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des capitaux et des travailleurs, d'y susciter des industries, d’y stimuler le commerce. Il y a là un exemple frappant de la supériorité de Compagnies puissantes sur l'initiative individuelle, dont les efforts faibles et dispersés ne peuvent donner que des résultats insignifiants dans les pays neufs, à population primitive et clairsemée, en face du chaos sauvage d’une nature intacte et inhospitalière.
Quelles que soient les perspectives encourageantes de l’Afrique Occidentale et Équatoriale française pour l’approvisionnement en caoutchouc de la métropole, et bien qu’à eux seuls ces immenses pays aient exporté en 1909, 6.054.494 kilos de matière première sur 6.818.994, production de toutes nos colonies, il ne faut pas négliger nos autres pays producteurs, qui renferment eux aussi des promesses d’avenir fort intéressantes.
À Madagascar les essences laticifères ne sont pas encore complètement connues. La plupart des lianes, fournissant presque tout le caoutchouc exporté, n’ont pu être toutes définies scientifiquement, sauf quelquesunes comme les Landolphia Madagascariensis, et les Marsdonia verrucosa. Quant à l’Euphorbia Intisy, arbre qui donne un produit appelé intisy ou pirahazo, il est peu abondant et peu apprécié commercialement. Les indigènes ont exploité les lianes d’un façon barbare. Se laissant guider par l’intérêt, ils ont fourni le plus
de caoutchouc possible, détruisant ou coupant les plan-
tes, ruinant ainsi des réserves qu'il faudra reconstituer. Les exportations reflètent cet état de choses. Après une régression marquée (2.213.149 francs en 1899, 545.630 francs en 1902) la marche en avant a été presque continue, encouragée par l'assujettissement à l’impôt de régions fertiles en essences caoutchoutifères : la nécessité, comme au Congo, de se libérer à l’égard du fisc a obligé les habitants à travailler un peu. L’Administration essaye de plus d'empêcher l'exploitation irraisonnée des lianes à latex,et elle se dispose à créer des écoles professionnelles, où l’indigène viendra apprendre les bonnes méthodes de culture et de saignée. Le résultat des mesures prises a été un accroissement des exportations après la crise de 1908 ; elles ont atteint en 1909 701.570 kilos, représentant une valeur de 4.613.920 francs.
La Nouvelle-Calédonie vient au quatrième rang parmi nos colonies exportatrices. Son caoutchouc est estimé sur le marché autant que la variété « caucho », dont le prix est inférieur du quart environ à celui du para fin. Longtemps les forêts intérieures avaient été délaissées. Mais la découverte du latex du banian, arbre énorme et prolifique, donna lieu aussitôt à une exploitation à outrance. Les exportations de la gomme passèrent de 60 kilos en 1898 à 23.110 en 1900, puis fléchirent à la suite d’une exploitation excessive : 11.268 kilos en 1903, 17.099 en 1904,13.619 en 1908. Dans cette petite
colonie, l'épuisement est à craindre, surtout à cause
de la pratique détestable des feux de brousse, si fréquents dans les pays tropicaux. Il serait urgent de faire appliquer les arrêtés qu’on n’a certes pas oublié de prendre (20 février 1901), mais qui sont restés lettre morte. La réglementation des saignées, de la vente et de l'exportation ne sera pas du reste suffisante : il faut créer des plantations nouvelles de banians, dont la réussite est aujourd'hui assurée, grâce aux expériences faites sur place depuis 1903. Ce caoutchouc de culture commence à apparaître dans les exportations, le banian produisant à la cinquième année, aussi celles de 1909 accusent un total de 27.537 kilos valant 210.608 francs.
En Indo-Chine, le caoutchouc occupe chaque année dans les exportations une place importante et il n’est pas douteux que son rôle futur n’y soit encore plus considérable. Dès 1899, l'exploitation des lianes a été entreprise d’une façon intensive. Cette année-là, le Tonkin exporta 51.000 kilos de matière première, la Cochinchine et le Cambodge réunis, 1513 ; dès 1904, les chiffres s'élèvent à 164.160 kilogrammes pour le Tonkin et à 13.017 pour les deux autres pays. L'explication de ce progrès est tout simplement l'exploitation abusive des lianes du Laos, dont le nom n'apparaît pas dans les statistiques, alors que les quantités exportées provenaient en grande partie de cette région. Aussi les campagnes suivantes ont accusé de brusques
variations : en 1908 la valeur des envois s’est élevée
à 240.383 francs, pour retomber à 159.219 francs l’année suivante (54.454 kilos contre 35.382). Les perspectives d'avenir sont plus favorables : ayant sous les yeux les résultats extraordinaires, que nous analyserons tout à l'heure, des plantations anglaises dans la presqu'ile de Malacca, comprenant, un peu tard, quelle source de richesses est la culture du caoutchouc, rationnellement conduite par de puissantes sociétés, nos colonies asiatiques se mettent à planter les hévéas dans les vallées du Sud-Annam, au Cambodge et en Cochinchine. Encouragée par l'Administration, par la publicité des journaux spéciaux, par les résultats favorables des expériences techniques que des hommes de valeur ont affirmées définitives, notre France asiatique, espérons-le, occupera dans quelques années une place importante parmi les pays producteurs du précieux caoutchouc.Il y a actuellement plus d’un million d’hévéas plantés en Cochinchine et commençant à rapporter, il y en aura, c'est un résultat minimum acquis dès à présent, 5.000.000 en 1920. Les concessionnaires sont nombreux et des sociétés se fondent; 51 propriétés ont entrepris la culture de l’hévéa en Cochinchine, 4 sont exploitées par des sociétés anonymes créées à Paris, 5 par des sociétés fondées à Saïgon. Le total des capitaux engagés dans ces affaires n'arrive qu’à un faible chiffre de 11.500.000 francs. Qu'est-ce à côté du demimilliard employé pour la mise en valeur des planta-
tions de Malacca, des États Malais, de la Birmanie !
N'oublions :pas du reste que l'épargne française y a contribué pour près de 100 millions.
Le but de ces sociétés est accessoirement l’exploitation des réserves, mais surtout la plantation de repeuplement par les hévéas, dont la supériorité s’est affirmée avec une telle évidence ces dernières années, qu'il deviendra de plus en plus difficile à une autre essence de lutter contre l’hévéa sur le marché mondial (car le caoutchouc, comme toutes les questions économiques, est une question mondiale); et on fera tellement d’hévéas de plus en plus, partout où on le pourra, avec, comme résultat, une telle abondance d’excellent latex à bon marché, que tous les autres caoutchoutifères seront, il y a lieu de le craindre, forclos.
Étant donnée l’ampleur des plantations, qui débutent dans nos colonies mais ont déjà pris un développement considérable dans les autres pays asiatiques près de l’Équateur, le caoutchouc qui en provient est appelé à prendre une part croissante dans la consommation.Aujourd’hui avec une consommation évaluée à 80.000 tonnes anglaises (1 tonne — 2.000 livres anglaises de 453 grammes — 906 kilos) les 8.500 provenant des plantations représentent un peu plus de 10 °/, ; et ce qui montre l'avenir réservé à nos cultures coloniales, c'est que cette part s’accroitra fatalement du fait que les quantités de para sylvestre jetées sur le marché ne pourront pas être grandement accrues. En 1910 le para
provenant du Brésil a représenté plus de 50 °/, de la
quantité consommée, soit 41.000 tonnes ; or malgré l'élévation des prix, les producteurs de para, en dépit des rafles à outrance exécutées cette année-là dans les forêts, n’ont pas pu augmenter leur production, car éloignement de plus en plus grand des réserves de caoutchouc et les difficultés du transport rendent l’exploitation fort onéreuse. Si la production n’a pas augmenté avec les hauts prix, elle ne peut que diminuer. La baisse de ces prix provoquera une pénurie de maind'œuvre, et plus ils baisseront, plus la main-d'œuvre fera défaut. Ce résultat ne doit pas étonner ceux qui connaissent les procédés d'exploitation au Brésil, aussi peut-on douter de la surproduction du para brésilien, dont la quantité dans l’avenir, à moins d’un remaniement total dans les conditions d’exploitation, suivra une marche d’autant plus décroissante que les prix s’aviliront. Le Brésil a exporté en 1910 41.500 tonnes, contre 42.000 en 1909, 40.000 en 1908, 41.500 en 1907 ; c’est une production, on le voit, à peu près stationnaire.
Jusqu'ici, production et consommation se sont à peu près équilibrées. En sera-t-il toujours ainsi ? Voilà la grave question qui se pose, non seulement pour nos colonies qui, une fois de plus, sont arrivées en retard, à la onzième heure, dans cette course vers le caoutchouc de plantation, mais pour le monde entier. Impossible d’y faire une réponse certaine. Il est de toute
évidence que les progrès des nouvelles industries ont
pour conséquence une augmentation de la consommation du caoutchouc, dont les emplois sont d’ailleurs extrêmement variés. C’est ainsi que la France a importé (caoutchouc et gutta-percha bruts) pour 208.847.000 fr. (dont 24.167.088 francs de ses colonies) en 1909,et pour 266.914.000 francs en 1910. Cette progression remarquable existe également pour les exportations françaises de caoutchouc qui se sont élevées de 130.581.000 fr. en 1909 à 193.528.000 francs en 1910, et on la constate dans presque tous les pays du monde. Reste la question des stocks. D’après les statistiques Grisar et C?, ils s’élevaient en septembre 1911 à 5.530 tonnes, non compris le stock de la valorisation, alors qu’en février 1909, ils étaient de 2.029 tonnes. La production semble donc avoir dépassé la consommation, mais on objecte que la différence des stocks entre 1909 et 1911 ne doit pas être aussi caractérisée qu'elle le paraît à première vue; car les stocks invisibles qui se trouvaient en grande abondance entre les mains des industriels ont subi en 1910 et 1911 un resserrement considérable, et cela s'explique fort bien par les conditions du marché (soubresauts des cours de la matière première et prix, en 1910, inconnus jusqu'alors), qui poussaient ces industriels à n’acheter qu’au jour le jour et à ne pas faire de grandes provisions. La consommation absorbe donc actuellement, fait capital pour l'avenir de nos plantations coloniales, à peu de choses près toute
la production. L’accroissement énorme de la demande
compensera celui du rendement des plantations, d’autant plus que la produetion de caoutchouc sylvestre, comme nous l’avons démontré, n’est pas appelée à se développer. Mais il faut bien se convaincre de ce fait que ce n’est pas l'Europe qui régit les cours du caoutchouc, pas plus qu’elle ne régit ceux du cuivre ou du pétrole : c’est la demande américaine qui domine ce marché. Quand l’activité économique des États-Unis se restreint, les prix fléchissent, quand elle reprend, ils se raffermissent. Nul pays n’a un pouvoir plus grand de récupération ; et il n’est jamais sage de faire beaucoup de fonds sur le maintien du s{atu quo ; aussi ne faut-il pas conclure que la consommation ne suffira plus à la production : on a même constaté que lors des plus hauts cours cotés il n'y a pas eu de déséquilibre
profond.
Telle est, esquissée à grands traits, la physionomie générale de la question du caoutchouc et l’état actuel des colonies françaises. Il importe maintenant d’indiquer les mesures propres à encourager cette culture et à lui assurer le marché métropolitain. Voici celles
qui intéressent nos pays de production :
1° Création de plantations modèles par les associa-
tions agricoles et commerciales.
2 Concession gratuite par le gouvernement de terres appropriées à cette culture, ou du moins établissement
d’un prix uniforme aussi bas que possible.
3° Réduction des droits de sortie sur le caoutchouc de plantation.
4° Propagande par la presse, par des circulaires, faisant valoir les avantages réservés aux capitaux engagés dans l’industrie du latex, et indiquant les meilleures méthodes à suivre pour s'y livrer (Écoles de caoutchouc).
5° Protection des peuplements naturels et création de réserves forestières dans lesquelles il sera défendu de couper des arbres.
6° Envoyer des ingénieurs spécialistes dans les contrées où la culture de l'hévéa a réussi, en vue d’étudier et de vérifier les méthodes employées.
7e Établir une ou plusieurs expositions de caoutchouc d'un caractère instructif, dirigées par des personnalités compétentes, et auxquelles seraient annexés des laboratoires physiques.
$° Création de prix destinés à récompenser les meilleurs travaux, notamment en ce qui concerne la coagulation, les inventions de machines.
9% Répression sévère des fraudes, surtout de celles qui consistent à mélanger le latex de diverses espèces d'arbres et à donner de fausses indications de qualité et d'origine.
10° Établir une série bien définie des différentes variétés de eaoutehoue en tenant compte des qualités physiques de l'échantillon et de son origine.
En ce qui concerne le marche français, qui, à qua-
lité égale, doit préférer les produits de ses colonies aux produits étrangers, la question de l’importation du caoutchouc provenant de ses possessions tropicales a rencontré jusqu'ici un grand obstacle : c’est l’absence d’un marché sérieusement organisé. Tandis que Hambourg et Anvers font de remarquables progrès, il n’existe pas chez nous de marché au Havre et il vient à peine d’en être constitué un à Bordeaux. Par suite, nos industriels, forcés de se fournir sur les marchés étrangers, y achètent le caoutchouc venant de nos propres colonies, caoutchouc qui, après avoir été importé chez nos voisins par des navires étrangers et acheté par des intermédiaires, rentre en France naturellement grevé par ces manipulations successives. Cette situation anormale doit prendre fin; il est grand temps, aussi bien dans notre intérêt que dans celui de nos colonies, d’avoir en France un marché bien approvisionné un entrepôt général.Ce marché est indispensable : le producteur ne peut se mettre directement en rapport avec l'industriel acheteur, sauf de très rares exceptions, comme celle-ci: le producteur est une société connue, d’une honorabilité éprouvée, possédant des relations d’affaires avec le pays de l’acheteur. Et encore ce contrat direct offre des inconvénients pour les deux parties : le vendeur qui livrerait sa marchandise à chaque réquisition ne pourrait constituer des stocks et bénéficier ainsi d’une hausse éventuelle des
cours. L'acheteur préfère s'approvisionner sur un mar-
ché, au risque de payer plus cher, parce qu’il est certain de trouver la quantité nécessaire et la qualité qu’il désire. Il faut donc de toute nécessité constituer un marché de caoutchouc et concentrer pour cela les efforts sur un port bien choisi. Bordeaux semble désigné pour remplir ce rôle. C’est le débouché naturel pour la France de l’Afrique et de l'Amérique et il a déjà réalisé quelques progrès dans cette voie. On y a importé en 1910 2.326.400 kilos de caoutchouc brut, contre 1.987.565 en 1909, 1.103.000 en 1905, et seulement 175.589 kilos en 1899.
Supposons maintenant ces divers desiderata réalisés : encouragements à la culture, création d’un marché. Est-il vrai que les planteurs soient certains de gagner de l'argent en plantant du caoutchouc, est-ce en d’autres termes une culture riche au même titre que le thé ou le cacao, susceptible d'enrichir les hommes d’initiative qui l’entreprendront?
Incontestablement, oui.
Voici un compte de culture type, établi d’après les moyennes générales fournies par les sociétés productrices et pour une plantation d’hévéas à Malacca de
mille hectares (un dollar = 2 fr. 70.) Dollars
Achat du terrain 2, #3 dollars par hectare . 2.430 Redevance, arpentage, abatage, brülage, net-
toyage, drainage, chemins, alignements . 58.624
Sarclage, graines, outillage, transports . . 27.742 Habitations pour mille ouvriers, appointements des surveillants . . . . . ." 28.712 ST RDE SERRE 7.574 Total des dépenses de la 1” année. . 125.082 Entretien et sarclage pendant les 2°, 3°, 4° NS FSC ATOS
Divers et imprévu . . .
CPAS ORNE es ufr:
Total des dépenses à la fin de la 5° année, 203.000 c'est-à-dire 203 dollars par hectare (548 fr. 10).
Résumé des receltes el des dépenses en portant, à partir de la sixième année, une dépense annuelle de 10.000 dol-
lars.
Recettes Dépenses Pro- ANNÉES totales totales Bénéfices | gression et annuelles |et annuelles en °/, Dollars Dollars
FCO Topos ra 154.812 203.000 » »
00 OC a 000 275.576 213,000 62.576 10 DE NS aeote Male ee 490.504 223,000 267.504 32 HT or een os 743,204 233,000 510,204 50 Does core 995.904 243,090 752,904 pô LORS ST SO RECe rc 1.422.036 253.000 | 1.169.036 19
Nous avons supposé : 266 arbres à l’hectare, rendant
à cinq ans 227 grammes de latex, à dix ans 801, et le prix de vente du kilo à 2 dollars. Ces chiffres sont bien inférieurs à la réalité : on compte 150 arbres à l’acre (40 ares 47) dans presque toutes Les compagnies
anglaises, leur rendement suit une progression plus rapide, et quant au prix du kilo : 5 fr. 40, il est bien modéré, puisque le plus bas prix connu de ce para à été de Sfr. 15, et le plus haut 34 fr.50.
Il est bien vrai que les nombres indiqués n’ont qu’une valeur très relative, tout dépend de la viguenr des arbres, par suite de la nature du sol, et du bon entretien de la plantation, comme aussi des conditions climatériques et de la manière de saigner. Mais dans la pratique, les rendements indiqués ci-dessus ont été dépassés dans une proportion considérable. Le tableau suivant indiquera avec éloquence les bénéfices véritablement fantastiques qu'ont réalisés Les sociétés angla1ses de la Malaisie les plus connues, grâce au boom du caoutchouc en 1910, bénéfices qu'il n’aurait tenu qu’à nous de conquérir en Indo-Chine, si nous avions eu l'initiative d’y faire de vastes plantations vers 1900, ou simplement d’y suivre aussitôt le silencieux exemple des sociétés britanniques.
(L’acre vaut 40 ares 47. La livre anglaise (1b.) vaut
453 grammes.)
EEE EL éLéLU