‹ Les Curiosités de l'Ancien MondeChapitre 26 sur 97 · LE DAÏRI, SOUVERAIN SPIRITUEL DU JAPON · texte numérisé non relu

LE DAÏRI, SOUVERAIN SPIRITUEL DU JAPON

Tout récemment avait lieu, dans l'Asie, un événement inconnu en Europe , mais qui produisait un immense retentissement parmi les adeptes de la religion de Sinto , dont nous avons entretenu plus haut nos lecieurs, religion qui réunit dans sa croyance plus de quarante millions ,d'àmes.

Le vaste empire du Japon est gouverné par un prince héréditaire et absolu auquel on donne le nom de keubo, séogoun ou empereur. Il habite la ville de Yédo, dans l'île de Niphon, qui est la capitale du pays tout entier.

Indépendamment de l'empereur, un autre personnage attire dans ces contrées toute l'attention publique : c'est le daïri ou souverain pontife du Japon, chef suprême de la religion de Sinto. Il est regardé comme un dieu sur la terre ; tout ce qu'il touche est sacré; il ne meurt pas, mais de temps à autre il renouvelle son âme. Sa famille est impérissable.

Le daïri habite la ville de Kio ou Miyako, située^ comme Yédo, dans l'île de Niphon. Il y possède un palais magnifique. Sa cour se compose de vingt-deux mille prêtres, chargés de desservir les quatre mille temples de cette immense cité. Son costume se compose d'une longue tunique, sur laquelle il porte une grande robe rouge ; un voile blanc et transparent, orné de franges d'or, lui couvre la tête; il descend jusqu'au milieu du corps, et jamais le peuple ne voit sa figure.

Donc naguère, le daïri tomba malade. Aussitôt le grand-prêtre fut appelé au palais avec le collège sacerdotal, composé de deux cents prêtres du premier degré chargés de l'administration religieuse de l'em-

Curiosités de V Ancien Monde: 4

pire. L'étal du malade devenant très lyave, on icconnul (jnc sa mort était certaine et qu'elle ne tarderait pas à arriver. Les prêtres alors se répandirent dans les temples et annoncèrent au peuple que le daïri s'était mis en communication avec les sept grands dieux, du ciel et qu'il allait renouveler son âme dans le sein de Ten-Sio-Daï-Tsin, le premier de ces dieuv. Celte divinité japonaise, d'après la croyance du pays, a créé le monde et le Japon. Elle a eu un règne de vingt-cinq mille ans, et c'est d'elle que sont descendues toutes les dynasties qui ont régné sur le Japon. L'empire entier l'adore et l'invoque comme sa patronne. Lorsque les prières furent terminées , les prêtres déclarèrent qu'à compter de ce moment le peuple serait admis au palais et qu'il pourrait jouir de la vue du pontife vénéré. On accourut en foule au palais.

Le daïri reposait sur un lit de parade. Il était velu d'une tunique blanche, et une enveloppe de gaze, adhérente à la peau, dessinait ses traits, qui paraissaient recouverts d'un masque très léger. Les prétces priaient à haute voix et brûlaient des parfums autour de lui. En effet, le lendemain, à neuf heures du malin, le daïri mourut, et aussitôt qu'il eut rendu le dernier soupir, le grand-prêtre lui soulevant les bras pour faire voir qu'il était sans vie, annonça que son âme était partie au séjour des dieux spirituels, mais qu'elle allait bientôt revenir. Alors le plus grand silence s'établit.

Au bout de dix minutes, le grand-prêtre, entouré des membres du collège sacerdotal, jeta sur le corps du daïri un grand voile blanc, qu'il retira aussitôt ; et , à la place même qu'occupait le cadavre à peine refroidi, on vit un être entièrement semblable au premier, plein de vie et de santé, qui se leva sur son séant, puis descendit, monta sur un autel placé près du lit, et bénit le peuple qui poussa des cris d'allégresse. Ainsi, par un stratagème très adroitement pratiqué, ces prêtres avaient substitué au corps du daïri la personne de son fils , qui est en même temps son héritier. La manœuvre qu'ils emploient toujours en pareille circonstance est d'autant plus facile à exécuter, que le lit de parade est placé sur une estrade recouverte de voiles, qui permettent de manœuvrer une trappe cylindrique, sans que le peuple, dont la crédulité est inépuisable, puisse s'en apercevoir.

Le corps du daïri fut enlevé du palais pendant la nuit et porté au temple d'Ycié par les membres du collège sacerdotal. Il fut mis sur un bûcher et brûlé par eux. Lorsque cet acte s'accomplit, les portes du temple sont fermées, personne ne peut y pénétrer. Celui qui enfi-eindrail la consigne serait déclaré sacrilège et brûlé vif.

Le temple d'Ycié, le plus beau de la ville, renferme plusieurs rangées de statues en bronze du dieu Ten-Sio-Daï-Tsin. Ces statues ont environ un mètre de hauteur. Elles sont creuses, et ont derrière la tête une

ouverture assez grande. Les cendres de chaque daïri sont déposées dans une de ces urnes comme dans une urne funéraire. Le peuple n'est pas admis à visiter la partie du temple qu'occupent ces diverses figures.

Le lendemain du jour où la cérémonie funèbre s'accomplit, une solennité d'un tout autre genre a lieu. C'est rexaltation du nouveau pontife qui, pour les Japonais, a renouvelé son âme au séjour des sept grands dieux spirituels.

Ce jour-là, le nouveau daïri quitta son palais, entouré de tous les prêtres, et parcourut les différents quartiers de la ville de Miyako, sur un char traîné par cent chevaux blancs. Partout sur son passage le peuple se prosternait et lui adressait des prières comme à la divinité elle-même. Tous les travaux étaient suspendus, tous les prisonniers mis en liberté et les procédures criminelles annulées.

A la nuit tout rentra dans le calme; mais au retour du soleil, le cortège se remit en marche dans le même ordre et se rendit à Nara, située à une faible distance de Miyako , et qui est régardée comme une des villes saintes de l'empire. Elle renferme un grand nombre de temples, dont le principal a des dimensions colossales. Il est environné d'un portique carré, soutenu sur chaque face par cent colonnes ayant un mètre de diamètre. La statue du dieu auquel cet édifice religieux est consacré se trouve placée au centre, et elle a quarante-cinq mètres de largeur, à la hauteur des épaules.

Le lendemain, le daïri , revenant de Nara, fit son entrée solennelle dans sa capitale. Aussitôt qu'il fut de retour, le collège sacerdotal ordonna des prières publiques dans tous les temples de l'empire, pour célébrer l'événement important qui venait de s'accomplir.

Pendant ces cérémonies bizarres, celui qui donnerait les marques les plus légères d'incrédulité ou même d'indifférence, serait massacré à l'instant même. Il y a dans la ville de Miyako, comme dans le reste du Japon, un assez grand nombre de bouddhistes qui, lorsque ces faits se passent, restent enfermés dans leurs demeures et montrent pour la religion de leurs adversaires la plus profonde indifférence.

Autrefois, le daïri réunissait au Japon la puissance temporelle au pouvoir spirituel ; mais, vers l'an 1200, ayant appelé à son secours le séogoun ou commandant supérieur de l'armée, celui-ci demanda à parlager aveclui son autorité, qui alla en s'affaiblissant jusque vers l'an 1590, époque à laquelle le séogoun s'empara du pouvoir, se déclara indépendant, cl laissa au daïri la puissance spirituelle, qu'il a conservée dans toute sa plénitude. Depuis ce temps , les successeurs du séogoun n'ont cessé de régner, et l'empereur actuel du Japon est son descendant direct. Il n'a jamais eu de lutte avec le daïri, et il y a peu

d'exemples dans riiisloire d'une séparation aussi complète et aussi bien observée du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel.

Les adeptes de la religion de Sinto ou des esprits pensent que les âmes des liommes vertueux habitent les régions lumineuses au seuil desquelles le Japon est placé, et qui sont le séjour habituel des sept dieux spirituels. Selon eux, les âmes des méchants sont destinées à errer éternellement dans les vagues de l'air, repoussées par les dieux du ciel et par ceux de la terre.

Les prêtres de Sinto, qui sont au nombre de soixante mille dans toute l'étendue de l'empire, se soumettent à une pratique qui rappelle la métempsycose. Ils s'abstiennent de toute nourriture animale et ne mangent que des légumes, des fruits et du froment. Ils appellent leurs dieux Sin ou Kami, et leurs temples miya. Indépendamment des autres objets allégoriques, au centre de chaque temple se trouve placé un grand miroir de métal dont le poli est soigneusement entretenu, et qui signifie que, si les taches du corps sont fidèlement reproduites par cette glace, de même les taches de l'âme ne peuvent échapper aux regards des immortels.

L'autre religion pratiquée au Japon est celle de Boutsdo, qui est à peu près la même que celle de Bouddha, à part quelques maximes étrangères qu'elle y a ajoutées. Elle admet le dogme de la transmigration des âmes ; elle menace les méchants des tortures et des supplices de l'enfer, et dans la description qu'elle fait de ce lieu terrible, on retrouve le pont des âmes, les abîmes d'eau et de feu, et d'autres images appartenant aux cultes thibétains. Elle croit à l'existence d'un paradis, véritable lieu de bonheur, appelé Gokurak, qui est gouverné par le dieu Amida. Du reste, boutsdoïsme et bouddhisme sont tellement mêlés, dans les pratiques et les croyances, avec le sintoïsme, qu'à un moment donné ces diverses religions n'en feront plus qu'une.

Page 1