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CHAPITRE V

Le café

Dans presque tous les pays, la consommation du café a augmenté depuis cinquante ans. En Angleterre cependant elle est restée stationnaire, alors que celle du cacao et du thé s’est accrue dans d'énormes proportions. En France de 21.700 tonnes en 1855, l'importation des cafés (commerce spécial) a passé à 54.000 en 1880, à 77.474 en 1877, et à 97.432 tonnes en 1909 valant 104.309.476 francs:

La part de nos diverses colonies dans ces quantités est dérisoire, et on assiste ici encore à leur indifférence croissante àme sure que les besoins s’accentuent. Sous la Restauration, elles fournissaient à la métropole près du tiers de café que celle-ci consommait : 3.000 tonnes sur 10.000 en 1827, parce que cette consommation était faible. Mais dès qu’elle a pris son essor, la proportion à diminué constamment : à côté des dizaines de mille de tonnes que la France importait chaque année de létranger Les colonies en ont fourni 651 en 1855, 701 en 1380, 992 en 1897 (1,3 °/, de la consomma-

to

tion de l’année), 1990 en 1909 valant 2.020.400 francs. En 1910, il y a eu un certain progrès, puisque les envois de cafés coloniaux destinés à la consommation métropolitaine ont atteint une valeur de 2.419.625 fr. Comme on le voit, les immenses colonies que nous possédons dans toutes les régions du globe ne nous fournissent que la cinquantième partie à peine du café nécessaire. C’est là une situation qu’on ignore trop en France, et contre laquelle il n’est que temps de réagir. Alors que cette culture donne au Brésil, où la maind'œuvre estrare et chère, de très beaux bénéfices, on doit espérer en obtenir de bien plus importants dans les colonies françaises, où le sol est à bas prix, les indigènes nombreux, et dont les produits jouissent d’une détaxe,— d’ailleurs absolument insuffisante, — à l’entrée dans la métropole. Déjà, en 1888, l’invasion des cultures brésiliennes par l’Hemileia, et l'abolition effective de l'esclavage avaient fait naître dans quelquesunes de nos colonies de grandes espérances ; on avait encore présent à l'esprit le temps où le café donnait 150 à 200 c/, de bénéfices annuels ; on s’imagina, à tort que le nouveau régime de la main-d'œuvre au Brésil allait donner un coup mortel à sa production. Aussi, sous linfluence des prix élevés que le café avait atteints aux environs de 1890, des cultures hâtives furent entreprises dans la plupart de nos colonies tropicales. Ce fut une série de désastres. On s'était figuré qu’il

suffisait pour faire fortune de venir planter des caféiers

sans posséder les connaissances pratiques spéciales, acquises, non pas en France, mais sur place. Alors que tout était à faire, qu’on n’avait aucun exemple à suivre, que les indigènes étaient indisciplinés, paresseux ou incapables, on se crut apte à diriger ces plantations de café. Ces enthousiasmes irréfléchis, conduisant à des échecs rapides, ont jeté prématurément le discrédit sur cette culture.

La situation n’est plus la même aujourd’hui, et ainsi que l’examen de nos colonies productives va le montrer, un superbe avenir attend cette denrée dans nos pays d'outre-mer. La Guadeloupe en produit sur 4.000 hectares environ. La valeur de ses exportations se maintient autour de 800.000 kilos(636.295 en 1909, valant 1.465.958 francs, et 955.382 en 1910, presque totalement dirigés vers la France). Elle pourrait en fournir facilement 20.000.000, aussi l’on constate depuis 1907 la formation de sociétés, avec des capitaux métropolitains, en vue d’exploiter des plantations de café et de cacao dans les communes de « Sainte- Rose » et des « Vieux-Habitants ». Actuellement, après bien entendu celle de la canne, c’est la culture la plus importante, donnant un produit dont la qualité est très appréciée. Au 17 juin 1911, on cotait les 50 kilos 128 à 137 francs, suivant les espèces, alors que les Santos oscillaient autour de 80. À la Martinique les exportations sont insignifiantes(6.968 kilos en 1909).

La Nouvelle-Calédonie se trouve située à la même

latitude que les meilleures régions de culture du Brésil, et Les exportations, de 207.681 kilos en 1897 ont passé à 461.320 kilos en 1909. Le café y est la plante d'avenir par excellence, on la cultive avec soin, et ses fruits subissent une préparation au courant des derniers progrès. Le café calédonien se vend aujourd’hui en Europe sous son propre nom et n’a plus besoin d'emprunter l'étiquette de nos vieilles colonies. L’arome est exquis, la quantité obtenue pleine de promesses(de 500 gr.à 2 kilos par plant, suivant les espèces). Si l’on compte que l'île possède au moins 47.000 hectares déjà reconnus propres à cette culture, et qu’un dixième est exploité, cela promet de contribuer à nous affranchir du monopole brésilien. Un syndicat de planteurs s’est formé et fonctionne avec succès pour exporter directement ses récoltes dans la métropole. La difficulté à vaincre est celle de la maind'œuvre, dont la rareté est le principal obstacle au développement économique de l'ile. On a bien pris de nombreuses mesures pour l’approvisionner, et l’une des plus efficaces a été l'emploi d'Annamites, qui contractent des engagements de cinq à dix ans, et reviennent en moyenne à 500 francs par an (gages et nourriture). Leur utilisation offre cet avantage qu'une fois revenus en Indo-Chine, grâce à l’expérience acquise, ils formeront un noyau d'ouvriers, dans les plantations de café, particulièrement habiles et compétents. Le café calé-

donien a connu de plus de dures vicissitudes par suite

AE des fraudes, de la mauvaise préparation, et sa réputation sur le marché a été longtemps mauvaise. Aujour- Ra :

d’hui les prix se sont beaucoup relevés : le nouméa qui ne valait que 98 francs le sac en 1907, se paie

Quin 1911) jusqu’à 124 francs.

La Réunion a été l’objet de grandes cultures, mais là encore, le succès n’a pas répondu aux efforts, et les exportations accusentune diminution constante (439 tonnes en 1880, 311 en 1891,103 en 1892). Un certain relèvement apparaît cependant depuis 1908, avec 210 ton-

nes, et 1909, où il a été exporté 242 tonnes.

Un pays d’avenir pour la culture du café est certainement l’Indo-Chine. On y a établi de vastes plantations de Libéria ; il est arrivé souvent que les planteurs, n'ayant que des capitaux insuffisants et ne pouvant par suite attendre la période de plein rapport (8 à 10 ans), n’ont pas pris les précautions, en général coûteuses, qu'exige la conduite technique des plantations. Aussi il y a eu de nombreuses déceptions ; aujourd’hui, un millier d'hectares sont en plein rapport et assurés d’une puissante vitalité. C’est du reste insuffisant, car la colonie importe tous les ans plus de café qu’elle n’en exporte : en 1908 elle en a acheté à l'étranger pour 689.223 francs, et exporté pour 361.561 francs, presque entièrement à destination de la métropole. Le progrès constaté en 1909 (234.643 kilos, valant 469.286 fr., ont

été exportés) est encore bien loin de donner des espé-

it rances sérieuses pour l’approvisionnement de la consommation française.

De dures écoles ont été faites également à Madagascar, mais ici encore, la période des tâtonnements est close. Il résulte des travaux publiés par des chefs de mission, et par le service de l’agriculture, que la culture du café donnerait de remarquables récoltes dans tout le massif dela montagne d’'Ambre. L’Administration ne saurait faire trop de sacrifices pour engager les indigènes à cultiver cette plante : conseils techniques, donnés gratuitement par les agents de la Direction de l'Agriculture, primes attribuées aux planteurs Les plus soigneux, diminution de leurs impôts (on regagnerait largement plus tard cette perte par des taxes plus élevées, que les plantations de café, donnant de remarquables bénéfices, sont à même de payer aisément), distribution gratuite de plants par les stations d’essai, achat, à un prix fixé d'avance, de leur récolte. D'autre part, une société à gros capital devrait se fonder pour entreprendre la culture en grand sur Le massif d’Ambre. Le climat y est salubre, et la sécheresse relative de l’atmosphère permet aux caféiers de résister victorieusement à l’Hemileia vastatrix. Ce massif deviendrait ainsi un centre de colonisation, et après les premiers profits, on pourrait penser à l’œuvre civilisatrice (routes, écoles, réseau télégraphique).

La même entreprise pourrait être tentée dans d’autres

colonies africaines : Pourquoi ne pas établir des plan-

ne tations étendues au Congo français, où le caféier existe à l’état spontané, alors qu'au Congo belge où aucune plantation n’existait en 1884, il y a aujourd’hui plus de 5.000.000 d’arbustes en plein rapport ? De 1908 à 1909, il y a eu un progrès relativement remarquable des exportations, dont la valeur à passé de 2.186 francs à 35.067. Mais que sont ces chiffres en face des millions que demande la métropole, et que le Congo pourrait fournir ?

I importe maintenant de montrer sur quels bénéfices peut compter Le planteur de café, bien que le compte de culture soit difficile à établir. Les producteurs brésiliens ne veulent pas publier leur comptabilité. Dans nos Antilles, bien peu d'agriculteurs pourraient dire au juste ce que leur coûtent et leur rapportent les plantations. On sait toutefois qu’au Brésil, dans les grandes exploitations dirigées méthodiquement, où les frais généraux sont réduits au minimum, les bénéfices nets montent à 30 ‘/, du capital engagé dès la sixième année, et à 40 ou 50 ‘/, à partir de la huitième. Mais nous possédons des comptes de culture absolument dignes de foi pour les frais d'établissement et d'exploitation d’une plantation de café à Madagascar. De leur rapprochement, on peut extraire le bilan suivant :

En moyenne, chaque plant revient à 0 fr. 43, au début de la quatrième année, où il commence à produire. Au Brésil, dans l'État de Sao Paulo, le même

plant, au bout de quatre ans, peut coûter jusqu'à

Le 600 reis — 0 fr. 75 (à raison de 0 milreis 800 pour 1 fr.); mais la main-d'œuvre, si elle est plus exercée, est beaucoup plus chère qu’à Madagascar. (Au surplus, les prix du travail, de la récolte, sont faussés au Brésil par suite de la variabilité du change et des manœuvres de la valorisation, sur laquelle nous reviendrons plus loin, toutes causes inconnues dans nos colonies.) Calculant ensuite le prix de revient total d’une plantation de 400 hectares (minimum indiqué par l'expérience pour vaincre les aléas de la culture et ne pas être débordé par les frais généraux), on obtient, au

moment de la quatrième année (dépenses faites) :

Achats du terrain à 10 francs l’hectare. . . 4.000 Frais de culture : 200.000 pieds à 0 fr. 43 l’un. 86.000 90.000 Bâtiments et machines. . . . . 45.000 Direction pendant trois ans . . . 18.000

Intérêt et amortissement (en 25 ans). 39.060

Total des dépenses faites : 192.060

4° année.

Recettes : 0 kgr. 150 de café par plant, soit 30.000 kilogrammes à 1 fr. 75 =. . . . 52.500 Dépenses : Entretien, cueillette, direction, con-

ditionnement, livrage en sacs sur place. . 49.340

Bénéfice . . . 3.160

D° année.

Recettes : 0 kgr. 250 de café par plant, soit 50.000 kilogrammes à 1 fr.75= . . . . 87.500 Dépenses idem). à . : 20664100

Bénéfice . . . 31.400

6° année el suivantes :

Recettes : 500 grammes de café par plant,

FORM 000 Air 75m. lon . 2.175.000 Dépenses : 500 grammes de café par plant, soit 100.000 kil., à 4 fr. 75 . . . . . . 86.800

Bénéfice. . . . 88.200

En tenant compte du fonds de roulement, on peut évaluer à 200.000 francs la somme engagée. A partir de la sixième année pour les espèces précoces, et de la huitième pour les autres, les bénéfices représentent donc 44, 1°/, ce qui est un beau rendement industriel. Mais il faut ajouter que ce rendement du caféier est très variable, et que l’on compte une bonne récolte sur trois, aussi le chiffre de 500 est une moyenne, prise volontairement très basse : de nombreuses plantations donnent 600 kilos à l’hectare, ce qui dans l’exemple cidessus ferait un total de 240.000 kilos de café, et non plus de 175.000. Enfin, à la vingt-cinquième année, en

général, il faut renouveler les plants ; mais dans le laps

de temps, le capital initial peut avoir été largement décuplé.

Il ne faut donc pas hésiter à engager vigoureusement les colonies déjà productrices dans cette culture, et à

leur assurer le marché métropolitain.

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