi, n'est-ce pas , Ducancre ?

— Parbleu !

— Ici, ajouta M. Giraud, c'est autre chose. Les mœurs sont simples et naturelles , la vie paisible ; le mariage présente beaucoup moins d'inconvénients que partout ailleurs. Si (c'est bien peu probable) je me décidais à prendre femme, je le ferais ici, ou dans quelqu'une de ces bonnes petites villes , séjour de l'innocence et de la félicité.

— Monsieur, répliqua l'illustre Croûtard, réduit trop longtemps au rôle pénible d'écouteur, vous pensez justement comme notre célèbre poëte, M. de Lamartine :

Ainsi qu'on choisit une rose, Parmi les bosquets de Sarons , Choisissez une vierge éclose, Parmi les lis de nos vallons.

J'estropie peut-être les vers, ma mémoire n'est pas sûre. Pourtant j'ai conservé l'idée.

— Eh ! eh ! oui, très bien, très bien, sauf que je n'y

comprend pas grand'chose. Monsieur Glumeau, où prenezvous les roses de Sarons ? Je n'ai jamais ouï nommer cet endroit, est-il près d'ici ?

— La plaine de Sarons, connue par la beauté de ses roses, se trouve en Palestine, à l'orient de la Méditerannée.

— Merci, docteur, et maintenant débouchons le Champagne.

Lorsque toutes les coupes furent pleines, M. Croûtard se leva.

— Mesdames et messieurs,

L'hirondelle, cette aimable messagère du printemps, va passer l'hiver en de lointains climats et revient nicher parmi nous. Comme cet oiseau capricieux, M. Giraud et sa sœur bien aimée, après un long séjour en des pays étranges, viennent chercher le repos sous nos toits hospitaliers. Qu'ils soient les bienvenus à nos foyers paisibles ! puissentils confier sans crainte le berceau de leurs futurs descendants à la solidité de nos demeures rustiques, et se fixer à jamais au milieu de nous ! Et vous, Tourteau, noble et généreux amphitryon, recevez les vœux que nous formons tous pour votre bonheur, pour celui de votre épouse et de votre fille chérie. Mesdames et messieurs, je vous propose une double santé, celle de M. et de Mlle Giraud, et celle de M. Tourteau et de sa famille. Qu'ils et qu'elles vivent !

M. Croûtard fit galamment le tour de la table pour choquer son verre à celui de Mlle Giraud, et un serrement de main de Tourteau lui apprit que son discours n'avait pas déplu.

Après quelques rasades de vin généreux, M. Tourteau cria de nouveau.

— Messieurs, la main aux dames!

Chacun obéit, et le cortège un peu chancelant et passablement allumé regagna le salon.

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