‹ Les Curiosités de l'Ancien MondeChapitre 22 sur 97 · RUINES DE PALMYRE ET DE BALBEGK · texte numérisé non relu

RUINES DE PALMYRE ET DE BALBEGK

De Balbeck ou Héliopolis, voici ce que dit M. de Lamartine : « J'avais Iraversé les sommets du Sannin, couvert de neiges éternelles, et j'étais descendu du Liban, couronné de son désert de cèdres, dans le désert nu et stérile d'Héliopolis, à la lin d'une journée pénible et longue. A l'horizon encore éloigné devant nous, sur les derniers degrés des montagnes noires de l'Anti-Liban, un groupe immense de ruines jaunes, dorées par ce soleil couchant, se détachait de l'ombre des montagnes. Nos guides nous les montraient du doigt et s'écriaient : Balbeck! Balbeck!... C'était en elïetla merveille du désert, la fabuleuse Balbeck, qui sortait tout éclatante de son sépulcre inconnu pour nous raconter des âges dont l'histoire a perdu le souvenir. Nous avancions lentement au pas de nos chevaux fatigués, les yeux attachés sur ces murs gigantesques, sur ces colonnes éblouissantes et colossales qui semblaient s'étendre, grandir, s'allonger, à mesure que nous approchions. Enfin nous touchâmes aux premiers tronçons de colonnes , aux premiers blocs de marbre que les tremblements de terre ont secoués jusqu'à plus d'un mille des monuments mêmes, comme les feuilles sèches jetées au vent et roulées loin de l'arbre après l'ouragan. Les profondes et larges carrières qui fendent, comme des gorges de vallées, les flancs noirs de l'Anti-Liban, ouvraient déjà leurs abîmes sous les pas de nos chevaux; ces vastes bassins de pierre, dont les parois gardent les traces profondes du ciseau qui les a creusés pour en tirer d'autres colonnes de pierre, montraient encore quelques blocs gigantesques à demi détachés de leurs bases , et d'autres taillés sur leurs quatre faces et qui semblent n'attendre que les chevaux ou les bras des générations de géants pour les mouvoir. Un seul de ces moellons de Balbeck avait soixante-deux pieds de long sur vingt-quatre de largeur et seize d'épaisseur.

» Nous suivîmes noti-e route entre le désert à gauche et les ondulations de l'Anti-Liban à droite, en longeant quelques -petits champs cultivés par les Arabes pasteurs, et le lit d'un large torrent qui serpente entre les ruines, et au bord duquel s'élèvent quelques beaux noyers. L'Acropolis ou la colline artificielle qui porte tous les grands monuments d*Héliopolis, nous apparaissait cà et là entre les rameaux et au-dessus de la (été des grands arbres ; enfin nous la découvrîmes tout entière, et toute la caravane s'arrêta par un instinct électrique. Aucune plume, ucun pinceau ne pourrait décrire l'impi-ession que ce seul regard donne à l'œil et à l'âme : sous nos pas, dans le lit du torrent, au milieu dn

DE l'ancien monde. 41

champ, autour de tous ces troncs d'arbres, des blocs immenses du granit rouge ou gris, de porphyre sanguin, de marbre blanc , de pierre jaune aussi éclatante que le marbre de Paros, tronçons de colonnes, chapiteaux ciselés, architraves, volutes, corniches, entablements, piédestaux, membres épars et qui semblent palpitants des statues tombées la face contre terre; tout cela confus, groupé en monceaux, disséminé en mille fragments, et ruisselant de toute part comme les laves d'un volcan qui vomirait les débris d'un grand empire ! A peine un sentier pour se glisser à travers les balayures des arts qui couvrent toute la terre ; et le fer de nos chevaux glissait et se brisait à chaque pas sur l'acanthe polie des corniches. L'eau seule de la rivière de Balbeck se faisait jour parmi ces lits de fragments, et lavait de son écume murmurante les brisures de ces marbres qui font obstacle à son cours.

» Au-delà de ces écumes de débris qui forment de véritables dunes de marbre, la colline de Balbeck, plate-forme de mille pas de long, de sept cents pieds de large, toute bâtie de main d'homme, en pierres de taille, dont quelques-unes ont cinquante à soixante pieds de longueur sur vingt à vingt-deux d'élévation, mais la plupart de quinze à trente; cette colline de granit taillé se présentait à nous par son extrémité orientale, avec ses bases profondes et ses revêtements énormes, où trois morceaux de granit forment cent quatre-vingt pieds de développement, et près de quatre mille pieds de surface ; avec les larges embouchures de ses voûtes souterraines où l'eau de la rivière s'engouffrait en bondissant, où le vent jetait avec l'eau des murmures semblables aux volées lointaines des grandes cloches de nos cathédrales.

') Sur cette immense plate-forme, l'extrémité des grands temples se montrait à nous, détachée de l'horizon bleu et rose, en couleur d'or. Quelques-uns de ces monuments déserts semblaient intacts et sortir d'hier des mains de l'ouvrier; d'autres ne présentaient plus que des restes encore debout, des colonnes isolées, des pans de murailles inclinés et des frontons démantelés. L'œil se perdait dans les avenues étincelantes des colonnades de ces divers temples, et l'horizon trop élevé nous empêchait de voir où finissait ce peuple de pierres. Les sept colonnes gigantesques du grand temple , portant encore avec majesté leur riche et colossal entablement , dominaient toute cette scène et se perdaient dans le ciel bleu du désert, comme un autel aérien pour les sacrifices des géants.

» Nous ne nous arrêtâmes que quelques minutes pour reconnaître seulement ce que nous venions visitera travers tant de périls et tant de distance ; et, sitrs enfin de posséder pour le lendemain ce spectacle que les rives mêmes ne pourraient nous rendre, nous nous remîmes en marche. Nous laissâmes à gauche la montagne de ruines et une vaste plage toute blanche de débris; et traversant quelques champs de gazon

brout(> par les chèvres el les chameaux, nous nous dirigeâmes vers une fumée qui s'élevait, à quelques cent pas de nous, d'un groupe de ruines entrelacées de masures arabes. Comme le jour était tombé, les ruines s'étendaient sur la plaine, et nous nous retournâmes pour jeter un second regard sur les monuments qui nous environnaient. Les grands temph^s étaient devant nous comme des statues sur leur piédestal; le soleil les frappait d'un dernier rayon qui se retirait lentement d'une colline à l'autre, comme les lueurs d'une lampe que le prêtre emporte au fond du sanctuaire ; les mille ombres des portiques, des piliers, des colonnades, des autels, se répandaient mourantes sous la vaste forêt de pierres, et remplaçaient peu à peu sur l'Acropolis les éclatantes lueurs du marbre et du travertin. Plus loin, dans la plaine, c'était un océan de ruines qui ne se perdait qu'à l'horizon; on eût dit des vagues de pierres brisées contre un écueil, et couvrant une immense plage de leur blancheur et de leur écume. Rien ne s'élevait au-dessus de cette mer de débris, et la nuit qui tombait des hauteurs déjà grises d'une chaîne de montagnes les ensevelissait successivement dans son ombre... »

Le R. P. Laorty-Hadji ajoute à son tour :

« Quelque imposantes que soient les ruines de Balbeck, elles ne sauraient guère être regardées, quand on les compare à celles de Palmyre, que comme une sorte de magnifiques propylées. Pour arriver à la célèbre capitale de l'empire de Zénobie, aujourd'hui perdue au sein des déserts, il faut, après avoir quitté Homs, traverser des steppes incultes, habités seulement par des troupeaux de gazelles Au-delà, on s'engage dans une longue gorge resserrée par deux rangs de montagnes. De hauts édifices de forme quadrangulaire s'élèvent dans le milieu de cette étroite vallée, ainsi que sur les collines qui la bordent. Ce sont de superbes et spaci<îux mausolées dont la date remonte au temps de la prospérité de Palmyre. A l'extérieur, ces tombeaux ressemblent plus à des ouvrages de fortifications qu'à de pieux monuments consacrés à la sépulture.

» C'est au débouché de l'étroite vallée dont nous venons de parler que se présente la Thadmor, élevée par Salomon, la brillante Palmyre, sous la forme d'une île jetée sur l'Océan sablonneux. On ne saurait se faire une idée du spectacle magnifique qui se déroule alors devant l'œil du voyageur. Ce sont de tous les côtés de longues enfilades de colonnes au travers desquelles la vue se joue sans qu'aucun massif vienne l'arrêter; ce sont des fûts immenses qui semblent aller chercher leur entablement vers le ciel; c'est une forêt de piliers deboift, que rien ne lie plus entre eux, et cela dans une étendue de plus de mille trois cents toises. Au-delà de ce point, se révèlent pourtant dos édifices plus complets. Ici, c'est un palais dont on ne reconnaît plus que les cours

DE l'ancien monde. 43

et les murailles ; là, c'est un temple dont le péristyle est à moitié renversé ; puis un portique, une galerie, un arc de triomphe. Sur un point les lignes de la colonnade sont troublées par la chute de plusieurs tronçons; ailleurs, au contraire, semblable" à une allée d'arbres, la colonnade se prolonge de manière à fuir et à se masser dans le lointain, à un el deux milles de distance. A chaque pas, dans cette vaste enceinte, on heurte d'énormes pierres k demi enterrées, presque couvertes par le sable, ou tapissées de plantes grimpantes; chapiteaux écornés, frises mutilées, sculptures effacées, tombeaux violés, autels profanés, pêlemêle de ruine actuelle et de grandeur aérienne, telle est Palmyre. »

Avant de quitter ces ruines, jetons un rapide regard sur la ville par excellence, la gloire de l'Asie, et pourtant la désolée Sion. Est-il quelque ruine qui l'emporte sur le simple nom de Jardin des Oliviers, de Golgotha, de Jérusalem?

Page 1