CHAPITRE IX
Le sucre et le coton
L'examen rapide de la production du sucre a pour but de montrer, à l’encontre des autres cultures riches, que nos colonies commettent une erreur économique non seulement en créant de nouvelles plantations, mais même en conservant les situations acquises. Pour le coton, qu'on devrait, d’après notre définition, considérer comme une culture riche, le problème est beaucoup plus complexe.
Examinons la question du sucre : sans vouloir faire revivre la réglementation étroite de l’ancien pacte colonial, il est légitime de souhaiter que les entreprises agricoles de nos compatriotes coloniaux soient dirigées de telle sorte qu’elles ne fassent pas concurrence aux produits français d'exportation, ni à l’agriculture nationale. II faut que nos colonies, par prudence, reviennent aux denrées qui ne trouvent pas de concurrence sur le sol même de la France. Lorsque ce sol peut les fournir sans gêner les autres productions,
en quantité et en qualité suffisantes pour satisfaire
les besoins intérieurs, on n'ira pas demander celles des colonies.
Or en France 27 départements sont intéressés à la culture de la betterave et cette exploitation occupe environ 55.000 ouvriers ; des capitaux considérables sont engagés dans la culture proprement dite ou dans la fabrication du sucre ; l’industrie du raffinage est l’une des plus considérables du pays. Aujourd’hui, la production du sucre indigène excède de beaucoup les besoins de la consommation. C’est pourquoi non seulement il n’y a pas lieu de chercher à développer dans nos colonies la culture de la canne, mais elles feraient mieux de faire d’autres cultures. L’appoint que fournit le sucre colonial français à la consommation métropolitaine est purement artificiel et ce sucre n'entre que grâce aux exportations de sucre de betteraye. Chez nous nombreux sont ceux qui conseilleraient volontiers aux planteurs coloniaux d’aller chercher ailleurs un débouché pour leurs sucres. Seulement, ces débouchés, ils ne peuvent les trouver dans les pays étrangers qui sont eux-mêmes ou exportateurs, ou producteurs.
Nos colonies sucrières seraient donc avisées en renonçant à la canne, qui leur a causé tant de désastres. Dans une lutte avec la métropole, le plus qu’elles peuvent espérer est de se maintenir tant bien que mal, mais elles finiront toujours par être vaincues. La multiplicité d'intérêts en présence dans cette question du
sucre, l’une des plus importantes dans le domaine éco-
nomique, à provoqué tant de changements successifs et souvent contradictoires dans une législation qui a dû se plier aux circonstances, que nos colonies, en s’obstinant à faire du sucre, ressemblent, suivant la métaphore classique, au pot de terre qui lutte contre le pot de fer. La production indigène, déjà menacée par les sucres de betterave européens à tel point que pour les écarter il a fallu prendre des mesures fiscales onéreuses pour le Trésor, serait garantie contre le péril colonial en cas de nécessité, dût-on taxer le sucre de nos colonies au delà de l’équivalent de l'impôt perçu en France sur le sucre indigène. La culture de la canne à sucre n’a donc aucun avenir dans les possessions françaises.
Faut-il produire du coton dans nos colonies ? IL y a peut-être quelque audace à faire des réserves au sujet de l’avenir de notre culture cotonnière.
Certes, c’est une culture riche : si elle exige, d’après les comptes des producteurs américains, une mise de fonds assez élevée : de 900 à 1.200 francs par hectare, le bénéfice net peut atteindre en quelques années de 150 à 200 francs. Ici, ce ne sont pas les débouchés qui manquent, mais sa culture a donné des résultats bien médiocres.
Voici les données du problème. Les consommateurs européens de coton sont depuis quelques années fortement préoccupés au sujet de l’approvisionnement en matière brute nécessaire à l’industrie cotonnière, parce
que les pays manufacturiers ne cultivent pas le coton-
SAR nier, alors que les pays producteurs veulent également le manufacturer. De plus le continent européen est l'esclave des États-Unis pour cet approvisionnement, et dans ce pays le développement de l’industrie, joint à une diminution de l'exportation, tend à réduire l’importance de cette exportation par rapport à la récolte; l’accroissement de la production cotonnière à l'intérieur est moins rapide que celui de la consommation. Il en résulte qu'il y a de moins en moins de matière première disponible pour l’industrie européenne,
C’est pourquoi, dès 1901, un mouvement cotonnier se fit jour, des associations se formèrent (La British Cotton Growing Association, l'Association cotonnière coloniale); dans un congrès de la Fédération internationale des Filateurs et Manufacturiers de coton, tenu à Bruxelles, il fut reconnu que l’extension de la culture du cotonnier dans différents pays devenait une question vitale pour l'industrie de ce produit, et on décida notamment qu’une délégation visiterait l’Inde, afin d’étudier la possibilité d’y améliorer et d’y étendre les cultures cotonnières.
De son côté la France a demandé du coton à l'Afrique occidentale. IL a donné peu de résultats jusqu’à présent ailleurs qu’au Dahomey, car, en dépit des efforts faits pour en développer la culture, sa part dans les exportations est tout à fait minine (0,2 °/, du total général des exportations, représentés par 87.780 fr. en
1908, sur lesquels le Dahomey a fourni 68.695 fr.).
L’Administration coloniale, d’accord avec l’Association cotonnière, est décidée cependant à protéger vigoureusement cette culture, à la développer en particulier dans la région voisine du Cameroun que sillonnent les voies fluviales tributaires de la Bénoué, affluent du Niger, et elle a envoyé des égreneuses dans différents postes. Les colonies africaines des autres pays encouragent aussi la culture du coton. C’est ainsi que l’Afrique Orientale allemande a organisé un système d'achat. au producteur noir, fort ingénieux.
Le but de tous ces efforts est des plus louables. Quel splendide résultat, si notre terre africaine pouvait nous donner tous les ans le million de balles de coton que nous sommes forcés de prendre aux États-Unis! C’est bien difficile.
Le coton africain ne peut faire concurrence au produit américain, ni à l’heure actuelle pour les raisons de quantité (60.000 balles ne sont rien dans la consommation) ni dans l’avenir pour des raisons de qualité. Jamais le coton longue-soie (variétés Upland, Sea Island) n’a réussi sur les terres africaines, seul le coton courte-soie y pousse, en Egypte par exemple. Or l'avenir est aux cotons à très longue soie, et nos industriels, qui veulent que le continent noir soit mis au coton, ne demandent sur les marchés et n’apprécient pour leurs usines que les cotons à longue soie, c’est-à-dire que le produit américain. Le coton que l’Afrique pourrait lan-
cer sur le marché serait tout au plus capable de faire
concurrence aux cotons indiens ou égyptiens, et encore aurait-il à lutter contre des difficultés énormes: manque d'irrigations, de voies de communication, inexpérience des indigènes. De plus il serait très difficile de recruter la main-d'œuvre, parce que l'expérience a prouvé que la culture du coton à ses débuts dans un pays neuf était fort peu rémunératrice, et il serait par suite impossible de payer les travailleurs autant que dans les autres plantations (caoutchouc, maïs, sorgho, ete.).
On peut conclure de ces quelques observations que là culture du cotonnier en Afrique française est bien aléatoire. L'état actuel des plantations ne justifie pas de vastes espérances, on ne peut que former des
souhaits de réussite dans l’avenir.