DANS LA NUBIE ET LE DÉSERT
A mesure qu'on s'éloigne du Caire, en se dirigeant vers la Nubie, la population se rembrunit insensiblement : le cuivré succède au blanc, le jaune au cuivré; mais la gradation est si bien observée, la transition se trouve ménagée avec tant de soin, les nuances sont quol- (iuefois si légères, qu'on passe de la couleur blanche à la couleur noire, sans presque s'en apercevoir ; et lorsqu'on arrive chez les Barbarins, qui approchent de cette dernière couleur, on n'éprouve aucune sui-prise.
Les Barabrahs n'ont du type nègre que la couleur, et encore cette couleur n'est-elle pas d'un noir très prononcé : ils servent en quelque sorte de transition entre la population blanche et les races nègres pures, comme celles-ci servent de transition entre l'homme et le singe. Une
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crinière épaisse cl soyeuse, qui no ressemble pas plus aux cheveux des peuples occidentaux qu'à la laine des nègres, couvre leur (êle brune; et loin d'avoir les lèvres grosses et le nez épaté, ils ont plutôt les traits fins et le piofil dislingué.
A l'entrée de la Nubie, le paysage change d'aspect et se rembrunit comme la population. Aux belles plaines d'Egvp'esuccèdonl des terrains arid.'s et dc'iioiiillés; les ombrages deviennent rares, et le Nil lui-même n'est plus ce lleuve majestueux se déployant avec orgueil au milieu des champs qu'il féconde. Tout se rapetisse tlès qu'on a franchi la première calaracte et dépassé l'île de Philœ. L'ensemble du pays est triste et pauvre, et, compai'ée à la Nubie, l'Egypte a toutes les apparences d'une contrée prospère et florissante. Des collines couvertes de sables ou de pierres descendent de part et d'autre jusque dans le fleuve, et de temps en temps s'éloignent de la rive. La basse Nubie produit des céréales en petite quanlilé, des légumes, des dattes excellentes, du tabac, un peu de colon, du henné, du sel gemme et du séné. Les troupeaux sont une des principales richesses du pays.
M. Edmond Combes, dont j'ai déjà cité le nom, s'exprime ainsi sur l'entrée en Nubie :
« Toujours poussé par un vent favorable, notre cange remontait sans peine le courant et je me laissais aller au chaime de cette navigation si douce et si facile. Le Nil était moins animé qu'en Egypte ; nous rencontrions rarement des cangcs, et souvent les bords du fleuve paraissaient déserts. Le paysage était monotone, et nous voguions au milieu d'un calme profond. Nous avions souvent beaucoup de peine à nous procurer les choses nécessaires; on ne vendait plus de pain nulle part, et nous étions obligés de manger du biscuit comme en pleine mer. On ne rencontrait plus, comme en Egypte, les marchés improvisés sur les bords du Nil, les femmes attendant les voyageurs a\ec des dattes et du laitage
» A Talmès, aujourd'hui Kalabeheh, reste encore un grand temple qui touche au village. Entouré d'une muraille épaisse, il est appuyé contre une montagne. Il est soutenu par de belles colonnes, et ses peintures sont encore d'une fraîcheur admirable.
» J'avais rapidement visité ce temple et je me disposais à rentrer dans la barque, lorsque je fus retenu par des cris déchirants qui semblaient partir du pied de la montagne : je me dirigeai aussitôt de ce côté, et un spectacle alTreux s'offrit bientôt à mes regaids. Plusieurs jeunes femmes, dans une attitude désespérée, et tenant entre leurs bras des enfants ensanglantés, poussaient des cris lamentables et confondaient leurs larmes avec les vagissements de ces petits malheureux. Quelques vieillards calmes et résignés, les grand'pères des enfants, semblaienl adresser à ces femmes des paroles d'encouragement et de consolation.
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Je venais de me mêler à ce groupe désoié, sans qu'on eût paru faire attention à ma présence; mais impatient de connaître la cause d'un aussi grand désespoir, j'interrogeai l'un des vieillards : « Un grand malheur est sans doute venu fondre au milieu de vous, lui dis-je, puisque la douleur est générale? — Ces jeunes mères, me répondit gravement le vieux Nubien, viennent de couper elles-mêmes l'index de la main droite à tous leurs enfants mâles pour les rendre impropres au service militaire : ces douleurs présentes leur épargneront de grands chagrins à venir : Allah est juste et miséricordieux ! »
» Je frissonnai d'horreur en entendant ces paroles, et si je n'avais vu de mes yeux les mains sanglantes de ces enfants cà la mamelle, je n'aurais pu croire à tant de barbarie. Je fus saisi d'un sentiment de terreur et de pitié en voyant encore sur une pierre l'instruinent tranchant qui avait servi à cette affreuse opération. Les bourreaux et les victimes mêlaient leurs larmes, et cherchaient leur consolation dans de mutuelles caresses, car les bourreaux étaient les mères, et les victimes leurs enfants
» Pour prolîter de la brise, nous partîmes de Dandour, après une station de quelques minutes : nous dépassâmes, sans nous y arrêter, le temple de Kircheh, l'un des plus remarquables de la Nubie, et nous vînmes mouiller en face du village de Dekkeh. La négresse de M. de Saint-André, qui avait l'intention d'aller à terre, s'était parée de ses plus beaux habits. Il est faux que, pour les nègres, la perfection con • siste à avoir des lèvres énormes et un nez écrasé : cette négresse, glorieuse de sa brillante parure, posait depuis longtemps devant un miroir de petite dimension, qui, malheureusement, ne lui permettait de se voir qu'en détail. Après avoir admiré, avec une satisfaction naïve, la richesse de ses atours, elle regarda son visage et ne put s'empêcher de faire la moue là plus significative : elle pinça ses lèvres et pressa son nez avec ses doigts :
» — Voilà qui gâte tout, dit-elle en se tournant vers nous et en essayant de sourire pour dissimuler un peu son vif mécontentement. Pas de nez et trop de lèvres!... Comment donc faites-vous dans votre pays, ajoula-t-elle en s'adressant à moi, pour avoir des cheveux si longs et si doux? Il faut convenir que le monde est bien extraordinaire....
» — Il est probable, lui dis-je, que tu n'aurais pas songé à faire ces observations, si tu avais toujours Aécu parmi les nègres.
» — Peut-être, répondit-elle d'un air soucieux : cependant mes compati-iotes n'ignorent pas qu'il existe des races blanches dont ils disent beaucoup de mal, sans doute par jalousie et pour se consoler, d'être noirs.
V La négresse jeta de nouveau les yeux sur ses belles parures, cj^ retrouvant aussitôt sa gaieté : Qu'importe la couleur, reprit-elle, blancs '
Curiosités de V Ancien Monde. 7
ou noirs, nous sommes lous les enCanls d'Ailam el les esclaves d'Allah. Allons ù terre el ne parlons plus de nous. Et en même temps elle abandonna lacange, et, impatiente de se faire admirer, elle se dirigea vers le village, où nous la suivîmes.
» Elle portait le costume des grandes dames du Caire. Dès que les Barabralisde Dekkeh l'aperçurent, elle devint le centre d'un rassemblement d"liommes et de femmes, dont la surprise et l'admiration durent sintiulièrement liât ter son amour-propre. Les Nubiennes examinaient une à une, avec une curiosité curieuse, les diverses pièces de sa toilette, et s'étonnaient qu'une négresse, une femme qui, dans leur esprit, occupait le dernier rang dans la hiérarchie humaine, eût pu arriver à une pareille fortune.
» — Ta destinée a été heureuse, lui disait l'une d'elles en louchant de ses mains les étoffes soyeuses et les bracelets d'or. Ton -maître doit être bien riche !...
» Nous laissâmes Zennab jouir de son triomphe, et j'allai visiter le temple de Dekkeh. Ce monument, comme tou« ceux qu'on rencontre depuis la première cataracte, s'élève sur la rive gauche du fleuve. Il est d'une dimension imposante et remonte à une haute antiquité... .
» Quand je me rapprochai de la négresse, la scène avait changé : un cruel dédain avait succédé à l'admiration dont elle avait été l'objet. Les noirs, en général, ne sont pas fanatiques, mais comme toutes les natures faibles, ils se laissent facilement entraîner au mal. Dans aucun pays, les bons musulmans ne voient jamais sans un vif déplaisir un esclave noir passer entre les mains d'un infidèle. Or, il se trouvait là un pèlerin musulman qui, jaloux de ne plus être en ce moment l'objet exclusif de l'attention de ses compatriotes, voulut se venger de leur indilïérence en essayant de troubler la joie innocente de Zennab. Il l'humilia donc en lui faisant reproche d'appartenir à un chien de chrétien. Ses paroles furent accueillies avec d'autant plus de faveur que les femmes n'avaient pas vu sans envie le beau costume de la négresse. Alors les Nubiennes se montrèrent impitoyables. Excitées par le hadji (pèlerin), elles l'accablèrent d'invectives et la laissèrent seule, comme une pestiférée. Zennab, stupéfaite et désolée, avait les larmes aux yeux, et lorsque j'arrivai près d'elle, j'entendis le pèlerin lui dire d'un air triomphant :
), , — Voilà ce que l'on gagne à préférer les infidèles aux vrais croyants...
» M'élançanl aussitôt vers l'insolent qui bâtait le pas depuis qu'il m'avait aperçu, je lui appliquai un vigoureux coup de canne à travers le corps, en lui disant à mon tour :
„ —Voilà ce que gagne un vrai croyant à venir insulter une femme appartenant à un infidèle...
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» Dans ridée des Nubiens, je devais être un puissant personnage, puisque j'osais lii'attaquer à un musulman revenant de la Mecque. Aussi îe hadji, furieux, mais déconcerté, se contenta de me jeter un regard plein de haine, et s'éloigna en maugréant
» A Syène, après avoir franchi la première cataracte, le Nil redevient aussitôt navigable : il n'en est pas de même à Wady-Halfa, où se trouve la seconde. Quoique les cbutcs d'emi ne soient pas considérables, les cascades se succèdent de distance en distance, dans une longue étendue, et la navigation se trouve forcément interrompue pendant un temps. On arrive à cette seconde cataracte par une route sablonneuse, à travers un paysage d'une effrayante stérilité. Ce que la nature abandonnée à elle-même a de plus sombre et de plus sauvage se trouvait réuni autour de nous. Le Nil, couvert d'îlots et de rochers noirs, se précipitait en mugissant, et, se heurtant avec fureur coritre les écueils immobiles, il poursuivait sa route élernelle. Le roulement du fleuve troublait seul le silence de mort de cette triste solitude, éclairée par un soleil ardent. Des monts arides et décharnés s'élevaient sur la rive, et on se sentait mal à l'aise au milieu de ce désordre redoutable. Des blocs détachés de leur base primitive avaient de nouveau pris racine parmi les joncs de la vallée, et il semblait que rien d'humain n'avait dû passer par là... »