‹ Les Cultures Riches dans les Colonies FrançaisesChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La vanille

Si l’on excepte le Mexique qui est la terre classique de la vanille, on peut dire que celle-ci est devenue une production essentiellement française, qui intéresse, en tant que culture principale ou secondaire, un certain nombre de nos colonies. D’autre part la France est un des pays qui importent le plus de vanille et qui en consomment des quantités croissantes. Il est par conséquent du devoir et de l’intérêt de notre pays de soutenir cette production : c’est ainsi que la représentation coloniale ne doit perdre aucune occasion d’éclairer les pouvoirs publics, afin de ne laisser subsister aucune exemption de droits, de ne tolérer aucune taxation insuffisante sur les succédanés, qui puisse favoriser ces derniers en concurrençant la vanille.

Cela ne veut pas dire, tant s’en faut, qu’il y ait lieu de pousser au développement des plantations de vanille, et si l'étude de cette culture riche a trouvé ici sa place, c’est dans le but d’indiquer les moyens de la

protéger et parce qu’elle donne lieu dans nos colonies

Ne

à un important mouvement commercial qui l'emporte sur celui provoqué par leurs exportations de thé, de cacao ou de tabac. Mais il n’y a pas avantage à augmenter les superficies de terrains producteurs de vanille : les colonies françaises suffisent presque à la consommation métropolitaine et de plus exportent à l'étranger ; en outre, depuis que les prix de vente ont commencé à baisser, en 1902, cette culture est loin d’être suffisamment rémunératrice pour les cultivateurs, qui pourraient être comparés, par leur situation précaire, àceux du Midi de la France si durement éprouvés par la crise viticole. Tous les cultivateurs — ils sont bien dignes d'intérêt, car ce sont de petits propriétaires en général — ont malheureusement à lutter contre la concurrence déloyale,on peut le dire, que leur a faite pendant longtemps et leur fera encore la vanilline chimique; concurrence victorieuse, car vingt grammes de vanilline remplacent un kilogramme de vanille. Aussi faut-il se hâter de placer les deux produits sur un pied d’égalité commerciale. Frapper, par exemple, la vanilline d’un droit de 100 francs par kilo est une satisfaction, mais seulement morale, donnée aux planteurs. De l'avis des fabricants de vanilline eux-mêmes, ce droit de 100 francs les gênerait sans aucun profit pour les cultivateurs, car il les obligerait à des déclarations, à un contrôle, mais ne grèverait en aucune manière leur fabrication. C’est d’un droit de 416 francs qu’il faut frap-

per la vanilline, produit synthétique, pour l'empêcher

de supprimer le commerce du produit naturel, auquel tant de colonies sont intéressées. En plus de ce droit il faut obtenir une loi semblable à la « American Pure Food Law » (Loi destinée à garantir la pureté des produits alimentaires et de droguerie), loi qui obligerait les fabricants de denrées de consommation à indiquer d’une manière apparente si leurs produits sont parfumés avec de la vanille ou de la vanilline chimique.

Quand ces mesures auront été prises, les cultivateurs de nos colonies pourront gagner de l'argent et rechercher les améliorations à apporter à la culture proprement dite ainsi qu’à la préparation de la vanille, ce à quoi on ne peut songer dans l’état actuel des choses.

Il est utile maintenant de faire connaître la marche de la production qui nous occupe dans les colonies françaises, les quantités de vanille consommées et le rôle important que joue la France dans ce commerce. Les exportations de vanille des colonies françaises suiventune marche rapidement croissante. De 1901 à 1909, elles sont passées de 206.216 kilos à 408.424. La Réunion a exporté en 901, 101.618 kilos,en 1909, 82.666, et (aux mêmes dates) Tahiti a exporté 93.398 kilos et 206.855 ; Madagascar 7.019 et 43.268 kilos ; la Guadeloupe 2.591 et 15.616 kilos ; Mayotte, 1.364 et 57.933 kilos ; la Martinique 226 et 2.086 kilogrammes. Il y a lieu aussi de citer le Gabon pour 204 kilos en 1909 (89 en 1908) et la Guyane avec la Nouvelle-Calédonie ensemble pour 26 kilos.

De l'examen des chiffres ci-dessus il ressort nettement qu'un certain nombre de nos colonies commettent une grave imprudence en accroissant leur production de vanille. C’est la culture riche dont la France a le moins besoin, c’est de beaucoup la plus secondaire, et nos colonies la développent plus que les autres ! S'il nous était permis de donner un conseil aux planteurs de Mayotte, de Tahiti et de la Guadeloupe notamment, ct même à tous les autres, nous leur dirions d’imiter ceux de la Réunion qui n’ont pas hésité à restreindre leur production de vanille pour s’adonner à d’autres cultures. En agissant autrement, ils contribueraient à amener eux-mêmes leur propre ruine, tandis qu’en se contentant dès maintenant de renouveler leurs plantations, sans les étendre comme ils l’ont fait jusqu'ici, 1ls peuvent espérer obtenir par la suite, de leur production réduite, des prix de vente plus avantageux.

Au surplus, la consommation mondiale de la vanille n’est pas considérable. En première ligne arrivent les États-Unis avec 400 tonnes par an environ, puis l’Angleterre avec 100 tonnes. Les statistiques anglaises n’indiquent pas ce chiffre, mais on peut le reconstituer d’après les exportations françaises en Angleterre et celles des Seychelles et de Maurice qui y envoient presque toute leur production,sachant que seuls ces 3 pays exportent en Grande-Bretagne. En France, le commerce et la consommation ont suivi une marche assez

rapidement ascendante depuis 1860. Le commerce gé-

ET néral était de 205.000 kilos en 1904, de 269.000 en 1903, de 312.700 en 1906, et de 252.024 en 1908. Le commerce spécial (quantités mises en consommation) s’est élevé, pendant les mêmes années respectivement à 36.864 kilos, 57.700, 71.800, et 59.020 en 1908, valant 2.996.000 francs. Cette même année les exportations des colonies en France ont été de 53.293 kilos, d’une valeur de 2.664.650 francs. Les exportations totales ont passé de 4.513.153 francs en 1908 à 5.275.388 francs en 1909. Quant à la production mondiale totale, elle varie assez fortement d’une année à l’autre : 490 tonnes en 1908, 390 en 1909, ce qui représente, en douane, où le quintal est coté 5.000 francs, une somme moyenne annuelle de 20.000.000 de francs. Ce prix ne correspond pas à la réalité, puisque au Havre les cotes sont, par quintal: 3.800 francs pour la vanille de la Réunion, 3.200 francs pour celle de Madagascar, 2.000 francs pour la Guadeloupe, 1.500 francs pour Tahiti.

Les quantités produites ont, il est vrai, toujours trouvé acheteur et 1l n’y a pas de stocks. Mais on peut affirmer qu’il y a une tendance fâcheuse à une production trop abondante, parce que le commerce de la vanille est relativement restreint et que les prix s’abaissent rapidement. La denrée est d'autre part l’objet de fraudes multiples, dont les plus fréquentes consistent à faire givrer les vanilles de qualité inférieure par l’acide benzoïque, où à épuiser par l’alcool celles

de qualité supérieure et à les remettre dans le com-

or merce après les avoir enduites de baume du Pérou.

IL est sans intérêt de donner un compte de culture à cause de la variabilité des prix. On a vu au Mexique, au moment où la vanille valait 150 francs le kilo, un hectare rapporter 30.000 francs dès la quatrième année. Par contre, aux Antilles, en 1904, des planteurs ont été ruinés : les frais de culture ont dépassé du double les bénéfices, et comme à la sixième année il faut renouveler les plants, attendre ensuite trois ans la récolte suivante, l’échec était irréparable.

Comme conclusion, voici les trois desiderata à réaliser :

Taxe de 416 francs par kilogramme de vanilline ;

Application à la vanilline de la loi sur les fraudes du ÿ août 1906 ;

Réduction des superficies cultivées dans les colonies françaises,

Que ces trois vœux soient pris en considération par les pouvoirs publics d’une part et les cultivateurs de l'autre, une ère nouvelle, qu’on pourrait appeler la re-

naissance de la vanille, ne tardera pas à s'ouvrir.

Page 1