PÈCHE AUX ALLIGATORS
» Nous revînmes au bungalow, convaincus que les villageois avaient pris l'hyène pour un guépard; et, après que mon ami se fut lavé et pansé, nous montâmes tous les Ircys dans mon char à bœufs et nous arrivâmes à Bowani peu après le coucher du soleil.
» Le lendemain matin, nous allâmes faire une promenade avec nos carabines le long des bords de la rivière, où l'on avait vu la veille plusieurs alligators se chauffer au soleil sur un banc de sable. Mais bien que nous vîmes un grand nombre d'empreintes de leurs griffes énormes creusées dans le sable près du bord de l'eau, nous n'aperçûmes aucun d'eux.
» Alors je résolus d'employer un nouveau genre de pèche à la ligne.
DE l'ancien monde. 65
Je retournai au village, et je commandai au forgeron de me forger deux larges hameçons barbelés au bout d'une couple de fortes chaînes pour flotteurs : j'y attachai des blocs de bois de manguier, très léger sur l'eau. Je me fis ensuite accompagner d'un savetier de village, paria de la dernière classe, avec une paire de jeunes cochons, et mon domestique apportait en même temps une certaine quantité de mouton cru pour servir d'appât.
» Tous mes arrangements pris, je revins à l'endroit où j'avais laissé mes amis couchés derrière des buissons. Je leur expliquai mes intentions. Je passai les cordes par -dessous les fourches des arbres ; j'appâtai mes hameçons et je les lançai dans la rivière. Le savetier saisit bientôt mon idée, et, en mordant le bout de la queue des cochons, il provoqua une musique mélodieuse qui eut promptement l'effet désiré en attirant les alligators vers cette partie de la rivière. Je jetai plusieurs morceaux de mouton dans le courant, et très peu de temps après plus d'une douzaine de ces bêtes énormes pataugeaient aux environs et se disputaient les uns aux autres la viande.
» Enfin l'un de mes flotteurs reçut une secousse et disparut sous l'eau. Mes chasseurs et les villageois saisirent la corde, et à grand'peine nous hissâmes l'animal sur le bord de la rivière, où ir commença à se rouler dans le sable, en essayant de vomir l'appât et en donnant de tous côtés des coups de queue tels que je craignais de le voir couper la corde et s'échapper. Je le renversai à l'aide de ma carabine, et je fis avec difficulté glisser sur sa tête un nœud coulant. Quelques minutes après, mes gens lui avaient attaché la gueule avec une forte corde et replié les pattes sur le dos, ce qui permit de le traîner plus loin en triomphe.
» En moins de deux heures, nous parvînmes à en prendre quatre autres', dont le plus grand avait un peu plus de onze pieds de long. Nous les laissâmes ensuite en liberté dans la plaine , et , montant à cheval, nous les tuâmes avec nos épieux, qui entraient assez facilement dans la gorge, derrière les épaules et sous le corps. Nous trouvâmes qu'une balle de carabine forcée perçait sans dilTiculté toutes les parties du dos ou de la tête, que certains écrivains prétendent être à l'épreuve des balles »