SOCIÉTÉS
(Chiffres en 1bs.) 1907 | 1908 1909 1910
Prix de vente.. > 36h 4 88hneS as
Divid- en... 80 °/, 250 °/o
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On voit par ce tableau que l’année 1910 à été capitale dans l’histoire du caoutchouc. Elle est en effet marquée par deux faits de la plus haute importance. Les prix ont, durant cette année, atteint des niveaux qu’on n'avait pas encore vus, et les titres des sociétés productrices ontété poussés à des cours très élevés. De là des fortunes énormes, quisont allées en grande partie aux colonies anglaises, aux planteurs et aux intermédiaires anglais, pendant que nos propres colonies assistaient immobiles à l’afflux de l’or chez leurs voisines étrangères, car il était trop tard pour rattraper le temps perdu. Elles se réveillent un peu aujourd’hui, mais il est attristant de penser que ce sont les Anglais,
dans des conditions de climat, de sol, de main-d’œu-
vre, identiques aux nôtres, qui ont donné l’exemple, inauguré une industrie nouvelle, risqué leurs millions et consacré leur énergie à une culture pleine d'avenir, alors que pas un Français ne mettait en Indo-Chine la main à l’entreprise.
Des économistes ont répondu : Le boom du caoutchouc en 1910, mais c'est de la spéculation ! Ces bénéfices considérables ne pouvaient être logiquement escomptés par les sociétés ; et dire à nos colonies : « Voilà ce que vous avez perdu », c’est les accuser de n'avoir pas profité de manœuvres spéculatives impossibles à prévoir! Qu'on se rappelle la débâcle finale des essais des hommes d’affaires américains en Amérique Centrale, où les plantations de castilloa avaient donné lieu, comme l’hévéa dans les colonies anglaises et au Brésil, à un boom déraisonnable. Les Anglais sont du reste coutumiers du fait : souvenez-vous de l’engouement de nos capitalistes pour les mines d'or et de l’agiotage effréné qui s'en est suivi, des prospectus fallacieux et des artifices de Bourse qui ont grisé l'esprit public et sont parvenus à nous soutirer, en peu d’années, plus d’un milliard. Qne signifient ces soubresauts des cours de la matière première entre 5sh.7 et 12, 6 la livre, le para variant en mars de 8 à 11sh. 5, en avril de 11 à 12,6, en juillet de 10 à 8 sh., en septembre de 9 à 7sh. clôturant en décembre à 5,7 ? Ces cotes sont-elles le résultat du jeu de la loi de l'offre et dé la
demande ? Evidemment non. Peut-on dire qu’au cours
de 12 sh.6 la livre (34fr. 50 le kilo) le caoutchouc était payé sa valeur intrinsèque ? À ce compte pour le prix de 3 kilos de para, on aurait obtenu 1 kilo d'argent ou 65 kilos de cuivre! Enfin les titres des sociétés productrices ont été portés à des cours fantastiques : d’une valeur nominale de 2 shillings pour.la plupart, ils sont montés à 30, 40, 70 même, en quelques mois. On ne peut donc que souhaiter qu’on ne revienne pas à ces cotes extravagantes, qui ont été une source de ruines pour beaucoup, et une gêne énorme pour les consommateurs.
Cet impressionnant tableau est exagéré et incomplet. La Bourse est le baromètre de la prospérité et de la politique, et quand on y considère les commotions qui s’y produisent, les grands courants d’affaires qui s’y dessinent, on est forcé de reconnaître qu’à l’encontre des maisons de jeu, il y a toujours une base, une logique. Certes la spéculation joue un rôle, et un très grand ; mais elle est impuissante à soutenir longtemps un grand mouvement. Si nous avons perdu un milliard au petit jeu des mines d’or, c'est qu'il n’y avait aucune base sérieuse à l’envolée des actions. Mais pour le caoutchouc il en va autrement. La consommation mondiale de ce produit a fait des progrès bien supérieurs à toutes les prévisions. Elle représente actuellement une somme annuelle de 1.245.000.000 83.000 tonnes environ, à 15 francs le kilo), somme qui
représentait, il y a dix ans, la production aurifère
mondiale ; aussi a-t-on pu dénommer le caoutchouc: l'or noir. Comme d'autre part, la quantité annuelle de caoutchouc sylvestre de première qualité demeurait stationnaire, il a bien fallu que les plantations comblassent le déficit. Les dividendes distribués en 1910 par les sociétés sont, non seulement justifiés par l’augmentation du rendement en latex, mais probablement destinés à s'accroître dans l’avenir. Même en supposant que les prix de la matière première se stabilisent à un niveau inférieur aux prix actuels, l’accroissement de leur production serait pour ces sociétés une compensation suffisante à la réduction du profit: leur prix de revient moyen est de 1 sh.3 par livre anglaise, prix susceptible de diminution, alors que le plus bas prix connu du para est de 2sh.9, laissant un bénéfice minimum de 100 *., dès le plein rendement des arbres, à la huitième année. Les violentes variations des cours du para en 1910 ont été causées surtout par l'irrégularité de l’approvisionnementdes marchés et par les besoins immédiats d’une consommation croissante. La spéculation y a eu sa part, mais, sans pouvoir la chiffrer exactement, on peut aftirmer qu'elle a exagéré de 3 ou 4 shillings au plus Le prix de la livre. Quant au cours des actions, mettant à part les sociétés véreuses qu’on a réussi à faire flotter à la faveur de la hausse, on constate que pour les valeurs de caoutchouc sérieuses et payant des dividendes, il n’y a pas eu d’effon-
drement, comme celui de 1895 sur les mines d’or. En
dépit des campagnes de baisse pendant l'automne de 1910, pendant laquelle on faisait au Stock-Exchange des échanges de 10.000 titres, d'un seul coup de crayon, personne n'a réussi à casser les cours; ils n’ont fléchi en moyenne que de 30°/, sur le plus haut prix et sont restés supérieurs aux plus bas, qui étaient de vingt et vingt-cinq fois leur prix d'émission, Les achats constants des capitalistes basés sur des dividendes représentant actuellement 7 à 10 °/, du cours coté, dividendes susceptibles de progression, ont empêché un krach du reste parfaitement injustifié.
Certes ce n’est pas uniquement par la hausse ou la baisse des valeurs qu’il fant juger de la prospérité d’un pays, mais elles indiquent fidèlement la tendance du commerce et de l’industrie. On aurait dû voir à Paris la même activité financière qu’à Londres, la même agitation féconde ; on devrait voir sur les cotes des titres de sociétés de caoutchouc dans nos colonies, aussi bien que des valeurs de cultures riches en général: de café, de thé, comme à Londres, de tabac, comme à Amsterdam, de cacao, comme à Mexico ; et non pas seulement, à part de vagues valeurs de caoutchouc congolaises ou australasiennes, des trusts de papier anglais, dont l’histoire un moment brillante, purement spéculative d’ailleurs, à causé aux capitalistes français plus d’une déception.
L’Administration coloniale,les colonies, les commer-
çants, les colons, tout le monde à sa part de respon-
sabilité dans cette situation. Notre politique de mise en valeur s’est montrée inférieure, imprévoyante. Nos colonies, surtout l’Indo-Chine, ont perdu une occasion d'augmenter leurs ressources grâce à la culture riche par excellence, au caoutchouc. S’il n’est pas trop tard pour en faire, car son avenir est illimité, la concurrence que vont rencontrer nos pays tropicaux dans la production ne leur permet plus d'arriver d’un bond à la fortune comme leurs rivaux britanniques, maintenant
que le feu d’artifice a été tiré.