‹ Les Curiosités de l'Ancien MondeChapitre 33 sur 97 · Ô6 LES CURIOSITÉS · texte numérisé non relu

Ô6 LES CURIOSITÉS

d'un large pupul, et nous étions en train d'y goûter le kieff à Torientale, mot turc signiliant un état d'existence rêveuse, quand le coi-ps est immobile, les sens en repos et l'esprit endormi. Alors que nous savourions des cigares et. des grogs, un villageois qui passait nous dit qu'il venait de voir un grand troupeau d'antilopes dans une plaine à deux milles environ plus loin.

» Nous chargeâmes nos carabines, et, apr es quelques minutes d'une course au galop, nous arrivâmes à l'endroit indiqué, où nous vîmes un troupeau se composant d'environ soixante femelles, et sept ou huit mâles qui se distinguaient aisément par leurs longues cornes en spirales, et leur couleur beaucoup plus foncée. Ils nous aperçurent presque immédiatement, et notre apparition soudaine parut leur causer une sorte de consternation; les femelles se réunirent en corps derrière les mâles, qui se tenaient comme en sentinelle et surveillaient nos mouvements avec soin, bien que nous fussions au moins à soixante mètres de distance. Je vis au premier coup d'œil qu'ils étaient très sauvages, et que la plus grande précaution serait nécessaire pour les approcher à portée. Nous revînmes donc lentement sur nos pas, jusqu'à ce que j'usse vu, au moyen de ma lorgnette, qu'ils avaient cessé de s'occuper de nous.

» J'indiquai à mes amis un endroit où ils pouvaient se poster sous le couvert de quelques buissons, tandis que j'essaierais d'arriver jusqu'au chef de la troupe, un beau mâle noir avec un bois superbe, et de rabattre, si c'était possible, les autres vers l'embuscade de mes amis. Je retirai ma casquette de chasse blanche, et j'y substituai une coiffure composée de plantes grimpantes. Je coupai un certain nombre de bagucltt?s pliantes , que j'entrelaçai de manière à en former une espèce d'écran dans lequel j'enfonçai des branches vertes pour le faire ressembler autant que possible à un buisson, et en y laissant une ouverture où pourrait passer ma carabine. Cela fait, je m'avançai en me tenant sous le vent, jusqu'à ce que je fusse arrivé à cinq cents mètres du troupeau, qui broutait insoucieux du danger,

» Je me couchai là quelque temps, de tout mon long, sur la terre, derrière mon écran, et braquant ma lunette de campagne , j'examinai le troupeau pendant un moment avant de pouvoir distinguer le chef, que j'aperçus enfin étendu et occupé à ruminer à quelque distance des autres. Je me glissai doucement en avant, parfois courbé en deux, parfois rampant sur les mains et les genoux, ce qui ne laisse pas d'être extrêmement pénible, et j'arrivai ainsi à deux cents mètres de lui ; mais, me sentant hors d'haleine, je dus m'arrêter quehiues instants. Dès que j'eus repris mon souille, je continuai à m'avancei- lentement jusqu'à cent Tingl mètres de dislance. Là, je m'aperçus, à un mouvement du

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troupeau , que mon buisson ambulant avait excité quelques soupçons.

» Les antilopes commencèrent à se réunir et à tendre le cou dans ma direction : cette manœuvre fut immédiatement aperçue et comprise par le chef, qui bondit sur ses pieds, piétina, puis s'avança de cinq ou six pas vers moi en aspirant l'air. Cette position m'offrait un beau coup à tirer : je levai ma carabine et pressai la détente juste au moment où il poussait un aboiement grave, signal d'alarme pour le troupeau. Ce fut son dernier cri d'appel, car mon canon rayé fut fidèle : la balle siffla et lui entra dans le cœur ; il fit un saut énorme et to^mba mort. Je tirai mon second coup dans le troupeau, qui était en pleine retraite, et je jetai à bas une femelle, dont ma balle brisa les fausses côtes, près de l'épine dorsale. Sautant ensuite sur Gooty, que m'avait amené mon groom, je suivis le troupeau en le chassant vers l'endroit où mes amis se tenaient cachés. Tous deux tirèrent : .William tua un jeune mâle à longue portée, et le percepteur eut pour sa part une femelle, après avoir manqué deux coups superbes. . . »

■ HISTOIRE DE SIISGES.

'< Nous revînmes à Andior, où nous trouvâmes nos tentes dressées à l'ombre d'un magnifique manguier, et non loin d'une vieille pagode ruinée, sur les murs de laquelle se tenaient quelques vingtaines de singes de l'espèce commune, qui nous montraient les dents, jacassaient et faisaient mille grimaces sur notre passage.

» On raconte une curieuse histoire d'un détachement d'infanterie indigène qui fit venger par une colonie de ces singes l'insulte que lui avaient faite les habitants de Trippasore, dont la plus grande partie se compose de brahmines.

K Les soldats étaient en route pour la présidence, où ils escortaient les trésors, et les banians ou marchands de grains avaient haussé considérablement le prix du riz la veille du jour où ils avaient traversé la ville. Nos cipayes étaient furieux, mais ils dissimulèrent leur colère jusqu'à leur retour de Madras, où chaque homme avait rempli son sac de riz et de fèves douces. Quand ils repassèrent par la ville, ils jetèrent ces légumes sur les toits des maisons , où vivaient des Centaines de singes. Il en résulta une scène des plus drôles : immédiatement les tuiles tombèrent comme grêle dans les rues, et le jeu ne cessa que lorsque la plus grande partie des maisons eut été découverte. En elîet, les singes qui trouvaient les grains glissés sous les tuiles, soulevaient celles-ci et les jetaient en bas; le grain descendait sous la tuile inférieure, qu'ils.

enlevaient encore, et ainsi de suite, jusqu'à ce que le toit eût été démoli. Les brahmincs étaient consternés, mais ils n'osaient se plaindre, car le singe est considéré comme un animal sacré, à'cause de l'incarnation du dieu Haminan... »

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