LES ABYSSINIENS A TABLE
Les principaux habitants des villages, comme les citoyens des villes, et les gens qui fréquentent la cour, se réunissent entre amis, tant hommes que femmes, pour dîner ensemble. On place dans une grande salle une longue table entourée de bancs sur lesquels les convives s'asseoient. L'usage des tables et des bancs a été introduit en Abyssinie par les Portugais. Autrefois on ne se servait dans les maisons que de cuirs de bœufs qu'on étendait à terre, et sur lesquels on se couchait à demi, comme on le fait encore à l'armée et dans la campagne. On conduit alors à la porte de la salle du banquet une vache ou un taureau, suivant que la compagnie est nombreuse ; et, quand on a bien lié les pieds de l'animal, on lui fend la peau qui lui pend sous la gorge et que nous appelons
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le/Vmoji;mais on la fend de manière à n'arriver qu'à la partie grasse qui compose ce fanon, et à se contenter de percer quelques petites veines d'où l'on fait couler à terre cinq ou six gouttes de sang seulement. On fait en sorte de tenir l'animal en vie jusqu'à ce que on ait achevé de le dévorer peu à peu, ainsi que je vais dire. Ainsi, quand ils croient avoir satisfait à la loi.de Moïse , en répandant à terre quelques gouttes du sang du pauvre animal, deux ou trois de la troupe se mettent au plus sanglant ouvrage. Ils commencent par lui lever la peau de chaque côté du dos; ensuite, enfonçant leurs doigts entre cuir et chair, ils l'écorchent jusqu'à la moitié des côtes et sur la croupe, coupant toujours la peau dans les endroits où ils seraient gênés pour la lever, puis ils dépècent la viande sans toucher aux os, et les mugissements plaintifs du misérable animal sont le signal auquel on se met à table.
Au lieu d'assiettes on sert devant chaque convive des gâteaux ronds peu épais. C'est une sorte de pain sans levain. Dès que les convives sont assis, trois ou quatre domestiques s'avancent, portant chacun dans leurs mains un grand morceau de chair crue et saignante qu'ils déposent sur la galette. Les hommes tiennent à la main le même coutelas dont ils font usage à la guerre ; et les femmes se servent de mauvais petits eustaches, La compagnie étant toujours placée de manière qu'un homme se trouve toujours assis entre deux femmes, celui-ci leur coupe un morceau de cette viande où l'on distingue encore le mouvement des fibres de la victime et ses esprits vitaux en circulation. Les femmes prennent cette v-iande, la coupent par aiguillettes de la grosseur du petit doigt, et ensuite en petits morceaux carrés, qu'elles couvrent de sel fossile et de poivre noir, et qu'elles enveloppent enfin d'un peu de galette.
Alors, les hommes ayant remis leurs coutelas dans leurs fourreaux, appuient les mains sur les genoux de chacune de leurs voisines, se tiennent le corps penché, la tête avancée et la bouche ouverte comme des idiots, se tournant sans cesse du côté des mains qui leur présentent le morceau et qui les empâtent si bien qu'ils courent grand risque d'être étouffés. Celui qui avale les plus gros morceaux et qui fait le plus de bruit en les mâchant est regardé comme le mieux élevé et celui qui sait le mieux vivre. Dès qu'un homme a expédié le morceau présenté par une de ses voisines, ce qui est ordinairement fort prompt, il se tourne vers l'autre, et va ainsi alternati^'ement jusqu'à ce qu'il aitpris sa réfection. Il ne boit jamais qu'après avoir achevé de manger; et, avant de boire, il roule deux ou trois petits morceaux de viande pareils à ceuxqu'on lui a servis, et il les présente des deux mains à ses voisines, qui ouvrent la bouche toutes deux à la fois. C'est ainsi qu'il leur témoigne sa reconnaissance. Alors il commence à boire dans uqc grande et belle corne, pendant que les femmes continuent à manger; et quand
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elles ont fini, tout le monde boit à l;i ronde, en chantant. Enfin on' se livre II nne gaîté bruyante et à des jeux qui finissent rarement sans querelle.
Cependant, la malheureuse victime qu'on a dévorée en partie vit toujours, dépecée, déchirée, mise à jour dans tous les sens. C'est un épouvantable spectacle. En dernier lieu, il arrive un moment où les canibales se jettent sur sa chair avec les dents et achèvent de la faire mourir en la mangeant à la façon des chiens.
Mais détournons nos regards d'un pareil tableau, et portons-les sur des sujets plus gracieux.
LA MYSTÉRIEUSE TOMBOUGTOU.
Depuis longtemps déjà, les savants géographes savaient qu'il y avait à peu près au centre de l'Afrique une ville importante qui portait le nom de Tombouctou, et on en disait des choses assez curieuses pour que l'on désirât que des Européens fussent assez heureux et assez hardis pour pénétrer jusque dans cette partie de la Nigritie et en dévoiler les mystères.
Personne n'avait encore osé s'enfoncer assez avant dans l'Afrique, pour connaître cette cité devenue fameuse, lorsqu'un jeune Français, René Caillié, se dévoua.
Notre courageux voyageur commença son odyssée avec soixante francs. Mais la Providence vint à son secours.
Le 13 juin 1827, M. Caillié traversait le Niger, que les nègres appellent Djoliha, dans une pirogue de vingt-cinq pieds de long sur trois de large et un de profondeur. Ce n'était que le 20 avril de l'année suivante, 1828, qu'il arrivait à Tombouctou, au moment où le soleil touchait à l'horizon.
Au premier aspect, Tombouctou ne lui offrit qu'un amas confus de maisons en terre, mal construites. La chaleur ayant été excessive, le marché avait lieu le soir. M. Caillié y vit exposés en vente beaucoup de fusils doubles français, des verroteries, de l'ambre, du corail, du soufre et des dents d'éléphants.
Tombouctou est habitée par des nègres de la nation kissour. Le roi est un nègre que rien ne distingue des autres : il n'a pas plus de luxe dans son logement que les 3Iaures commerçants; il est marchand luimôme. Sa dignité est héréditaire; il ne perçoit aucun tribut sur le peuple ni sur les marchands étrangers ; cependant on lui fait des présents. Il n'a pas non phis d'administration, c'est un père de famille qui gouverne ses enfants avec les uKours douces et simples dts
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anciens patriarches. En cas de guerre, tous sont prêts à servir. En général, ces peuples sont inofîensifs et très pacifiques entre eux.
Il y a beaucoup de Maures établis à Tombouctou : ils ont les plus belles maisons de la ville. Le commerce les enrichit promptement. Ils reçoivent beaucoup de marchandises d'Europe, qu'ils expédient par des embar-, cations sur la ville de Jenné. Aussi Tombouctou peut être considérée comme le principal entrepôt de l'Afrique.
Tombouctou peut avoir trois milles de tour. Elle forme une espèce de triangle. Les maisons sont grandes, peu élevées, car elles n'ont qu'un rez-de-chaussée. Dans quelques-unes est un cabinet au-dessus de la porte d'entrée. Elles sont construites en briques de forme ronde, roulées dans les mains et séchées au soleil. Les rues sont propres et assez larges pour y passer trois cavaliers de front. En-dedans et en-dehors on voit beaucoup de cases en paille, de forme presque ronde, comme celles des Foulahs pasteurs. Elles servent de logement aux pauvres et aux esclaves, qui vendent des marchandises pour le compte de leur maître.
On trouve sept mosquées dans la ville, dont deux grandes qui sont surmontées chacune d'une tour en briques, dans laquelle on monte par un escalier intérieur.
Cette cité mystérieuse, dont la population a été singulièrement exagérée, de même que sa civilisation et son commerce avec l'intérieur du Soudan, est située dans une plaine immense de sable blanc et mouvant, où il ne croît que de faibles arbrisseaux rabougris, tels que le mimosa ferruginea qui ne vient qu'à la hauteur de trois à quatre pieds. Elle n'est fermée par aucune clôture ; on peut y entrer de tous côtés. On remarque dans son enceinte, et autour, quelques balanites et un palmier doum silué au centre. La population est d'environ douze mille habitants, tous commerçants, en y comprenant les Maures établis. Il y vient beaucotip d'Arabes, amenés par les caravanes qui séjournent dans la ville et augmentent notablement la population.
Les femmes, à Tombouctou, ne sont pas voilées, comme ailleurs; elles sortent quand elles veulent, et sont libres de voir tout le monde. Les habitants sont doux et affables envers les étrangers. Ils sont industrieux et intelligents dans le commerce, qui est leur unique ressource. La plupart des habitants sont riches et ont beaucoup d'esclaves. Les hommes sont de taille ordinaire, bien faits, se tenant droit, ayant la démarche assurée. Leur teint est d'un beau noir foncé ; ils ont le nez un peu aquilin, plus que les Mandingues, et, comme eux, les lèvres minces et de beaux yeux. Généralement on se nourrit bien dans la ville de Tombouctou. On mange du riz et du couscous fait de petit mil cuit avec de la viande ou du poisson sec. On fait par jour deux repas. Les riches déjeunent avec du pain de froment, du thé et du beurre de vache. La