AVENTURES SUR LE FLEUVE BLEU
Sur un point du voyage, le mandarin Ting fut chargé de s'occuper de notre voyageur et reçut la mission de l'autorité supérieure de veiller à son bien-être. Afin de plaire à M. Hue, Ting commença par lui montrer d'excellents palanquins que le pérégrinateur accepta. Ting reçut donc l'argent nécessaire pour les acheter, mais il succomba à la tentation d'en garder la moitié pour lui, et, avec le reste, de faire raccommoder et vernisser à neuf deux vieux palanquins étroits, disloqués et si incommodes , que ceux qui devaient s'en servir seraient exposés à une affreuse gêne.
Pour déjouer les ruses du mandarin, le père Hue avisa.
« Sur le soir, dit-il, comme nous prenions le thé en commun, nous dîmes à notre conducteur que nous avions arrêté un projet pour le lendemain.
— » Oh ! je comprends, je devine, dit-il avec l'air satisfait d'un homme qui se croit une grande sagacité, vous n'aimez pas la chaleur, et vous désirez partir demain de bonne heure, afin de jouir de la fraîcheur du matin; n'est-ce pas que c'est cela?
— » Pas le moins du monde. Demain tu partiras seul ei lu retourne-
ras à ïching-ton-fou; (u iras trouver le vice-roi et tu lui annonceras que nous ne voulons plus de loi...
» Nous prononçâmes ces mots d'une manière si sérieuse, que maître Ting ne pouvait assurément avoir la pensée de la prendre pour une plaisanterie. Il se leva brusquement et se mit à nous contempler bouche béante, et d'un air stupéfait. Nous continuâmes :
— » Tu diras donc au vice-roi que nous ne voulons plus de toi et que nous le prions de nous envoyer un autre conducteur; et si le viceroi te demande pourquoi nous ne voulons plus de toi, tu pourras lui répondre, si cela te fait plaisir, que c'est parce que tu nous as trompés en nous'faisant partir avec de mauvais palanquins que nous n'avions pas choisis, et en supprimant deux porteurs.
— » C'est vrai ! c'est vrai ! s'écria maître Ting, chez qui les esprits vitaux s'étaient un peu remis en circulation, je me suis bien aperçu, en chemin, que ces palanquins n'étaient pas faits pour des gens de votre qualité. Ce qu'il vous faut, à vous, ce sont de beaux et bons palanquins à quatre porteurs; qui pourrait en douter?...
— » Seigneur Ting, dîmes-nous, nous savons à quoi nous en tenir au sujet de cette fraude; du reste, peu nous importe de connaître celui qui a volé l'argent des palanquins : en aurons-nous d'autres? Voilà la question.
— » Oui, certainement : est-ce que des personnages comme vous pourraient aller de cette façon?
— » Quand les aurons-nous?
— >■> Tout de suite... Demain... »
— » Fais bien attention à ce que tu dis; ne dilate pas ton cœur et les paroles outre mesure.
— » Demain, sans retard, vous aurez de meilleurs palanquins...
— » Puisqu'il en est ainsi, nous partirons ensemble.
» Le lendemain, dès que l'aube parut, on nous annonça que toul était prêt pour le départ; nous entrâmes dans nos étroites prisons cellulaires, et après mille circuits à travers les rues de la ville, le cortège arriva à un grand port, sur les bords du Tameux Yang-tze-Kiang, fleuve Fils de la Mer, que les Européens nomment fleuve Bleu. Maître Ting s'approcha de nous, et nous dit le plus gravement du monde que la route par terre devant^ être longue, diflicile, montueuse, semée de précipices et de gouffres, il avait eu la bonne pensée de louer une barque, afln de nous rendre le trajet plus commode, plus agréable et plus rapide. Au fond, cela nous allait, nous arpentions la terre ferme depuis si longtemps, qu'une petite navigation devait nécessairement nous sourire; le ciel pur et serein nous présageait une délicieuse journée, et nous savourions déjà par avance le bonheur de nous sentir emportés par le courant majestueux du plus beau fleuve du monde, pendant que
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naus contemplerions à loisir les splendeurs et les magnificences de ses rives. Nous montâmes donc aussitôt sur le pont de la jonque, et nos palanquins furent logés à fond de cale.
» Ceux qui n'ont pas une bonne dose de patience, et qui ne se sentent aucune disposition pour en acquérir, ne doivent pas songera aller dans le Céleste-Empire pour goûter les charmes de la navigation à bord des jonques chinoises ; ils risqueraient de devenir fous ou enragés avant même qu'on fît mine de lever l'ancre. A peine le cortège fut-il parvenu au port que tout le monde s'empressa de monter à bord, et là chacun chercha à s'installer de la manière la plus conforme à ses goûts. Les Chinois, corps et âme, sont d'une nature qui nous a semblé beaucoup tenir de celle du caoutchouc. La souplesse de leur esprit ne peut être comparée qu'à l'élasticité de leur corps. Aussi faut-il voir comment ils savent trouver un bon coin, puis s'y faire un nid, s'y blottir et s'y arrondir comme dans un moule. La position une fois prise, en voilà pour toute la journée. A peine arrivés à bord, nos nombreux compagnons de voyage se trouvèrent casés. Les porteurs de palanquins, car ils étaient aussi de la navigation, s'étaient arrangés les uns sur les autres dans la cuisine, où l'air et le jour n'arrivaient que par une petite lucarne. Cette sorte de gens est accoutumée à respirer sans air et à voir sans lumière. Aussitôt qu'ils furent accroupis ils se livrèrent avec ardeur au jeu de cartes. Les soldats, nos domestiques et ceux des mandarins, avaient formé plusieurs groupes dans l'entrepont en adoptant des postures impossibles et inimaginables. Ils se régalaient delhé, de fumée de tabac et de causeries bruyantes. Nos deux conducteurs, le civil et le militaire, maître Ting et l'officier Leang, s'étaient réfugiés dans une espèce d'alcôve fermée par des rideaux qui laissaient passer à travers leurs nombreuses déchirures quelques blanches vapeurs et les pâles rayons d'une petite lampe. L'odeur fétide qui s'exhalait de ce sordide réduit indiquait assez que les chefs de l'escorte en étaient à s'enivrer d'opium. Quant à nous, seuls et tranquilles sur le pont de la jonque, nous nous promenions d'un bout à l'autre, humant de tous nos poumons l'air frais du matin et nous récréant à considérer le mouvement du port et les figures réjouies d'une foule de badauds, pour lesquelles nous étions le spectacle le plus étonnant qu'ils eussent jamais vu. Du reste, pas un matelot, pas un marin, ni sur ni dans la barque. 11 n'y avait qu'un vieux Chinois pelotonné à côté de la barre du gouvernail, et qui paraissait se préoccuper fort peu des choses d'ici-bas et probablement encore moins de celles de l'autre monde. Il avait le menton appuyé sur les genoux, qu'il tenait embrassés de ses deux mains. Depuis que nous étions arrivés, il n'avait pas quitté un seul instant cette belle et confortable attitude. Nous lui demandâmes si nous ne partirions pas bientôt. Alors il se leva, et nous dit en regardant le ciel :
— » Qui est-ce qui sait cela? moi, je ne suis pas le patron, je suis le cuisinier.
» — Où donc est le patron? Où sont donc les matelots?
— » Le patron est chez lui et les mariniers sont au marché.
» Sur ces informations, nous reprîmes, nous, notre promenade, et le vieux cuisinier sa posture favorite. Un Européen encore novice dans le Céleste-Empire n'eût pas manqué de s'impatienter beaucoup et de faire un peu de mauvais sang; l'occasion était assurément favorable.
» Eutin, après deux longues heures d'attente, les mariniers, s'étant sans doute souvenus qu'ils avaient une jonque dans le port, arrivèrent tranquillement les uns après les autres. Le patron fit l'appel, et l'équipage s'étant trouvé au complet, on amena la planche qui allait du pont au rivage. C'était déjà quelque chose ; mais il s'en fallait bien que nous fussions encore prêts à partir. Nos deux mandarins étant sortis de leur tanière à opium, vinrent trouver le patron, et alors commencèrent des disputes interminables, ear on n'était pas encore d'accord sur le prix. Il n'était pas loin de midi quand toutes les dilTicultés furent aplanies. Les matelots entonnèrent leur chanson nazillarde pour virer au cabestan, on déploya les larges voiles en nattes de jonc ; la grosse ancre en bois de fer fut bientôt à flot, et la brise et le courant nous poussèrent avec rapidité loin du port, pendant qu'un matelot frappait à coups redoublés sur un sonore tam-tam pour saluer la terre.
)) Nous nous étions promis une agréable et magnifique journée. La matinée, comme on l'a vu, avait laissé beaucoup à désirer ; mais ce fut bien pis après midi. Le ciel se couvrit peu à peu de nuages, et à peine avions-nous fait un quart d'heure de navigation, qu'une pluie battante nous força de quitter le pont et d'aller nous réfugier dans l'intérieur de la jonque, au milieu d'un air étouffant et d'une cohue étourdissante. A peine descendus des montagnes glacées du Thibet, nous eûmes beaucoup à souffrir dans cette espèce d'étuve où nous n'avions à respirer que les vapeurs brûlantes et nauséabondes du tabac et de l'opium. Après avoir été exposés si longtemps à mourir de froid, nous étions menacés d'être asphyxiés par la chaleur. Telles sont les vicissitudes de l'existence du missionnaire; mais Dieu ne l'abandonne pas; il soutient toujours son courage et sait lui faire trouver un bonheur ineffable sous les ardeurs du tropique comme au milieu des neiges de laTartarie.
» Pendant que nous étions à nous calciner dans un coin de cette grande tabagie, nos Chinois paraissaient vivre parfaitement cà l'aise. Ils .soufflaient bien un peu de temps en temps, mais on voyait bien qu'en somme ils étaient heureux. Maître ïing, surtout, avait l'air extrêmement satisfait de lui-même. Après avoir abondamment fumé du tabac et de l'opium et avoir avalé un nombre considérable de lasses de thé, il se mita fredonner ses longues litanies , sans doute pour re-
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mercier son patron Kao-Wang de l'avoir si bien protégé dans son entreprise
» Si la navigation eût été supportable, nous eussions été heureux de pouvoir fournir à notre conducteur roccasion de réaliser une petite fortune ; mais elle fut détestable et plus d'une fois dangereuse. La pluie ne discontinuait pas un seul instant ; et comme nous étions partis fort tard, la nuit vint nous surprendre que nous avions à peine parcouru la moitié de notre course. La navigation sur le fleuve Bleu, si sûre et si facile dans l'intérieur de la Chine, alors qu'il a acquis tout son développement et qu'il roule avec majesté ses eaux profondes à travers de vastes plaines, présente de graves difficultés dans la province montueuse de Sse-tchouen. Son cours a souvent la rapidité d'un torrent, et son lit tortueux et semé d'écueils exige, de la part du navigateur, une grande prudence et beaucoup d'expérience. Aussi, le vice-roi avait-il prescrit que nous ferions la route par terre ; mais il avait compté en-dehors des calculs de maître Ting, qui n'avait pu résister à la tentation de spéculer sur notre vie et sur la sienne
» Il était minuit passé quand nous arrivâmes au port de Kien-tcheou, ville de troisième ordre. La nuit était d'une obscurité profonde, et la pluie continuait toujours. Nous allâmes jeter l'ancre le plus près possible du rivage »