UN DÉSERT EN NUBIE
« Mxiinteiiant, me voici dans le désert, cheminant au pas des chameaux, exposé toute la journée aux rayons ardents du soleil africain, couchant le soir sur une natte, .sans abri -contre le vent, et m' éveillant le matin couvert d'une rosée abondante et froide, qui, chaque nuit, apporte sa fraîcheur aux sables calcinés.
» Lorsque les habitations de Wady-Halfa eurent disparu derrière nous, un profond silence régna de toute part et nous nous trouvâmes au milieu de terres empreintes d'une affreuse désolation. En présence de cette nature en deuil, je m'arrêtai plongé dans une morne contemplation ; et cependant ce n'était pas encore là le désert dans son effrayante nudité et dans toute son horreur. Ce que le voyageur redoute surtout dans les solitudes de l'Afrique, c'est la soif : ici, le Nil, qui reparaissait de distance en distance, nous mettait à l'abri de cette grande et juste crainte ; ce qui attriste et fatigue dans ces mêmes solitudes, c'est l'uniformité et l'absence totale de végétation.
» Les déserts sont loin d'avoir tous le même aspect : pour la configuration du sol, la nature se montre aussi variée dans les grands espaces
iOO LES CURIOSITÉS
frappés de mort que ilans k's régions féililes c\ liabilées. I^cs nombreuses caravanes qui sillonnent rAfri(|uc et l'Asie paraissent tantôt de vastes plaines de sable parfaitement unies et entiéi-ement dépouillées, comme de Suez au Caire et dans le désert de Korosco ; tantôt elles s'enfoncent dans des solitudes également arides et nues, mais coupées par des chaînes de montagnes, traversées par de larges vallées et des lits de torrents desséchés, comme de Wady-Halfa à Dongolah, de Kéneh à Cosséïr et dans les paysages sévères de TArabic Pétrée. D'autres fois encore, ce sont d'immenses plaines sablonneuses qu'il faut parcourir, mais elles sont couvertes d'arbres et peuplées d'animaux de toute espèce, comme dans les déserts de Béyouda et du Kourdofan ; ou bien encore dans une seule et grande traversée, on rencontre successivement toutes ces variétés réunies : les plaines arides, les montagnes et les vallées, les sites dépouillés et les bois solitaires, comme dans ,1e trajet de Berber à Souakim et dans quelques parties de l'Arabie Déserte.
» Les caravanes ont généralement des stations fixées et c©nnues de tous les conducteurs de chameaux, et ces stations présentent toujours quelque avantage aux voyageurs : elles sont situées sur des élévations dans les lieux suspects, et une vigie attentive peut signaler à l'avance le danger qui approche ; dans ces routes sûres, elles offrent un abri contre les vents et les sables qu'ils emportent. Les unes sont dans le voisinage des sources, les autres près de quelque ombrage impatiemment attendu ; dans quelques-unes on trouve des fourneaux préparés, des morceaux de bois noircis par la fumée ou le crottin desséché qui sert de combustible dans ces tristes contrées.
» Le soleil avait disparu^ lorsque après quatre heures de marche nous arrivâmes à la première des stations ; nous étions revenus sur les bords du Nil. Nos guides nous prévinrent qu'il était temps de s'arrêter, et, comme dans les temps les plus reculés, ils firent reposer les chameaux sur leurs genoux, les débarrassèrent de leurs fardeaux et les conduisirent au fleuve pour les désaltérer. Ils mesurèrent ensuite pour chacun d'eux une ration de fèves écrasées qu'ils mirent dans un sachet d'une étolïe rude et noire ; chaque animal enfonça son museau dans l'un de ces sachets qu'on attacha au-dessus de ses mâchoires, et les chameaux accroupis les uns contre les autres passèrent la nuit à broyer et à ruminer leur nourriture. Lorsque les animaux n'eurent plus besoin des secours de leurs maîtres, ceux-ci allumèrent du feu, firent cuire un peu de pâte sous la cendre, la mangèrent avec quelques dattes, et se couchèrent bientôt après, à côté de leurs chameaux. Nous ne tardâmes pas à imiter leur exemple; j'étendis ma natte sur la terre, j'entassai le sable vers la léte pour me faire un coussin, et je m'endormis profondément.
» A cette station, nous fûmes rejoints par un commerçant turc ([m se jendait comme nous à Dongolah avec diverses marchandises : pour
DE l'ancien monde. 101
p!us de sûreté, il fut convenu que nous voyagerions ensemble, et le lendemain nous partîmes en même temps pour continuer notre route. Notre caravane se composait alors de trente-six chameaux et de trois baudets ; le commerçant turc était monté comme nous.
» Notre caravane avançait lentement : néanmoins, grâce à sa marche régulière et non interrompue, les hommes qui le suivaient à pied avaient quelque peine à ne pas rester en arrière. Je fus vivement frappé de la fière allure de nos guides, auquel je trouvais une ressemblance étonnante avec les guerriers représentés encore dans la plupart des monuments de l'antique Egypte. Ils étaient encore armés à peu près de la même manière, et lorsqu'ils simulaient des combats, qu'ils brandissaient leurs lances ou se couvraient de leurs boucliers, leurs poses hardies et assurées rappelaient celles des anciens combattants égyptiens.
n Nous touchions à la fin du mois de ramadan, que nos compagnons observaient rigoureusement. Pour fêter la nouvelle lune dès son apparition, le commerçant turc aurait voulu à tout prix se procurer un mouton ou du moins une chèvre qu'il aurait pu immoler au moment où le croissant brillerait dans lescieux. Mais nous étions alors sur la rive déserte, et il aurait fallu passer sur le bord opposé pour trouver des vivants. Le Turc remonta et redescendit le fleuve dans l'espoir de découvrir quelque radeau; il appela à grands cris les habitants de l'autre rive, mais les recherches et les cris furent vains. Il s'adressa alors aux chameliers et leur promit une récompense s'ils voulaient consentir à traverser le Nil à la nage et essayer de ramener un mouton avec eux. La sobriété est une vertu nécessaire dans le désert, mais il s'agissait de célébrer une fête, et nos conducteurs, en zélés musulmans, n'auraient pas mieux demandé que de pouvoir être agréables au pieux voyageur. Malheureusement, les crocodiles étaient nombreux dans ces parages, et en se jetant dans le fleuve on courait le risque d'être dévoré par ces terribles animaux. On en fit l'observation au commerçant turc qui, loin de se laisser toucher par une considération aussi grave, proposa de nouveau une récompensé assez forte pour tenter la cupidité des chameliers. Malgré le danger qui le menaçait, l'un d'entre eux, plus âgé que les autres, se laissa séduire ; il se débarrassa de ses vêtements, et se précipita dans le Nil en poussant de grands cris. Il n'était pas encore à deux brasses du bord, lorsque vers le milieu du fleuve un monstrueux crocodile éleva sa tête hideuse au-dessus des eaux et replongea presque aussilôt. Le nageur n'aperçut pas l'animal, mais son apparition n'échappa point aux regards inquiets des autres chameliers. Debout sur le rivage, ils se hâtèrent d'appeler leur compagnon en lui signalant l'imminence du danger. Nous étions tous dans la plus cruelle anxiété, craignant à chaque instant de voir l'imprudent devenir la
proie du redoutable amphibie. Mais , grâce à Dieu ! il n'en fut pas ainsi. Au premier avertissement , le nageur rebroussa chemin, et ce fut avec la plus vive satisfaction que je le vis i-egagner la rive, où il ne larda pas à se trouver en sûreté. Hors le commerçant, tout le monde félicita le Nubien d'avoir échappé à un aussi grand péril. Le crocodile reparut plusieurs fois à la surface du lleuve, et se laissa bientôt entraîner par le courant.
» Malgré sa stérilité et son lugubre silence, le désert plaît et étonne à la fois par sa variété, par son aspect rude, sauvage et pittoresque. Tantôt c'est une vaste plaine de sable qui se déploie devant vous à perte de vue, et vous vous croiriez en pleine mer ; puis le sable disparaît, et vous souffrez de voir incultes des terres qui semblent faciles à féconder. Tantôt ce sont des montagnes noires, rocailleuses, qui se dressent sur votre passage et bornent l'horizon. On a hâte d'arriver au sommet, et de laisser derrière soi cette barrière importune. Mais d'autres montagnes plus élevées succèdent aux premières et se renouvellent encore pour redoubler votre impatience. Ici, elles se pressent les unes contre les autres, et, à leurs pieds, on dirait que le sable roule comme un fleuve bourbeux ; là, elles s'éloignent tout-à-coup et font place à une vallée sablonneuse , belle et unie, où nulle trace n'est empreinte. Plus loin, c'est encore une plaine couverte de dalles comme l'intérieur d'un beau temple. La pierre succède au granit, et le marbre àla pierre. Çà et là, des plantes vivaces, qui s'efforcent d'arrêter et de solidifier le sable, s'échappent du sein de la terre et charment un instant vos regards attristés. Dans ce vaste espace silencieux et inoccupé, se trouvent réunis, mais confondus dans un effroyable chaos, les débris d'une création antédiluvienne, ou les informes matériaux d'un monde que l'homme peut un jour façonner. »