UN VOYAGE EN CHINE
Un missionnaire apostolique, le vénérable M. Hue, étant en Chine, dut la traverser dans toute sa longueur. Nous extrayons de son journal de voyage quelques pages du plus haut intérêt, et qui jettent un grand jour sur cette contrée si peu connue.
Voici de quelle manière voyageait notre apôtre :
« La route que nous suivions depuis Ta-Tsien-lon allant toujours en pente , nous nous trouvâmes bientôt dans une profonde et étroite vallée , arrosée par un limpide ruisseau aux rives om-
DE l'ancien monde. 67
bragées de saules et de touffes de bambous. Des deux côtés s'élevaient perpendiculairement de hautes et majestueuses montagnes ornées de grands arbres, de lianes et d'une inépuisable variété de plantes et de fleurs. Nos yeux s'enivraient de cette belle verdure émaillée des plus vives couleurs, et toutes les puissances de notre âme étaient dans le ravissement. Notre être tout entier se dilatait au milieu de ces riches épanouissements de la nature...
» Le chemin suivait ordinairement le cours de Teau. Souvent nous passions d'une rive à l'autre, tantôt sur de petits ponts de bois recouverts de gazon, et tantôt sur de grosses pierres jetées au milieu du ruisseau. Mais rien n'était capable de ralentir la marche de nos porteurs ; ils allaient toujours avec la même rapidité, franchissant, pleins de courage et d'agilité, tous les obstacles qui se rencontraient sur leur passage. Quelquefois ils faisaient une petite halte pour se délasser un peu, essuyer leur sueur et fumer la pipe ; puis ils reprenaient leur marche avec une ardeur nouvelle. L'étroite vallée que nous suivions était peu fréquentée. Nous rencontrions seulement, de temps en temps, quelques bandes de voyageurs, parmi lesquels il nous était facile de distinguer le vigoureux et énergique barbare thibétain du civilisé Chinois à la face blême et rasée. De toute part, on voyait des troupes de chèvres et de bœufs à long poil brouter les pâturages de la montagne, pendant que de nombreux oiseaux chantaient et folâtraient parmi les branches des arbres.
» Le lendemain, la route devint plus sauvage et plus périlleuse à mesure que nous avancions. La vallée se rétrécissait de plus en plus , et nous rencontrions fréquemment devant nous d'énormes rochers et de grands arbres tombés de la crête des montagnes. Bientôt le ruisseau, qui la veille n'avait cessé de nous accompagner comme un ami fidèle, s'éloigna de nous insensiblement, et finit par disparaître dans une gorge profonde. Un torrent, que nous entendions gronder depuis longtemps et par intervalle, avec un bruit sourd semblable aux lointains roulement du tonnerre, déboucha brusquement de derrière une montagne, et s'en alla tout furieux à travers les rochers. Nous le suivîmes longtemps dans sa course vagabonde. On le voyait descendre en bruyantes cascades le long du granit, ou, semblable à un gigantesque serpent, traîner ses eaux verdâtres dans de sombres enfoncements. Cette seconde journée de marche ne neus offrit pas, comme la précédente, les attraits paisibles et gracieux de' montagnes recouvertes d'arbres et de fleurs. Cependant ces âpres et sauvages grandeurs de la nature n'étaient pas non plus sans charmes. Nous quittâmes enfin ces défilés scabreux; et, après avoir traversé une large vallée nommée Plaine aux herbes jaunes, Hoang-Tsao-ping, où l'on remarque une grande variété de culture et de
végétation, nous arrivâmes au célèbre pont Lon-ting-Khiao, (lue nous (lûmes traverser à pied à pas lents.
» Ce pont fut construit en 1701. Sa longueur est de trente-deux toises et sa largeur de dix. pieds seulement. Il se compose de neuf énormes chaînes de fer, fortement tendues d'une rive à l'autre, sur lesquelles sont posées des planches transversales mobiles, mais assez bien ajustées. La rivière Lon, sur laquelle est suspendu le Lon-ting-Khiao, coule avec une si grande rapidité qu'il a toujours été impossible d'y construire un pont d'un autre genre. Les deux rives sont extrêmement élevées; aussi, quand on est au milieu du pont , si on regarde de cette hauteur les eaux du lleuve qui fuient avec la vitesse d'une flèche, il est prudent de se tenir fortement cramponné aux garde-fous, de peur d'être saisi par le vertige et de se précipiter dans l'abîme. On a soin de marcher toujours très lentement , parce que , le pont étant d'une grande élasticité, on risquerait de faire la culbute.
» Le jour suivant nous escaladâmes le Fey-yué-ling , montagne gigantesque, dont les rochers monstrueux s'élèvent presque perpendiculairement. Leurs pointes blessent la vue du voyageur. Pendant l'année entière, tout est couvert de neige el entouré de nuages jusqu'au pied de la montagne. Le chemin est affreux et passe par des rochers et des crevasses ; c'est une des routes les plus difTiciles de toute la Chine. Nous trouvâmes donc de la neige sur cette fameuse montagne, et en la trouvant, il nous semfila voir réunies et amoncelées toutes les horreurs et les misères des routes du Thibet et de là ïartarie. Nous étions comme des malheureux qui, après s'être arrachés du fond d'un abîme par des efforts de tout genre, y sont tout-à-coup précipités de nouveau. Les porteurs de nos palanquins firent des prodiges d'adresse, de force et de courage. Dans les endroits les plus difficiles, nous voulions descendre pour leur procurer un peu de soulagement ; mais ils ne le permettaient que rarement, car ils mettaient une sorte d'amour-propre à gravir comme des chamois les rochers les plus escarpés , et à franchir d'affreux précipices, toujours portant sur leurs épaules ce lourd palanquin, qu'on voyait se balancer au-dessus des abîmes. Que de fois le frisson est venu parcourir nos membres ! Il n'eût fallu qu'un faux pas pour nous faire rouler au fond de quelque gouffre et nous broyer contre les rochers. Mais rien n'est comparable à la solidité et à l'agilité de ces infatigables porteurs de palanquins. Ce n'est que parmi ces étonnants Chinois qu'il est possible de trouver des gens de cette trempe. Ils exercent leur épouvantable métier avec une prestesse et une jovialité dont on est stupéfait. Pendant qu'ils courent sur ces affreux chemins, haletants, le corps ruisselant de sueur, et perpétuellement exposés à se casser quelque membre, on les entend rire, plaisanter, quolibeler, comme s'ils étaient
tranquillement assis dans une taverne à thé, La taxe de leur salaire est fixée à un sapèque par li, ce qui revient à peu près à un sou par lieue. Ainsi ils peuvent tout au plus gagner la valeur de dix sous dans une journée. Avec cela ils doivent se nourrir, se vêtir, se loger et trouver encore du superflu pour passer la majeure partie des nuits à jouer et h fumer de Fopium.
» Sur le sommet de la montagne, nos porteurs prirent un peu de repos ; ils dévorèrent avec avidité quelques galettes de maïs et fumèrent plusieurs pipes de tabac. Pendant ce temps, nous contemplions en silence de gros nuages roux et gris qui tantôt se balançaient ou se traînaient pesamment sur les flancs de la montagne, et tantôt demeuraient immobiles, se dilatant, se gonflant peu à peu et semblant vouloir s'élever jusqu'à nous. Au-dessous des montagnes on voyait se dessiner en miniature des groupes de rochers avec de profonds ravins, des torrents écumeux, des cascades et des vallons cultivés avec soin, ou de grands arbres au noir et épais feuillage tranchaient vivement sur la tendre verdure des rizières. Le tableau se complétait par quelques habitations à moitié cachées dans des touffes de bambou, d'où s'échappent par intervalle de légers tourbillons de fumée... »