CHAPITRE VII
Le caoutchouc
Le rôle commercial et industriel joué par le caoutchoue depuis quelques années l’a classé parmi Les cultures qu’on désigne sous le nom de riches, et il a pris dans ce groupe la première place. Si de nos jours il venait subitement à manquer, cette disparition causerait un trouble profond, car il fait désormais partie des indispensables rouages de la vie moderne, à tel point que l’on se demande non pas à quoi on emploie le caoutchouc, mais bien à quoi cette substance n’a pas encore servi. Nous pourrions à la rigueur nous passer de vêtements et de chaussures imperméables ; mais sans caoutchouc nous serions obligés de renoncer aux freins à air comprimé, aux bicyclettes et aux automobiles qui, privées de leurs pneus, seraient condamnées à mourir sur place. Les communications électriques par fil aérien ou par câble se trouveraient interrompues ; plus de lumière électrique, de transmission de force à grande distance. Les exemples pourraient être multipliés et cer-
tainement n’épuiseraient pas les applications indus-
re
trielles de cette précieuse substance : c’est ainsi qu’on s'occupe actuellement en Angleterre de l’utiliser pour pavage des rues, et les essais font espérer qu’on arrivera à un prix de revient permettant de concurrencer victorieusement le pavé de bois : un débouché énorme s’ouvrirait pour les producteurs de caoutchouc si cette prévision se réalise.
Il serait téméraire d'essayer — et ce n’est pas d’ailleurs notre sujet — d’élucider le problème entier de la production et de l'avenir de cette plante. Nous indiquerons seulement, dans ses traits les plus caractéristiques, la position de la question dans les colonies françaises, en comparant leur œuvre avec celle d’autres colonies étrangères, anglaises notamment, au point de vue coramercial et financier.
Quelques renseignements d’abord sur le produit luimême. À l’encontre des autres cultures riches que nous venons d'étudier, le tabac, Le thé, le café, Le cacao, la vanille, ce n’est pas une denrée coloniale de consommation, les statistiques douanières le rangent au chapitre des « Huiles et sucs végétaux ». On appelle en effet caoutchouc une substance fournie par le lait ou latex de certaines plantes dont on connaît aujourd’hui un très grand nombre d'espèces, telles que les Euphorbiacées (hevea, ceara), les Artocarpées (ficus, castilloa) les Apocynacées (landolphia, funtumia). Celles-ci sont répandues dans le monde entier, mais plus particuliè-
rement dans ses parties chaudes ; c’est ainsi que pres-
Ji
que toutes nos colonies produisent du caoutchouc. Mais le latex se présente avec des apparences et des qualités extrémement variées. Sa nature même influe sur celle du caoutchouc produit. Toutefois un même latex peut fournir une matière plus ou moins bonne suivant la manière dont il est traité. Puis le traitement du caoutchouc obtenu donne à celui-ci des qualités et par suite une valeur qui peuvent varier du simple au double.On voit donc qu’envisagée sous le rapport technique la question se présente déjà comme étant très complexe.
Le nombre des plantes productrices étant très grand et leur dissémination à peu près sans limite, il semble, à première vue, qu'il y ait là une double garantie pour que l'avenir de cette production soit naturellement assuré. it cependant il n’en est rien. Il n’en est rien parce que le caoutchouc est produit par Le latex, que ce latex est comme la sève d’un arbre, comme le sang d’un animal: on ne peut l’extraire sans causer un réel préjudice à la plante qui Le fournit. Ces saignées l'épuisent rapidement. Bien plus, Les indigènes coupent par Le pied ces plantes productrices, les étalent sur le sol et en extrayent tout ce qu'ils peuvent ; d’autres fois, le caoutchouc étant contenu dans la partie souterraine, ils arrachent le tout pour recueillir la précieuse matière. Et ainsi l’homme blanc, faisant du primitif des régions sauvages son complice, dérobe à la nature ce qu’elle a mis des siècles à accumuler, sans se préoccuper de
remplacer les espèces anéanties.
Certes on peut réglementer la récolte. Ainsi dans notre vaste Afrique Occidentale on a organisé des écoles indigènes, où les noirs viennent s’instruire des meilleurs procédés de saignée, de récolte, et de préparation du caoutchouc, et apprendre aussi à semer, à bouturer, à soigner les plantes productrices.
Mais, quoi qu’on fasse, elles disparaitront. Il s'en faut encore que le Brésil, l'Afrique, l’Indo-Chine, soient vidés de leurs produits, mais cela arrivera, et dans un temps assez prochain. C’est ainsi qu’à dix années d'intervalle, au Congo et en Guinée, les limites des peuplements d’essences à caoutchouc étaient repoussées à des centaines de kilomètres plus loin dans l’intérieur. Faut-il citer exemple de cette usine créée à Brazzaville, qui traitait les lianes (landolphia), et qui, après quelques années de très grande prospérité, a dû liquider, car elle avait épuisé de matière première toute la région environnante ?
Mais le plus bel exemple de cet épuisement normal, inéluctable, est fourni par les Indes. C’est là qu’en 1536 les missionnaires virent pour la première fois les indigènes jouer avec des balles à propriétés singulières, car elles rebondissaient sur Le sol! C’est là qu’en 1832 on se mit à exploiter Le Ficus elastica. Rien n’est curieux comme de suivre la courbe de la marche de l’exploitation de ce caoutchouc de Ficus. Pendant trente ans, elle s'élève régulièrement et atteint son
apogée en 1860. Mais en trente nouvelles années, elle
ur
do s’abaisse progressivement ct disparaît. Soixante années avaient suffi pour dépeupler les forêts de toutes les essences de ficus exploitables.
Et alors, demandera-t-on, où, dans l'avenir, l’industrie, dont les besoins sont croissants, trouvera-t-elle
son approvisionnement ?
Dans la culture des arbres à caoutchouc. Les plan-
tations sont destinées à un très brillant avenir.
Nous croyons, en affirmant que le caoutchouc de culture devra dans un avenir prochain remplacer les produits naturels, donner la note juste et indiquer la véritable solution de cet important problème. Les uns se figurent que : qui dit richesses tropicales dit inépuisables richesses naturelles, d’autres, par antithèse, n’y
voient que labeur vain et peines perdues.
Les uns etles autres sont dans l'erreur. Le sol de nos colonies rend beaucoup, mais il faut le fertiliser par le travail et soutenir celui-ci par des connaissances techniques précises : la définitive richesse d’un pays tropical ne peut venir de la dépouille de sa riche nature, mais des récoltes provenant de cultures méthodiques. Au surplus, chose que le grand public ignore trop et qui est vraie pour toutes les cultures riches, si le succès n’est pas douteux pour quiconque est au courant des méthodes scientifiques et a pris la peine d’étudier le climat, le sol, les plantations, la saignée, la
préparation, il y à par contre ruine inévitable pour
Ne ceux qui se lancent, insuffisamment préparés, dans de semblables entreprises.
Malgré une production sans cesse grandissante, l’offre a été souvent inférieure à la demande sur le marché du caoutchouc, d’où, comme corollaire, on a assisté à une marche ascendante des prix. C’est un avenir très favorable qui s'ouvre à tous les pays producteurs, notamment aux colonies françaises qui sont, et surtout peuvent devenir, d'importantes génératrices de caoutchouc. Elles ont exporté en 1908 pour 29.306.299 francs de cette matière, et en 1909 pour 46.812.388 francs (6.818.994 kilos). L'Afrique française, Madagascar, l’Indo-Chine, la Nouvelle-Calédonie, donnent d’excellents latex qui sur les marchés européens atteignent des taux très voisins de ceux des meilleurs échantillons brésiliens.
L'Afrique Occidentale française occupe le premier rang. En 1908, les exportations de caoutchouc se sont chiffrées par 18.736.733 francs, dont 8.550.187 pour la France. Elles ont bondi à 31.837.098 francs en 1909. C'est la Guinée qui prend la plus grande part de ce total avec 1.809.970 kilos, valant 15.384.745 francs en 1909, mais lestrois quarts sont drainés sur Liverpool et l'Allemagne. Il semble qu'on veuille aujourd’hui aller trop vite : les indigènes, qui avaient éprouvé les fâcheux effets de la crise de 1906-1908, due à la baisse des prix de la matière première et à leurs fraudes, n'avaient Jamais soupçonné l'intérêt capital qu’allait avoir pour
le commerce colonial l’extraction du latex. Voyant à partir de 1909 les hauts prix donnés par les factoreries européennes pour une substance abondante et dont la récolte n’exige aucune dépense de force, ils dévastèrent les forêts, coupant les lianes, arrachant les plants, et sophistiquèrent les boules de caoutchouc à l’aide de fraudes nombreuses. Des arrêtés des Gouverneurs généraux (22 mai 1901, 20 février 1903, 9 décembre 1907, 25 juin 1908) essayèrent de mettre un terme à ces déprédations. Il y a lieu de remarquer l'arrêté du 1* février 1905, dont les règles sont excellentes. Il dit que « les peuplements d’arbres à caoutchouc seront constitués par décision du lieutenant gouverneur autour des villages ; ils seront la propriété collective des habitants, à charge par eux de les entretenir», Get appel à l’indigène n’a pas eu cependant grand succès : il n’a pas encore compris l’utilité des cultures, alors qu'il y a des lianes dans les forêts voisines.
Il faut songer actuellement à réparer le mal et à reconstituer les réserves détruites. C’est à l’Européen qu’incombe cette tâche, avec la main-d'œuvre locale. Au lieu de se contenter d'acheter le caoutchouc apporté par les indigènes à des intermédiaires qui le volent, il doit entreprendre la création de vastes plantations, car il ne peut songer à aller lui-même dans la forêt traiter les lianes sauvages. La culture apparaît donc comme la seule solution possible : le colon français
dirigera l'exploitation qui, faite d’une façon scientifi-
que, permettra d’obtenir des produits de premier ordre, atteignant les plus hauts cours ; il plantera, soit des espèces indigènes, soit des espèces importées. Il y a là de nombreux problèmes techniques, mais il est démontré aujourd'hui que la valeur intrinsèque du caoutchouc de plantation (hévéas) est exactement la même que celle du para sylvestre fin. Notre Afrique occidentale a du reste devant elle l’exemple des colonies anglaises : Gold Coast, Lagos et Bénin, où des plantations d’hévéas et de funtumias ont été faites par les indigènes : la plupart des compagnies ont obtenu à la sixième année un bénéfice net de 20 ‘/,, qui est ordinaire.
Au Congo français, le trafic du caoutchouc représente près de la moitié du commerce (1). Les exportations, d'une valeur de 1.490.025 francs en 1901, ont monté à 8.922.548 francs en 1908 (dont 5.431.480 pour la France), et à 9.991.473 francs en 1909(1.736.293 kilos). Mais le manque absolu de moyens de communication a jusqu'ici empêché l'exploitation des richesses situées dans l’arrière-pays. On peut donc espérer un accroissement dans la production, bien qu’elle ait sextuplé depuis vingt ans. [Il y a certes loin entre ces résultats et ceux obtenus au Congo belge, qui a exporté en 1909 3.592.332 kilos de caoutchouc ; aussi l’Admi-
nistration française a-t-elle pris des mesures pour aug-
1. Nous faisons des réserves au sujet de l'avenir de cette colonie,
mutilée par le récent traité franco-allemand,
menter la production en autorisant, par exemple, le paiement de l'impôt indigène en boules de latex.
Le Congo français se trouve ici dans une situation spéciale, unique dans nos colonies. L'exploitation des essences à caoutchouc (herbes, arbres ou lianes) va être monopolisée par une Compagnie, mais la situation nouvelle créée par le traité franco-allemand est grosse de difficultés à son sujet. Elle provient de la fusion des onze sociétés concessionnaires créées en 1899, et s'engage à n’emplover aucun procédé de nature à détruire les espèces et à procéder par voie de replantation au remplacement de celles qui viendraient à disparaître par son fait. C’est ainsi que l’ancienne obligation de replanter les espèces productives proportionnellement au caoutchouc extrait (150 pieds par tonne recucillie) est réduite au remplacement des pieds abattus. L'autorité concédante a intérêt à ce que la société ne laisse pas, à l’expiration de son contrat, des territoires épuisés, et il est à souhaiter que cette clause nouvelle soit observée un peu mieux que la précédente. Sans doute la pénalité édictée à l’article 32 de l’ancien cahier des charges, qui consistait dans le retranchement de 40 hectares de concession par mille pieds manquants était illusoire, eu égard à l’étendue des terrains concédés ; mais 11 y avait là une obligation précise, qu’il était indispensable de maintenir en la sanctionnant efficacement. La société aura droit, à
l'expiration de la période de dix ans pour laquelle
s'applique le nouveau régime institué par le décret du 20 juillet 1910, à la propriété pleine et entière des terres qu'elle aura plantées, cultivées, ou exploitées méthodiquement (art. 4). Grâce à cette disposition très heureuse, la Compagnie conserve la faculté qu'elle avait antérieurement de devenir propriétaire detoute la partie utile de son domaine. Elle semble appelée à réaliser des bénéfices considérables, comme ses devancières : quand le caoutchoue du Congo valait 16 francs le kilogramme, l'exportation de cette gomme, en 1910, représentait une valeur de 27 millions de francs. Pour Pacquérir, les compagnies concessionnaires ont importé 5 millions de marchandises de traite. On peut,en rapprochant ces deux chiffres, se rendre compte du bénéfice réalisé par les sociétés. Comme elles jouissaient d’un privilège domanial, qui est maintenu à la nouvelle, elles n'avaient point de concurrence à redouter et n’ont pas élevé leurs prix d'achat. La hausse des prix en Europe a augmenté leurs bénéfices, mais n’a pas profité aux indigènes, ce qui fait que la situation commerciale actuelle du Congo n’est pas en rapport avec la richesse réelle du pays.
En gardant le caoutchouc, la Compagnie s’est fait attribuer la seule vraie richesse du Congo. On peut affirmer que le nouveau régime qu'elle inaugure peut donner les plus brillants résultats, car La fusion, qui réduit dans une large mesure des frais généraux, per-
mettra d'occuper les régions concédées, d'y attirer