CHAPITRE VI
Le cacao
L'importance commerciale de ce produit est plus grande qu’on ne le croit généralement, surtout en ce qui concerne la France et ses colonies. Sans vouloir conseiller de faire du cacao partout, connaissant la faible extension relative de cette culture en raison de ses exigences toutes particulières au point de vue du climat et du sol, en raison aussi de l’absence d’un débouché considérable, nous constatons que la production de cette denrée par celles de nos colonies qui remplissent les conditions climatologiques favorables, peut augmenter encore dans de notables proportions, sans que l’on soit obligé de revenir sur l’idée première à cause de surproduction, la France étant le pays où on consomme le plus de cacao alors que ses colonies lui envoient une part dérisoire de sa consommation. On y assiste à un accroissement régulier de la demande: de 15.820 tonnes en 1896 (quantités mises en consommation) elle passe à 20.741 en 1903 et atteint 21.500 tonnes en 1909, ce dernier stock d’une valeur de 37.387.539 francs.
Quelle est la part de nos colonies ?
En établissant les moyennes des quantités absorbées ces dernières années, cet apport colonial apparaît égal à 4/20 de la demande. Ainsi en 1909 les colomies ont envoyé en France 1.317.695 kilos de cacao, valant 2.247.539 francs, sur une exportation coloniale totale de 1.371.000 kilos. Elles ont donc devant elles une marge considérable, la question de l’augmentation des plantations présente un grand intérêt pour nos producteurs et pour notre commerce national. Il est attristant de comparer leur indifférence avec la production des colonies d’autres pays : À la Trinidad, petite colonie anglaise, les exportations dépassent 15.000.000 de kilos, fournissant à elle seule aux besoins de la métropole et exportant en outre dans le monde entier. À San Thomé, ile portugaise, la production expédiée à l’étranger s’est élevée à 8.300.000 kilos en 1908, et l’on à pu dire, à un point de vue purement théorique d’ailleurs, que si chacun des 49.000.000 de sujets français en Afrique livrait au commerce d'exportation seulement la dixième partie de ce que produit l’un des 20.000 travailleurs de San Thomé, le commerce annuel extérieur de nos possessions africaines passerait à 7 milliards.
La qualité des cacaos de nos colonies est au moins égale aux meilleurs produits du Venezuela et du Mexique, et leurs prix sont constants. Si on considère en outre que les études botaniques sont achevées pour cette denrée, que l’on peut agir à coup sûr et réaliser
des bénéfices considérables, il apparaitra certainement
70e qu’il y à intérêt à pousser cette culture dans nos colonies productrices.
Parmi celles qui cultivent le cacaoyer, la Guadeloupe et la Martinique représentent à elles seules près des 9/10 des exportations totales des colonies françaises. A la Guadeloupe, il existait jadis de fort belles plantations à la Grande-Terre et c’est sans contredit dans cet arrondissement quil est le plus facile de trouver les terres basses et fertiles qui conviennent au cacaoyer ; mais ces plantations ont peu à peu disparu devant la concurrence triomphante de la canne à sucre ; elles n’occupent plus que quelques centaines d'hectares. Au reste, l'opinion des techniciens est qu’il y a à la Guadeloupe 3.000 hectares au plus propres aux cacaoyères: ces arbres sont exigeants, délicats, meurent souvent pendant les premières années. L’exportation totale a été en 1890 de 204.995 kilos, en 1898 de 533.207, en 1909, de 594.282, dont la presque totalité a été envoyée en France.
A la Martinique les cacaoyères ont connu une ère de prospérité, à telles enseignes qu’en 1775 elles fournissaient tout le cacao consommé en France, ce qui s'explique par la faiblesse de la demande et l'absence de relations avec d’autres pays producteurs.
Les planteurs actuels, un moment emportés par la fièvre sucrière, reviennent peu à peu au cacao. Mais encore ici, la surface utilisable est peu importante : de-
puis la destruction des plantations du Mont Pelée et du
So
quartier du Pêcheur, elle s'élève à 3.500 hectares à peine. L’exportation, qui avait atteint 635.254 kilos en 1908, est tombée à 333.637 en 1903, pour se relever après 1906,et arriver en 1909 à 592.797 kilogrammes. Elle est entièrement envoyée en France.
Les efforts plus récents tentés dans nos autres possessions ont déjà donné des résultats appréciables ; les chiffres des tableaux d’exportation montrent qu’il y a lieu de poursuivre l'œuvre entreprise. En première ligne, au Gabon. Là, le cacao est le produit cultivé le plus important. La production annuelle, de 50 tonnes en 1905, a doublé en 1909, où 103.358 kilos ont été exportés, presque entièrement en France. En 1910 et 1911, les planteurs ont fait de nouveaux efforts: actuellement il existe environ soixante plantations dans la colonie ; plus d’un million de jeunes arbres, en pleine croissance, ont atteint la période où ils sont hors de danger. Leur production doit apparaître sur le marché à partir de 1913, et s'élever graduellement jusqu’à une moyenne de 2 kgr. 500 par arbre et par an. Vers 1916 on peut espérer que le Gabon fournira à la métropole vingt fois plus qu'aujourd'hui, et ce ne sera quand même que le douzième des besoins métropolitains.
À Madagascar, la côte orientale seule convient pour les cacaoyers, mais cette culture est d’une façon générale trop nouvelle encore dans l'ile, pour qu'il puisse être fourni des indications précises sur les frais et le
rendement moyen. Les exportations ont été assez irré-
gulières (7.209 kilos en 1901, 22.864 en 1902, 6.255 en 1905, 22.967 en 1909) Pour le moment, le cacao de Madagascar, vendu à Mahanoro 1 fr. 20 le kilogramme, est peu apprécié sur notre marché: ses faibles prix sont dus au peu de soins apportés à la récolte et la préparation. Mieux conditionné, il vaudrait, selon les spécialistes, environ 180 francs les 100 kilos.
La Guyane (22.844 kilos exportés en 1909) possède des cacaoyères naturelles, mais qui n’ont jamais eu une grande extension, car on sait quelles difficultés la colonisation y a toujours rencontrées; elle y est à la merci de la main-d'œuvre, rare et mauvaise. Un essai y a été fait près de Cayenne, par M. Potin, frère du créateur de la maison de Paris, et en dépit de fluctuations dues précisément aurecrutement défectueux des travailleurs, la production de cacao a atteint des chiffres assez élevés, en progression sensible d'une année à l’autre (13.961 kgr. en 1901, 15.958 en 1905).
On ne saurait trop engager les colons guyanais à persévérer dans cette voie. La récolte de cacao est en effet d’un rendement si avantageux que dans la colonie voisine, à Surinam, on la considère comme plus rémunératrice que l’exploitation aurifère. Il arrive souvent qu’on « mange de l’argent dans une mine d’or », mais bien rarement, si l’on a les connaissances techniques, la plantation de cacao est décevante. À Surinam les exportations de cacao s'élèvent en moyenne à 5 000.000 de kilos par an: il est vrai que la population est plus
re dense qu’à la Guyane Française et que, les mines d’or ne se trouvant pas à proximité, les travailleurs sont moins tentés par la fièvre des placers.
Dans nos autres colonies la culture du cacao donne des promesses d’avenir, mais jusqu'ici son importance y est minime. À Mayotte cependant, très bien placée près de l’Équateur, où les plantations sont récentes, l'exportation s'affirme à partir de 1901 (400 kilos en 1901, 16.950 en 1906, 21.826 en 1909). Le Dahomey, la Réunion, la Côte d'Ivoire exportent ensemble pour 14.000 kilos annuellement. Dans cette dernière colonie, l'Administration a fait de louables efforts pour répandre cette culture, et des centaines de mille graines ont été distribuées gratuitement aux indigènes. Les plantations ont été surveillées par des spécialistes. Aussi le cacaoyer s'est-il implanté à la Côte d'Ivoire, qui a exporté 135 kiios en 1901, 960 en 1904, 1.993 en 1906, et 3.343 en 1909. Dans plusieurs cas, l’Administration accepte les cabosses au titre de l’impôt.
S'il est indispensable d'examiner et de connaître le rendement exact d’une culture quelconque, l'intérêt de cet examen est encore augmenté, quand les chiffres montrent les efforts faits couronnés par des résultats exceptionnellement brillants. Tel est le cas de celle qui nous occupe,car elle donne des bénéfices qu’il est bien difficile d’obtenir ailleurs.
Le meilleur compte de culture sera celui qu'on éta-
blira pour des pays où le cacao, connu depuis des siè-
cles, est l’objet d’une exploitation intensive, et où les résultats sont prévus d'avance avec certitude. On peut conclure des renseignements publiés au Mexique par le Boletin de Agricultura de Mexico, au Venezuela par les revues spéciales (en espagnol), que le devis peut s'établir ainsi (Les chiffres ont été établis d’après
l’unité française, l’hectare) :
Frais d'établissement, semis, outillage, va-
leur foncière du terrain préparé . . . 1.050fr. »
Frais annuels
Pnicréis 06° 1:090"1r. 000 URL ON OL fr: 50
(moyen dans l'Amérique centrale).
Deer TMS NU 0 07, PAIE NENNL AORST »
Sarclage, enlevage des lianes . . . . . 39 »
DÉCO N es 0 tete li 07 »
200 fr. 50
Au début de la septième année, un capital de 2.253 francs aura donc été engagé, par hectare. D’autre part, il résulte des mêmes documents qu’un hectare produit en cacao marchand 264 kilos, c’est-à-dire 6 à 7 hectolitres. Le prix moyen de vente du cacao supérieur (criollo) étant de 316 fr. 20 Les 100 kilos, le prix de vente des 264 kilos sera 836 fr. 35. En fin de compte, un hectare qui coûte par an 200 fr. 50 en rapportera 836 fr. 35 brut, et net 635 fr. 85. Si La qualité
Er Re du cacao est inférieure (forastero), il n’est vendu que 438 fr. 33 les 100 kilos, mais un hectare rapporte 529 kilos. Le prix de vente est dès lors 731 fr. 75 et le bénéfice net 531 fr. 25. Ces profits sont ceux que peuvent espérer les propriétaires de cacaoyers sur les côtes ; à l’intérieur ils sont un peu moindres, par suite des frais de transport. On peut les relever du reste par les cultures intermédiaires, qui sont de pratique courante. Quant aux frais de livraison (assurance, débarquement, connaissements, magasinages), ils sont couramment évalués par les planteurs des Antilles à 0 fr. 19 par kilo (de Pointe-à-Pitre à Bordeaux).
On peut donc estimer à 250 ou 300 °/, les bénéfices d’une plantation de cacaoyers. Ces gains considérables ne sont pas immédiats : ils ne commencent en réalité qu’à la sixième année, atteignent leur maximum à partir de la dixième, et se maintiennent jusqu’à la trentième. À trente ans en effet Les arbres sont épuisés, et c’est exceptionnellement qu'on en conserve jusqu'à quarante et cinquante. Unique au monde est la propriété de certains commerçants à la Trinidad, où se trouvent des cacaoyers de cent ans donnant encore d’excellentes récoltes.
Le compte de culture indiqué ci-dessus se trouve confirmé pour le Congo et Le Gabon, d’après les études faites par M. Rousselot et rapportées dans la Revue des cultures coloniales du mois de février 1898. Tous frais
compris, après six aus d'attente, un hectare planté en
Sr, de
cacaoyerset commençant à rapporter a coûté 2.300 francs (c’est la même somme que les planteurs mexicains engagent dans les mêmes conditions). A la dixième année, le planteur aura non seulement récupéré cette somme, mais encore gagné 4.885 francs pour un seul hectare, si l'exploitation se poursuit normalement.
On ne peut faire aucune objection contre la culture du cacao dans celles de nos colonies qui y sont aptes: bénéfices pour les planteurs, d’où création de richesse grâce aux salaires réguliers et à la faculté d'établir des impôts facilement payés, débouché assuré dans la métropole pendant de longues années encore. Au risque de paraître fastidieux en répétant ici ce qui a été dit pour les autres cultures, il faut engager nos colonies à produire du cacao : le premier élan sera donné par la
franchise des droits de douane.