LE DAHOMEY, SON ROI ET SA COUR
Le Dahomey est un Etat important de la côte occidentale de l'Afrique, sur le golfe de Guinée. La capitale, Abomey, située dans l'intérieur des terres, renferme environ vingt mille habitants, disséminés dans une enceinte de dix à onze kilomètres de circuit.
La seconde ville du royaume est^Ouidah ou Wydah, bâtie sur le golfe.
Il existe un comptoir français, un anglais et un portugais ; ces deux derniers dans une situation peu florissante.
Deux des fils du roi Guézo, père du roi souverain actuel, ont été envoyés en France, en 1837, pour y faire leur éducation, et ont été placés au lycée de Marseille. Quoi qu'il en soit, la civilisation, telle que nous
Curiosités de rAîicien Monde. 8
rentendons, est singulièrement arriérée dans le Dahomey, ou plutôt elle y est tout-à-fuit inconnue. C'est un Etat barbare, presque exclusivement voué à la guerre et au commerce des esclaves, et qui, en fait de religion, en est encore aux saci'ifices humains.
En 1852, le lieutenant de vaisseau Bouël a été reçu par le roi Guézo, dans sa capitale, avec un grand déploiement de pompe, comme le représentant de la France. D'autres Elats d'Europe ont également envoyé des dépulalions à celte majesté africaine.
Le successeur de Guézo ne paraît pas moins désireux que son père de faire, à l'occasion, briller sa puissance aux yeux des olTiciers européens qui fréquentent ces parages. Celui qui, le plus récemment, a pu profiler des bonnes dispositions du roi en ce sens, et qui en a profité de la manière la plus complète, est le commodore anglais Wilmot, commandant d'une croisière chargée d'éloigner les négriers. Informé à Wydah du désir exprimé par le roi de Dahomey de voir un personnage un peu important de l'Angleterre, « un véritable Anglais, » avec lequel il pût causer des affaires de son pays, le commodore, après s'être fait adresser une invitation en forme par Tintermédiaire de Fyavogah de Wydah, se tint prêt à se rendre ta la cour d'xibomey en qualité d'envoyé de la reine de la Grande-Bretagne.
Ce ne fut pas toutefois sans y avoir mûrement réfléchi que le commore se décida. On lui avait dit, non sans apparence de raison, que la dernière attaque des Anglais contre Porto-Novo avait mis le monarque noir dans une telle fureur que son vœu le plus cher était de mettre la main sur un oflicler anglais, afin de venger sur lui la destruction de cette place, qui appartenait à un membre de sa famille. Néanmoins, jugeant le moment favorable pour ouvrir la voie à l'établissement de relations amicales, monsieur Wilmot résolut de s'en remettre entièrement à la bonne foi de son hôte, et le 2 décembre 1862, accompagné du capitaine Luce, duBm/i', etdu docteur Haran, il descendait au comptoir anglais de Wydah pour de là se diriger surCannah et ensuite sur Abomey, avec une escorte indigène mise à sa disposition. La suite prouva qu'il avait agi sagement, et pendant les cinquante-xun jours qu'il passa à terre, il n'eut qu'à se louer de l'accueil qui lui fut fait par le roi et les chefs de tout grade.
Le roi de Dahomey, d'après le portrait qu'en fait le commoilore Wilmot, est un fort bel homme de plus de six pieds anglais, large des épaules et d'une physionomie qu'il sait à l'occasion rendre agréable, malgré ses yeux injectés. Il est grand fumeur, mais, pour un nègre, il est relativement sobre sur les spiritueux. Sa peau est beaucoup plus claire que celle de la plupart de ses sujets ; elle a la couleur cuivrée des Indiens de l'Amérique. 11 est très actif et très amateur de danses et
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de chants, exercices auxquels il se livre volontieis dans les solennités publiques. Il est âgé de quarante à quarante-trois ans.
Une des plus bizarres institutions du Dahomey, c'est assurément le corps d'amazones qui, au nombre de plus de cinq mille, composent la garde du roi. Ces guerrières forment une très belle troupe ; elles sont fortes et agiles. Personne ne peut les approcher. Les premières en bonheur et en importance, elles sont infiniment supérieures à la partie masculine de l'armée en toutes choses : aspect, costume, prestance, instruction militaire et bravoure. Elles paraissent d'ailleurs avoir parfaitement conscience de l'autorité qu'elles possèdent. La plupart sont de fort bon air.
En-dehors de leur métier de soldats, les amazones ont la charge d'approvisionner d'eau le roi et sa maison, ce qui n'est point un mince travail. Matin et soir, de longues files de ces femmes, la cruche sur la tète, traversent les campagnes pour aller puiser aux rares sources et réservoirs du pays. En pareil cas, celle qui ouvre la marche porte aU cou une sonnette, qu'elle agite dès qu'elle aperçoit quelqu'un sur son chemin. A cet avertissement, les hommes déguerpissent au plus vite, en attendant que les amazones soient passées. La raison en est que, si un choc arrivai à l'une de ces dames, ou qu'une cruche d'eau vînt à se renverser, le malheureux qui se trouverait là paierait l'accident de sa vie, ou tout au moins de sa liberté, sa seule présence en étant supposée la cause.
C'est à Cannah, où le roi tenait en ce moment sa cour, à huit milles d'Abomey, que le commodore anglais et ses compagnons parurent pour la première fois en la présence royale. Sur la grande place attenante au palais, où ils arrivèrent portés dans des hamacs, étaient assemblés, pour la circonstance, tous les chefs avec leurs gens et un nombre considérable de soldats. « Le spectacle était des plus intéressants, écrit le commodore : les couleurs éclatantes des grands parasols, les accoutrements des chefs, les décharges de fusils, les chants de l'assemblée, le son des tambours de guerre, les gestes sauvages des soldats et leur aspect féroce nous faisaient amplement comprendre que nous étions chez une nation barbare... »
Après que, selon la coutume, leurs porteurs leur eurent fait faire trois fois le tour de la place, ils mirent pied à terre et franchirent l'enceinte du palais entre deux rangs de chefs.
Erigé au fond d'une vaste cour, ce palais, il est bon de le dire, n'est autre chose qu'un grand bâtiment à toiture de chaume supportée par de grossières colonnes de bois. En face et tout proche, avec un passage pour arriver au roi, était disposée une nombreuse collection de parasols de nuances variées, sous lesquels étaient groupés les principaux chefs. '
De chaque côté du roi, à l'intérieur du bâtiment, étaient ses femmes, au nombre d'une centaine, la plupart fort remarquables sous leurs cos-
lûmes aux vives couleurs. Le roi, couché sur une sorte de divan d'étolïe cramoisie, fumait avec dignité. Une de ses fenniies tenait un sucrier de verre qui servait de crachoir au royal fumeur. Sa Majesté était très simplement velue. Nue jusqu'à la ceinture, elle n'avait qu'une simple pièce d'étoffe autour des reins. A son cou, était une chaîne d'argent à laquelle pendait un talisman.
Le côté gauche de la cour, depuis le mur jusqu'auprès du roi, était rempli d'amazones diversement armées de fusils, de sahres, de rasoirs gigantesques pour couper les têtes, d'arcs, de flèches, d'espingoles, etc. Toutes étaient assises. Auprès d'elles, placé en évidence, était leur gros tambour de guerre, tout garni de crânes humains. De semblables ornements figuraient aussi à la ceinture des capitaines.
Cette première visite n'étant qu'une visite de présentation, le comniodoie dut réserver pour une autre circonstance les harangues politiques et les inspirations abolilionistes. Mais, dès cette première entrevue, il fut clair pour lui qu'il avait conquis d'emblée les sympathies du roi. Si elle n'a pas toujours le secret de se faire adorer des peuples, la diplomatie britannique réussit souvent à se faire bienvenir des princes.
Quoi qu'il en soit, à dater de ce moment, l'officier anglais et le souverain nègre se sentirent faits l'un pour l'autre, et il n'est sorte d'égards que S. M. dahomienne n'ait eus dans la suite pour son ami le commodore. C'est pour lui que continuellement elle fait parader, danser et chanter ses troupes des deux sexes. Que dis-je ? le commodore est invité à se mêler en personne à leurs ébats chorégraphiques. C'est pour lui plaire qu'elle fait prendre le galop aux amazones attelées au char royal. Et ceci n'est point une figure de langage : le roi de Dahomey n'ayant pas de chevaux, se fait traîner, dans les grandes cérémonies, par des relais d'amazones. Un jour, après une revue, le commodore est nommé colonel d'un régiment de cette garde d'élite : honneur qui, soit dit en passant, coûta un peu cher à sa bourse. Il est vrai que le nouveau colonel eut la satisfaction d'entendre ses capitaines lui promettre de se montrer dignes de lui en lui apportant , pour sa part de butin, des monceaux de tètes abbéokulaines, lors de la première expédition qui aurait lieu contre les noirs d'Abbéokuta.
Le commodore est aussi de toutes les distributions de cawiies, d'étoffes, de volailles, etc., largesses de son royal hôte au bon peuple d'Abomey. Le roi fait-il essayer sur de malheureuses chèvres l'adresse de ses tireurs, le commodore est juge des coups. Dans les pompes et les fêles de la capitale, la meilleure place est partout pour le commodore. Egorge-t-on des victimes humaines, il a sa stalle au premier rang, tout près du billot. Nul doute enlln que si le Dahomey eilt eu, lui aiissi, »uu ordre de la Jairclièrt!, le commodore n'en eût reçu tous les
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insignes ; mais le Dahomey n'a pas encore, et pour cause, d'ordre de la Jarretière.
Au milieu de tous ces plaisirs, le jour vint où Fofficier anglais eut à décliner l'objet de sa mission. Cet objet, désintéressé comme tout ce que propose l'Angleterre, était de demander au roi, entre autres choses, de renoncer au commerce des esclaves ; de rayer les sacrifices humains du programme de ses solennités; de laisser les bons missionnaires anglais instruire les enfants de ses sujets ; et enfin , — remarquez ici un petit bout de l'oreille, — de permettre l'ouverture, à Wydah, d'un bel et bon commerce avec le généreux peuple d'Albion, et l'installation des Anglais dans cette même ville de Wydah.
Sur les deux premières demandes, la réponse de S. M. dahomienne fut très catégorique : le commerce des esclaves était une institution de son pays et une source indispensable de revenus auxquels elle n'entendait pas renoncer. Du reste, elle ne vendait les noirs que parce que
les blancs les, lui achetaient Quant aux sacrifices humains, sans
lesquels il n'est pas de bonne fête dans le Dahomey , le commodore avait pu voir de ses yeux que le nombre des victimes était très restreint. Essayer d'abolir cette coutume , était simplement , pour le roi , risquer du même coup sa couronne et sa tête , et il tenait naturellement à l'une et à l'autre. Les réponses aux autres points furent moins explicites, mais elles ont un caractère évidemment dilatoire.
Le roi, d'ailleurs, ne demandait pas mieux que d'avoir des Anglais pour amis. « La reine d'Angleterre et le roi de Dahomey ne font plus qu'un, dit-il : Victoria est le plus grand souverain des blancs, moi le plus grand souverain des noirs. Je tiendrai la tête du royaume de Dahomey, et vous en tiendrez la queue... » Cette dernière métaphore qui, selon nous, manque un peu de clarté, est expliquée de la manière suivante par le commodore : « Le roi, dit-il, a voulu exprimer par là que nous aurions la possession de Wydah pour y commercer et le fournir de tout. »
Nous avons omis de dire que, avant de formuler son message, l'officier anglais avait offert au roi, au nom de sa souveraine; divers présents, dont le principal était un grand portrait de la reine, richement encadré. Le roi ne voulut pas re.ster en arrière de politesse, et, la veille du départ de l'ambassadeur, il lui fit, à son tour, remettre pour la reine de la Grande-Bretagne des présents à sa façon, parmi lesquels ■deux jeunes négresses de douze à seize ans, très intelligentes et remarquablement belles , une pipe, un sac à tabac et un grand parasol à bandes de velours de diverses couleurs. Certes , si le prince africain avait eu quelques notions du climat des bords de la Tamise, ce n'est
point un parasol, mais bien un parapluie qu'il eût envoyé à la reine Victoria,
Reconduit avec de ^n-ands honneurs jusqu'à Wydah, le commodore Wilmot y arrivait le 2:2 janvier, et le lendemain malin il était remonté à bord, sur le Ratllesnake.
Depuis le voyage de l'Anglais Wilmot, un autre Anglais, le major Burton, a visité le roi et la cour de Dahomey. Puis un Français, notre compatriote Jules Gérard, l'illustre tueur de lions. Hélas! l'infortuné chasseur, tout le monde le sait, car tout le monde le pleure, a péri récemment dans la Sierra-Leone, sur le rivage occidental de l'Afi-iquc, en traversant une rivière à la nage. C'était pour le service de la France que le vaillant soldat périssait ainsi, car il cherchait à frayer une route, afin d'établir des relations commerciales entre ces côtes, l'intérieur de l'Afrique et sa chère patrie.
Ce que nous venons de raconter sur le Dahomey est emprunté à un ouvrage de M. 0. Sachot, dont on peut apprécier le talent coloriste et oi'iginal, par ce simple extrait analysé.
Maintenant, que le lecteur nous permette de mettre sous ses yeux quelques pages fort émouvantes et trop vraies, que M. Alfred Driou, auteur des Drames de la Mer, met à notre disposition, et qui entrent parfaitement dans le cadre de notre ouvrage.
Tout chacun sait que les noirs de l'Afrique sont une denrée qui a cours et que l'on vend aux Américains notamment, pour les travaux de leurs vastes plantations. Parler du triste sort qui est réservé à ces enfants de la brûlante Afrique, est donc parfaitement dans nos attributions.