CHAPITRE III
Le tabac
La culture du tabac n’est pas plutôt une culture tropicale qu'une culture des régions tempérées, puisque les États-Unis, la France, la Hongrie, l'Allemagne comptent au nombre des pays produisant la plus grande partie du tabac consommé dans le monde. En France sa culture est assez rémunératrice pour qu'on demande, comme une faveur, la permission de s’y livrer, mais malgré la superficie considérable des terres qui y sont consacrées (16.000 hectares en moyenne pour les dix dernières années), nous consommons annuellement 25.000.000 de kilogrammes environ de tabacs étrangers. Et cette consommation formidable s'accroît tous les ans. De l’examen des statistiques il résulte en ellet que le développement des quantités consommées et l’augmentation de produit sont respectivement et en moyenne de 500.000 kilogrammes et de 10.000.000 de francs. L'Algérie est la seule de nos possessions nous fournissant un contingent important (3.000.000 à 4.000.000 de kilos), nos colonies réunies
mr Es dm
n'arrivant qu'au chiffre dérisoire de 2.000 kilogrammes en moyenne. En 1909 même, l'importation totale de nos colonies en France (non compris Algérie et la Tunisie qui n’en sont pas à proprement parler) n’a été que de 1.130 kilogrammes, valant 2.819 francs, en présence d’une exportation coloniale totale de 436.561 francs, et d’une consommation métropolitaine de 38.063.608 fr. Il est bien vrai que certaines provenances recherchées telles que le havane, le manille, ne peuvent être supprimées de nos importations, maïs elles sont bien loin de représenter le chiffre énorme de notre commerce spécial annuel, car nos colonies pourraient, sans concurrencer ces tabacs de luxe, nous fournir les 2/3 du tabac étranger qui est consommé en France annuellement.
D'ailleurs la production du tabac a été pendant longtemps une des principales ressources de nos colonies : la réputation du macouba était proverbiale, mais la canne à sucre a fini par absorber toutes les bonnes terres, à tel point que nos établissements ne produisent même plus assez de tabac pour la consommation locale. Tous en importent ; en 1908 la valeur des importations de tabac dans Les colonies françaises a été de 9.396.374 francs ; sur ce chiffre, 1.328.964 francs seulement représentent la part de la France. Cette situation est tout à fait anormale : voilà un produit qui peut abonder dans nos colonies et nos colonies en man-
quent. Elles le demandent à la métropole et la métro-
ire
pole qui en manque aussi est obligée pour les satisfaire de recourir à l'étranger. Il est vrai que la France n’a pas encouragé comme elle le pouvait la culture du tabac dans ses colonies : il en a été toujours ainsi pour les denrées qui peuvent être produites à la fois dans les colonies et dans la métropole.
Cependant cette culture y a été florissante : Elle a été une des sources de la prospérité des Antilles, et après avoir disparu pendant de longues années des statistiques commerciales de ces îles, elle semble devoir redevenir en honneur et prendre une extension assez considérable à la Martinique, depuis les nombreuses plantations faites en 1909 et surtout en 1910. On plante, on récolte et on prépare un excellent tabac à fumer qui rivalise, non sans succès, avec les tabacs d'Algérie iutroduits dans la colonie. Il faut encourager ces débuts, toujours pénibles, d’une industrie naissante, dont la répercussion se fera heureusement sentir dans la population. On à compris qu’il était inadmissible de faire venir de l’extérieur des quantités considérables d’un produit qu'on pouvait obtenir sur place. Si l’on pense à la somme qui sort de la colonie en paiement des diverses marques de tabac qu’on y introduit chaque année, on reste étonné que cette idée dont la réalisation se poursuit en ce moment n'ait pas plus tôt retenu l'attention des agriculteurs martiniquais. La Guadeloupe se trouve dans les mêmes conditions, et ce
qui devait contribuer encore à l’augmentation des plan-
= (le tations dans ces îles, c’est que le tabac produit contient beaucoup de nicotine, très demandée industriellement en France.
À la Guyane, surtout dans les parties de forêts nouvellement défrichées, le sol est des plus propres à la culture du tabac, il est léger et contient de la potasse. Cependant en 1908, il a été importé 267.000 francs de tabac. Il n’y aurait qu'à mettre en culture quelques centaines d'hectares de plus pour suffire, en grande partie, à la consommation locale.
Au Gabon, les plantations faites ont parfaitement réussi et il résulte des expériences que les tabacs obtenus peuvent lutter avec les meilleures sortes connues. L'exemple du Congo Belge, où les exportations ont atteint un million de francs, devrait encourager notre Congo français. Il en est de même au Sénégal, qui a pu exporter en 1908 10.345 francs de tabac du cru, cette plante en effet y est cultivée sur les bords du fleuve et donne d'excellents résultats dans le lit des marigots au retrait des eaux.
À Madagascar et à la Réunion, le tabac vient très bien, mais les procédés de préparation sont tout à fait défectueux. On évalue à 800 hectares les-terres plantées en tabac dans cette dernière ile, qui est de beaucoup la plus forte exportatrice de cette denrée (345.486 francs en 1908, dont le chiffre vraiment ridicule de 45 francs à destination de la France). On voit
quelles possibilités s’ouvrent au commerce du tabac
re
entre la France et la Réunion, ce ne sont pas des espérances, mais des réalités. Un peu plus d’élasticité dans notre commerce intérieur des tabacs serait très profitable à la Réunion, comme à toutes nos colonies. Pourquoi l'Administration s’oppose-t-elle à la vente des tabacs des colonies françaises dans les débits, avec indication de la provenance ? Si un consommateur désire fumer un cigare de la Réunion, il doit pouvoir le faire. La Chambre de Commerce de cette colonie a demandé du reste à mettre en vente dans les débits,sous sa responsabilité, et sous le contrôle de l’Administration, des cigares fabriqués chez elle. On ne peut que souhaiter de voir un vœu aussi légitime accueilli avec la faveur qu'il mérite.
Mais c’est surtout de l’Indo-Chine, et spécialement de la Cochinchine, que la France doit attendre son approvisionnement le plus considérable. Les tabacs de cette provenance sont, après ceux de Manille, les meilleurs de l’Extrême-Orient, et l’emportent comme qualité sur ceux des Indes Néerlandaises, où cependant la production de tabac est considérable et constante, étant confiée à de puissantes sociétés qui ont des débouchés dans le monde entier. En Cochinchine le tabac est cultivé sur 4.000 hectares environ, mais la manipulation défectueuse ne lui donne pas une valeur commerciale considérable, aussi n’a-t-il été exporté en 1908 que pour 30.000 francs environ, dont 1.500
seulement vers la métropole. Du reste le monopole des
CEE tabacs qui existe en Indo-Chine empêche toute expansion sérieuse de la production, pourvu que celle-ci suffise à la consommation intérieure, on n’en veut pas davantage. Ce résultat lui-même n’est pas atteint : en 1908 notre colonie asiatique a importé pour 4.822.000 francs de tabac, et sur cette somme considérable, la part de la France figure pour 146.020 francs. La même année, la Cochinchine a produit environ 3.500.000 kilos de feuilles. Elle pourrait en donner 10 fois plus. Pourquoi ne pas envoyer en Indo-Chine des ingénieurs français expérimentés, qu'un long séjour à la Havane par exemple aurait familiarisés au préalable avec cette culture ? Sous leur direction, et avec les ressources des sociétés qu’on créerait pour faire une exploitation en grand, la préparation de ce tabac indo-chinois, de qualité intrinsèque supérieure, serait l’objet d’une attention soutenue et compétente, serait exécutée avec la plus grande régularité, ce qui donnerait un produit de qualité constante, alors qu'aujourd'hui les indigènes préparent suivant la méthode qui leur paraît la plus simple, c’està-dire la plus rapide. Or l’expérience prouve que les qualités des tabacs sont dues à la nature du sol, au mode de culture et à la préparation, bien plus qu’au choix des variétés, et telle sorte très estimée, introduite dans un autre pays, pourra n’y donner qu'un produit médiocre. On peut donc être assuré de la permanence de la qualité des tabacs indochinois.
Il résulte de ces considérations que la culture du
ti tabac est parfaitement possible dans plusieurs de nos colonies. C’est la culture riche la plus facile à faire réussir, la plus rapide comme rendement (le tabac est une plante herbacée annuelle pour laquelle la récolte a lieu vers le quatrième mois). Jusqu’à quel point estelle rémunératrice ?
En pareille matière, rien de plus éloquent que les chiffres. On ne peut donc mieux faire que de citer les comptes de culture d’une société ancienne et expérimentée. Nous avons choisi les comptes publiés par la Deli Maatschappij, puissante société hollandaise qui cultive le tabac en grand au nord de l’île de Sumatra. L'évaluation est faite en florins des Pays-Bas, et l’unité d’exploitation est Le champ-coolie, d’une superficie de 0 h. 700, qu’un homme suffit à mettre en valeur dans le cas spécial qui nous occupe.
1° Frais de mise en exploitation. — 600 florins par champ-coolie et par an (comme on ne compte pas avoir vendu la récolte que six mois après son expédition, cette somme doit être augmentée de 50°, nécessaires aux travaux de 2° année) : ce qui donne par champcoolie 900 florins (1.800 francs), et pour une plantation type de 400 unités champs-coolies 360.000 florins (720.000 francs).
Dans ce prix ne sont pas comptés Les frais de constitution de la société, la valeur de la concession terrienne, que nous pouvons qualifier d’extraordinaires ;
mais toutes les dépenses d'exploitation proprement
EE ds dites, plus les traitements des directeurs, les courtages et frets y sont compris.
2 Bénéfices moyens d’une plantation. — W peut être admis (et c’est au-dessous de la vérité) qu’une exploitation de tabac à culture intensive donne 900 kilos à
l’hectare, soit 630 par champ-coolie.
Les 400 champs donneront kilos. 252.000 Perte de poids à la fermentation 10 *,, — 25.200 Total net. . . . . . — 227.000
Soit 454.400 demi-kilogs à 105,76 cents de florins des PONS Do Lin nes Den UAS0:573 fr:44 Moins les frais de vente du tabac 13 °/, 62.474 fr. 54 Total net, . . … . . 418.098 fr. 90
Le produit net par demi-kilogramme est donc de 95 cents.
Le coût de production aura été de 400 champs >< 600 florins — 240.000 florins (les frais de travaux de 2° année indiqués plus haut (50 °/, en sus) seront pris en charge pour les bénéfices nets) il convient d’ajouter 60.000 florins pour amortissement, commissions, ce qui porte le coût du demi-kilogramme à 66 cents. Le bénéfice net par demi-kilogramme sera done de 29 cents, et pour la plantation entière 131.776 florins.
Si le capital a été fixé à 500.000 florins, dont 360.000 affectés aux frais de mise en exploitation, 140.000 aux
frais de constitution de la société et d’apports de ter-
rains, le bénéfice net annuel s'élève à 26,2 °/,, dès la deuxième année.
Voilà les résultats atteints, dans des conditions normales, par une société solide disposant de la compétence et de la main-d'œuvre nécessaires. Les bénéfices ont été évalués avec le souci de la plus grande modération et ne sont que des minima, ils sont suffisants pour provoquer les énergies latentes et attirer les capitaux réfractaires vers une exploitation facile, amplement rémunératrice, d'une richesse avérée ; que la métropole demande à ses colonies le tabac que jusqu'à présent elle fait venir de l’étranger et nous n'’assisterons plus à ce spectacle pitoyable d'une puissance coloniale pouvant trouver chez elle un produit aussi bon que celui qu'elle achète à grands frais des colonies étrangères, sans profit aueun pour les colons français, et qui n'en tire aucun parti. La volonté de mettre en valeur que recèle une pareille indifférence n'est pas
douteuse ; elle est absente.