‹ Les Curiosités de l'Ancien MondeChapitre 58 sur 97 · LA TRAITE DES NÈGRES · texte numérisé non relu

LA TRAITE DES NÈGRES

« Le drame sanglant dont il est ici question s'appelle la Traite des Noirs ; le tratiquant se nomme le Marchand d'Esclaves ; et le vaisseau qui amène les victimes , pieds et poings liés , entassés côte à côte dans l'étroit espace d'un entrepont, est stigmatisé du titre de négrier.

» Nous allons donc parler de cet afïrcux cloaque de chair humaine qui porte ce nom.

» Mais, avant tout, (pie le lecteur sache bien que ce que nous allQns dire s'appli(]ue, non pas à un navire, mais à mille, qui font l'odieux trafic dont il est question.

» Supposez, sur la côte orientale de l'Amérique du nord, une large

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baie protégée des vents et des vagues de la haute mer par un cap rétréci, mais prolongé. Du côté de la mer, ce cap présente une plage unie et sablonneuse ; de l'autre, il est dentelé par des anses qui forment divers mouillages, où les ruisseaux viennent chercher un abri contre les grains de l'ouest.

» Une cité est joyeusement assise sur les déclivités de la côte; elle est entourée de gracieuses villas, dont les jardins sont émaillés de nombreuses têtes de noirs qui travaillent sous les ardents rayons du soleil.

» Si la vue de ces nègres, courbés sur le sol qu'ils arrosent de leurs sueurs, ne suffit pas pour vous dire que, dans cette contrée, l'esclavage est malheureusement un fait légal, pour vous en donner la preuve lisez au moins ces affiches qui zèbrent toutes les rues de la cité et, sont placardées jusque dans les campagnes :

)) Vingt dollars de récompense ! — S'est sauvée une jeune négresse appelée Molly, âgée de dix-sept ans, de taille élancée, récemment marquée sur la joue gauche de la lettre B, au fer chaud. Une oreille à moitié coupée.

» Dix dollars offerts a celui qui prendra et ramènera à la plantation José le nègre Moïse, qui s'est sauvé ce matin. Ou bien cinq fois la même somme à qui donnera la preuve positive que le susdit nègre a été tué. On acceptera sa têle ou sa main gauche en échange des cinquante dollars, et jamais on ne demandera qui a fait la chose.

» Chiens pour la chasse des nègres. — Le soussigné, ayant acheté une meute complète, entreprend la poursuite des nègres fugitifs. Tois dollars par jour de chasse, et quinze pour la prise.

W. KiNDERHOOCKg

» Cinq cents dollars. — S'est sauvée une femme noire appelée Judith; vingt-cinq ans, grande, bien faite. Sait lire et écrire. Je donne cinq cents dollars à qui me Ka ramènera. Si on la tue , et j'en laisse le droit, je donne seulement trois cents dollars pour la tête, qu'on devra m'apporter. Ludlow.

» Maintenant, portez les yeux sur une anse plus écartée, et voyez la masse noire et inanimée de ce navire aux flancs rebondis, qui repose sur ses ancres, sans que rien annonce chez lui la présence de l'homme. Néanmoins, sous sa torpeur apparente, un œil exercé reconnaît la vie, la vie hypocritement cachée qu'il recèle dans ses profondeurs. Le câble de l'ancre, au lieu de décrire une longue courbe, est tendu presque à pic : on a laissé à la touée juste assez de longueur pour résister à la force de la marée qui bat la quille du bâtiment. Toutes les embarcations sont à flot, disposées de manière à être employées à la remorque

dans le plus bref délai. Pas une vergue, pas une voile n'ont été enlevées pour subir ces répai-aliuns dont les marins s'occupent quand ils sonl en sùrelé dans un port connnode. Au milieu de ces innombrables cordages qui se dessinent sur l'azur du ciel, il n'en manque pas un de ceux qui peuvent servir à faciliter les manœuvi-es du départ. Enfin, ce gros navire, qui semble le moins songer à un voyage, est le mieux en mesure de lever l'ancre sur ui\ signe du chef. Aux yeux de quiconque connaît la physionomie des choses de la mer, ce bâtiment a l'air d'une bêle fauve ensevelie dans une feinte léthargie. Il se cache dans l'ombre parce qu'il a honte de lui-môme. Il se cache, comme ces êtres pervers eî dépravés dont la vertu est en lambeaux, la réputation perdue, et qui ont besoin des ténèbres et du silence pour oser prendre une part de la vie.

» En effet, le soleil sort à peine des eaux sur lesquelles s'estompent les Antilles, CAiba et beaucoup d'autres îles bleues, et les symptômes d'une fraîche brise ne se font pas plus tôt sentir, que, dans la position du mystérieux navire, on voit un mouvement impei'ceptible, pareil à celui d'une baleine qui sommeille. Il tourne lentement, de manière à présenter toujours le flanc aux embarcations les plus rapprochées de lui. Certes, on peut admirer l'ordre cl la symétrie avec lesquels les mâts s'élèvent vers les cieux, depuis la niasse noire de la coque jusqu'aux agrès supérieurs, qui forment un labyrinthe singulier,, inextricable; mais ce qui frappe davantage, c'est l'art merveilleux avec lequel sont dissimulées les bouches formidables de canons qui ne cessent d'être braquées sur le port, comme les yeux d'un tigre qui guette les chasseurs et s'en délie. Enfin, en rampant ainsi qu'un reptile, le vaisseau sort du chenal, et passe du côté du vent. Puis, quand il fraîchit au large, à mesure que l'air vient frapper ses voiles étendues, le navire s'incline , plîÎB se relève, et l'on entend dans les mille replis du gréement cettc^harmonie de la brise qui est toujours si agréable aux marins. Alors il s'élance comme un cheval de course, et l'écume jaillit sous les bossoirs

» Maintenant que le navire est en pleine mer, et qu'il ne redoute plus rien, voici qu'il laisse voir le nom qu'il porte : L'Anthropophage. A la composition de son équipage, qui ne se cache plus, il est évident que c'est un ncgder. Tout ce que la marine marchande peut rejeter de son monde ordinaire, gens de sac et de corde, aventuriers violents et sans frein, gaillards à force herculéenne, aux formes athlétiques, aux poils roux, à l'œil fauve, aux balafres monstrueuses, s'est donné rendezvous sur V Anthropophage : on devine ffue c'est l'écume du genre humain. Mais celui qui règne sur cette horde interlope est d'un aspect plus terrible encore. C'est un Américain à peau jaune, d'une taille gigantesque, dont la figure est à moitié cachée pai' d'énormes favoris et

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zébrée par la cicatrice d'une blessure mal fermée. Il parle le costume non d'un capitaine de navire, mais d'un simple matelot, et un sifflet d'argent qu'il tient attaché aune chaînette de même métal passée dans la boutonnière de son habit est l'insigne de sa puissance.

» Ce fils de l'Océan semble l'incarnation du génie du mal.

» Après une traversée plus ou moins longue, le navire nègre arrive sur les côtes de l'Africiue.;

» Les rivages de cette partie du monde sont brûlants, stériles, rocheux pour la plupart : mais il en est aussi, au Congo et dans la Guinée, qui offrent des charmes à nul autre pareils, par la grâce mélancolique d^e leurs anses, les formes gracieuses des montagnes qui les bornent, et les paysages exquis, capitonnés d'une formidable végétation, dont les profils charment les regards,

» Le négrier attérit, vers le soir, dans ces parages féeriques. L'approche de la nuit, en mer ou dans un vaste désert, a toujours quelque chose de plus solennel qu'au, milieu des régions civilisées. L'isolement de l'homme de mer augmente à mestfre que l'ombre épaissit, et sa vigilance semble déjouée par les ténèbres. Ainsi, dans les forêts ou dans les clairières isolées, l'obscurité accroît encore les mystères du bois. Cependant rien n'est plus calme en apparence c{ue la côte d'Afrique, devant laquelle V Anthropophage met en panne ; mais, grand Dieu ! quels affreux mystères vont s'y accomplir.,.

» Dès le point du jour, le lendemain, une chaloupe porte à terre quelques hommes du navire. Ils se dispersent dans diverses directions, à peine déposés sur le rivage. Ce sont des messagers de deuil pour les nouvelles victimes, et d'infamie pour les trafiquants; ils vont donner aux chefs des tribus noires la nouvelle de l'arrivée du négrier, prêt à recevoir les colis vivants-qu'ils voudront livrer, en échange des productions du Nouveau-Monde et des colifichets sans valeur qu'on leur apporte,

» Aussi, deux ou trois jours sont à peine à leur terme, que commence sur la côte, en face de la mer, l'arrivage et le défilé lugubre de sombres processions! Ce sont les misérables nègres et" les infortunées négresses destinés à la vente qu'on amène à grands coups de fouet, enchaînés deux à deux, comme le plus vil bétail.

» La plupart de ces martyrs, formant de longues et funèbres caravanes, descendant des montagnes brûlantes, ou glissant comme d'immenses serpents, à l'ombre de chaudes vallées, une fois campés sur la plage, haletants, interdits, ne savent pas encore ce qu'on veut faire d'eux. Ils ne l'apprendront c[ue trop tôt, hélas! Ces infortunés, nus pour la plupart, à peine couverts d'une misérable chemise quelquesuns, les femmes à demi voilées par un paquet de feuilles de palmier entrelaeées, déchirés tous déjà et cruellement meurtris par la brutalité de

leurs bourreaux, ont été violemment arrachés à leurs cases paternelles, si bien abritées par de gigaiUe>^(iues baobabs, à leur patrie, au nid de verdure qui les voyait croître et se forliticr. Ils pleurent et gémissent. Ils ont tous le cou pris par une fourche longue de plus de six pieds, dont les deux pointes sont réunies, vers la nuque, par un^^anc de bois. Ce sont déjeunes nègres aux formes robustes, de douces négresses, élégantes de taille, aux traits réguliers et souvent gracieux. Quelquefois un père est accouplé à son fils, et une mère à sa fille ; quelquefois aussi père et mère ont précédé leurs enfants sur la terre^dc douleur, et peutêtre ont déjà payé le tribut à la mort, cette impure souveraine du cloaque humain appelé un négrier !

M On voit venir, malin ou soir, à plusieurs reprises, amenés dans leur I)irogue, quelques-uns des rois de la côte, ogres à facej humaine. L'un de ces odieux souverains, d'une taille de colosse et gros comme un tonneau, son large museau noir offrant un mélange de ruse^ct de férocité, portait un habit écarlate, de coupe européenne, évidemment dépouille d'un saltimbanque de Londres ou de Birmingham. Malgréjtout, cet habit rouge était' infiniment trop étroit pour son présent possesseur ; il s'en fallait bien de trente centimètres qu'il fut possible de le boutonner sur la poitrine de-son porteur, et les manches, beaucoup trop courtes, laissaient à découvert les noirs poignets de l'Hercule nègre, dont la couleur tranchait vivement sur celle de l'étoffe qui l'enveloppait à demi. Quant au pantalon, notre homme n'en avait pas, et se trouvait absolument tel que la nature l'avait créé, sauf une chemise qui flottait sous les lulineries du vent. Pour compléter sa toilette, ce vendeur d'hommes était coiffé d'un vieux tricorne aux plumes râpées et auxîgalons ternis. Enfin un grand sabre de cavalerie traînait à un pied ou deux derrière lui. Entre ces hommes et le capitaine du négrier, de mystérieuses conventions furent faites dans leurs longs pourparlers, car chaque fois qu'ils se quittaient, ils échangeaient de nombreuses poignées]de main et on pouvait deviner, à leur allure peu solide, que les contrats passés|avaient dû être arrosés de fréquentes rasades et de chaudes libations.

» Un matin, le canon retentit au loin sur la mer. C'est l'heure de la vente qui est ainsi annoncée. Les avides trafiquants qui composent l'équipage de Y Anthropophage sont aussitôt conduits à terre dans les canots et les yoles, avec un énorme chargement de carcans de fer, de menottes de fer, d'entraves et de chaînes de fer. A peine sont-ils sur le rivage, que le feu pétille et flambe dans une forge portative où chaulTent des griffes de fer.

» Le capitaine du négrier termine alors son compte avec les dilTérents chefs de tribus noires, et notamment avec le colossal monarque en habit rouge, indignes souverains du Dahomey peut-être, ou du Bambara, ou de Loango, infâmes pères de famille trafiquant de leurs sujets, ou indi-

gnes vainqueurs se débarrassant de leurs prisonniers en les vendant. Par moments, ils désignent du doigt quelques-uns de leurs esclaves, et font remarquer à leur nouveau maître les qualités de la marchandise qu'ils leur livrent. Il est évident qu'ils connaissent la plus grande partie de ces infortunées victimes; et en effet, beaucoup d'entre elles sont leurs propres sujets et ont grandi sous leurs yeux. Mais que leur importent ces considérations, du moment qu'ils trouvent à les vendre et qu'on, leur donne en échange des mousquets et du rhum? Les sentiments qu'ils éprouvent à l'égard de leur peuple sont ceux d'un fermier pour ses cochons ou d'un éleveur de bœufs ; et tandis que ces pauvres créatures, qu'ils ont pour devoir de protéger, défilent tristement devant eux, ils rient et plaisantent avec l'aimable acheteur, en regardant l'effrayant spectacle qui se passe sous leurs yeux.

» Alors on prend livraison de la marchandise enchaînée, éparse çà et là sur la plage, en pleurs, au désespoir, les yeux hagards, les membres ■rompus par la soulTrance. On les traîne, on les pousse, on les heurte, ces pauvres nègres, ces infortunées négresses, sans plus de soucis, sans plus d'égards que si c'étaient des veaux ou des brebis de la vallée deToucque, dans notre Normandie. Est-ce que ces coyotes à face humaine, appelés marchands d'esclaves, supposent que les nègres et les négresses ont une âme, une âme sensible et tendre? Une âme! mais ils ne s'en donnent pas à eux-mêmes, les loups-cerviers qu'ils sont ! Aussi, voyez : une fois livrés, nègres, négresses, négrillons sont saisis. On remplace les lianes et les cordes qui captivaient déjà leurs membres par une chaîne qui les élreint au milieu du corps et les attache l'un à l'autre, comme les grains d'un chapelet. On leur met au cou le dur carcan de fer, aux mains les menottes de fer, aux pieds les entraves de fer. Cela ne suffit pas encore pour se garantir contre une révolte ou une fuite. En cas d'accident de ce dernier genre, il faut pouvoir les reconnaître. Alors, à l'aide de la griffe de fer, chauffée à blanc dans la forge, on. marque, on imprime les initiales du trafiquant avec ce fer rouge, sur la joue, sur le front, sur l'épaule, sur la cuisse des victimes dévouées à la douleur... Le fer grésille sur la chair vive et y trace un sillon blanchâtre : un jet de fumée s'élève... Les négresses crient, les nègres hurlent, les négrillons poussent d'affreuses clameurs, sous cette épouvantable morsure du fer ; mais l'œuvre continue avec un sang-froid imperturbable, et si le bruit devient trop violent, le fouet en fait justice et réduit tout le monde au silence. Les martyrs tombent épuisés.

» Aussitôt on les embarque dans les chaloupes et les pirogues, au milieu de lazzis infâmes et d'ignobles plaisanteries : on les entasse l'un sur l'autre dans les barques. Enfin, une fois à bord du négrier, on hisse cette marchandise endolorie, sanguinolente, meurtrie, mutilée, sur le pont du navire, à l'aide de cordages et de palans, et on la

descciicl lié môme dans l'entrepont, ni plus ni moins que des colis. Seulement on craint que les colis ne s'avarient, et on a pour eux des soins. Mais pour le nègre!... Cet entrepont compte bientôt jusqu'à mille ou onze cents Je ces victimes. Elles y gisent entassôcs sur plusieurs rangs, en face les unes des autres, mais couchées, car il est impossible de se tenir debout dans ces espaces, hauts à peine de vingt pouces. En outre, le nombre des malheureux, qu'on y embarque dépasse généralement le nombre des places, ainsi mesurées, que renferme cet horrible lieu. Un anneau de fer, fixé aux parois du navire, les maintient à tei re par le milieu du corps; leur pcrmeltant tout au plus assez de mouvement pour s'accroupir au besoin et satisfaire ainsi aux exigences de la nature. Une chaîne commune captive en outre leur cou, leurs bras et leurs jambes. Ils advient de là que, l'un se .soulevant, tous les autres subissent un mouvement qui empêche le repos. C'est une horrible guirlande de fer qui soumet chacun à l'agitation ou à l'immobilité de tous.

» Lorsque le chargement est complet, le négrier met à la voile en toute hâte. Le chemin de la croix de nos misérables captifs commence... Un garde farouche, un véritable salan veillant aux portes de l'enfer, se promène sans cesse autour de cette moisson de noirs couchée sur le sol de l'entrepont, épiant les paroles, les gestes, les angoisses des martyrs, et répondant à chaque plainte par une injure, à chaque prière par des coups de fouet.

» UAntropophage, ou tout autre navire faisant la traite, a quitté depuis cinq jours la côte d'Afrique. Rien ne signale encore la navigation ; un jour ressemble à l'autre : inimaginable brutalité d'une part, atroces soulïrances de l'autre. Le sixième jour, le vent fraîchit, il fait presque froid. Cette température semble bonne au capitaine pour renouveler l'air des écuries, c'est le mot ! et pour faire pi'cndre l'exercice à ses oiseaux sans plumes, c'est aussi le nom que l'on donne aux pauvres nègres à bord du négrier. En effet, pendant qu'on lave les écuries à grande eau et qu'on y verse du vinaigre à flots, les captifs, un moment débarrassés des chaînes communes, sont amenés sur le pont, les fers aux pieds et aux mains. Là, le féroce capitaine est assis dans un fauteuil, un fouet à la main, et son monde défile devant lui ! Le froid gêne-t-il quelque peu ce monstre ? on l'envelonpe de manteaux. Fait-il chaud, par hasard? de pauvres jeunes, négresses sont chargées de l'éventer.

» Alors ces massés de nègres, étiolés par tant d'heures d'immobilité, aveuglés par les ténèbres puis éblouis par le grand jour, souillés par les immondices entassées autour d'eux, tout entiers au marasme, à la nostalgie, au désespoir, sont contraints démarcher d'abord, puis de sauter, puis de danser. Résisièiit-ils? l'arme au poing, l'oi'eille au guet, l'u'il ouvert, les dogues que l'on nomme négriers réveillent à coups de fouet

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l'ardeur quils exigent de leurs captifs. La philanthropie ne veut-elle pas que l'on prenne soin de la santé de la marchandise vivante ? Souvent, certains nègres, résolus^ à mourir, s'élancent à la mer et disparaissent dans ses profondeurs. Le capitaine frémit à cette vue. Il a payé tel homme six cents francs et doit. le revendre mille cinq cents ou deux mille francs : c'est une perte ! Ou bien, telle femme lui a coûté quatre cents francs, et il en attend de mille deux cents à mille huit cents ; il perd en elle son déboursé et son bénéfice. Aussi entre-t-il dans des fureurs indescriptibles. Redoublement de vigilance! Au premier geste suspect du côté de l'Océan, un vigoureux coup de fouet rappelle le coupable à l'amour de la vie... Tout se fait au fouet, dans cet infernal séjour! Néanmoins, ces jours-là, beaucoup de ces infortunés Africains parviennent à tromper le regard de leurs bourreaux, et, chaque fois, cinq, dix, vingt nègres ou négresses réussissent à trouver la mort dans les flots. Les femmes surtout, dont l'exaltation du désespoir va jusqu'au délire, ne rêvent qu'au moyen d'échapper aux humiliations, aux tortures et aux violences dont elles sont l'objet. Elles usent du seul moyen qui leur soit laissé, la mort ! Plus sveltes, plus fines, plus adroites, elles se jettent à l'eau avant que l'œil le plus exercé ait pu deviner leur mouvement. A ces heures d'indicibles angoisses, il est impossible de peindre l'ineffable expression de leur douleur. Fortes et ^ardentes, il y a huit jours, elles ont refusé toute nourriture : leur regard est devenu farouche, injecté de sang ; un rire stupidc crispe sans fin leurs lèvres. Il est de ces négresses qui sont mères ; mais leur sein'^tari par la douleur refuse le lait à leurs enfants... Elles lancent leur progéniture dans les flots en criant :

» — Aux requins plutôt' qu'aux blancs!

» Et, quand elles le peuvent, elles se précipitent elles-mêmes dans les vagues. Si on les arrête à temps, le châtiment du fouet leur est infligé par le forban : mais pendant cet abominable supplice, Celles ne laissent pas échapper la moindre plainte ;^au contraire, elles rient et chantent :

» — Aux requins mon enfant, aux requins plutôt qu'aux blancs !

» Puis on les emporte râlant, frottées de vinaigre, et on les plonge dans le fond de cale où il y a encore moins d'air et de lumière, un des derniers et plus épouvantables cercles de l'enfer du Dante. Là, tout rentre dans l'ordre, qui n'est autre que le silence du désespoir.

» Ce désespoir, savez-vous ce qu'il conseille à ces misérables enfants de l'Afrique, qui dépérissent dans le navire, comme] dépérit la plante dont la racine est arrachée au sol qui l'a produite ?

» Ecoutez-le :

« Ces pauvres nègres ne forment qu'un vœu, celui d'échapper à la cruauté de leurs tyrans par la mort. Alors, ils se laissent mourir de faim, ou bien, s'ils sont assez heureux ou assez adroits pour recouvrer

l'usage de leurs bras, ils se tuent en silence les uns les autres. C'est un sei'vice (ju'ils se rendent mutuellement. D'autres se couchent et se roulent les uns sur les autres pour s'étouffer et s'asphyxier. Quelques-uns sont tellement foulés, que leurs intestins sortent du ventre. Beaucoup ont les membres brisés, tordus par ces violences nocturnes. Au lever du jour on croit au repos de ces infortunés, à cause du calme qui a régné ; mais non : on les trouve morts par vingtaines, couverts de sang et d'aiïrcuses ordures, aplatis, strangulés, étouffés, bouffis, décomposés déjà par les horribles miasmes qui régnent dans ces affreux repaires.

» Il arrive parfois, pendant la nuit, que le ciel étant excessivement chaud et lourd, les nègres vaincus par la souffrance de la chaleur et un manque d'air absolu, s'écrient d'une voix lamentable : Lamboya! lamboya! C'est leur exclamation suprême pour implorer la pitié, la ïiiiséricorde. Alors, dans un désespoir surhumain, ils brisent leurs chaînes, et ils se précipitent aux écoutillespour aspirer l'air et respirer. Mais on les ferme impitoyablement, en y fixant un grillage en bois, qui diminue encore la quantité d'air qui y arrivait. Néanmoins ils se portent en foule à ces grilles, s'y attachent, et interceptent ainsi, les premiers, l'air que les seconds no peuvent plus obtenir. Aussitôt, les hurlemeuts, les rugissements de ces patients, la chaleur torride, la vapeur brûlante de leurs tortures, bruit et odeur qui soulèvent et engloutissent le cœur, ne peuvent être comparés à rien, de terrestre. Le lendemain, quel spectacle ! les grappes huT maines sont trouvées à terre, se tenant le s unes aux autres, tirant la langue, les lèvres tuméfiées, les yeux horsde la tête, les membres entrelacés. , .

» A cette vue, le capitaine tremble de fureur et rugit comme un démon. Pour lui ce casimir noir est précieux, et cette fortune lui échappe. Il n'est pas de mot qui puisse rendre la rage de cette odieuse créature. Il a ménagé sa marchandise par intérêt ; mais voyant qu'elle lui échappe des mains, sa fureur s'exerce même sur des cadavres. Il les mutile avant de les faire jeter à l'eau. Malheur aux malades, alors. Il sait qu'il va les perdre, mais au moins emporteront-ils le supplice de la vengeance. Ces malheureux sont en effet macérés par la maladie ; ils sont dans un état de maigreur et de dépérissement inimaginable ; ils vont expirer. Plusieurs sont arrivés au dernier période de dyssenterie. C'est égal : le fouet, vite le fouet!... Et le sang de jaillir, et la chair de sauter en lambeaux, et les cris : Lamboya! d'être étouffés sous le sifflement de la torture....

» Cependant, les miasmes délétères qui empoisonnent Yécurie où sont empilés les esclaves, nés des immondices de tant de créatures humaines parquées dans un espace* si étroit, déterminent une sorte de peste ciui attaque les corps les plus vigoureux, et décharnant les plus robustes, les couvre d'une teinte livide, dernier et unique linceul de ces martyrs. Cette atmosphère intolérable pénètre toutes les parties du navire. Les galons d'ur et d'argent, les montres, les bijoux des négriers*

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en deviennent tout noirs. La plus grande souffrance physique qiie les malades semblent endurer, est une soif inextinguible et dévorantGbi Ils saisissent avidement les moindres gouttes d'eau qui tombent à leur portée, et, après des pluies, ils appliquent Leurs lèvres aux mâts mouillés, et lèchent le pont au moment où on vient de le laver avec de Teau de mer. Alors, ce n'est plus par vingtaines qu'on les jette à l'eau, mais par centaines....

» Aussi le capitaine de s'écrier, entre deux hoquets de fureur :

» — En s'obstinant ainsi à mourir, ces gueux vont me ruiner ! Dire que la médecine n'a pas encore trouvé le moyen de ressusciter les hommes, surtout quand ils valent un tel prix! Et puis, ces gredins de nègres

y mettent de la mauvaise volonté ; ils font exprès de ne pas guérir

C'est par rancune qu'ils crèvent ! Ils se permettent de tourner l'œil, comme si ça ne faisait de tort à personne ! Ces affreux oiseaux sans plumes mériteraient qu'on les fusillât.... pour leur apprendre à vivre....

» Cependant voici qu'une sourde rumeur bourdonne dans les flancs du navire. Une tempête a eu lieu ;'elle a jeté le négrier hors de sa route ; et par suite d'une navigation plus longue, les vivres, calculés trop juste, manquent soudain... Le capitaine du négrier ne s'effraie pas pour si peu. N'a-t-il pas de la chair humaine? On égorgera deux, quatre, six ou huit nègr-es par jour, et de cette façon la côte sera peu à peu gagnée... Ainsi dit, ainsi fait. Chaque malin quelques nègres sont assommés comme on fait d'un bœuf, puis dépecés ; on en compose de ces ragoûts qui révoltent l'estomac et font que le blanc, comme le noir, préfèrent l'abstinence à d'aussi exécrables aliments. Pourtant, on contraint ces derniers à s'en repaître...

» Hélas ! la mort, plus que la médecine, atténue la violence de l'épidémie, car l'encombrement de la cargaison vivante s'affaiblit par la disparilion des victimes. Mais des scènes d'un autre genre se succèdent dans cet infâme repaire. Cette fois, ce n'est plus la danse que Ton exige des nègres et des négresses, au son du tam-tam mis à la disposition du griote, le noir ménétrier, et que dirige le violon du bourreau, le fouet du capitaine : mais c'est un signal qui vient d'être donné par le contremaître, en faction sur la dunette, et qui crie dans son porte- voix :

» — Une voile à l'horizon, une voile !

» La négraille est rapidement mise à la chaîne, et tous les cadenas sont fermés à double tour... Car, en effet, droit comme un i , s'avance, toutes voiles dehors, un navire qui cingle sous l'arc-en-ciel de la France, et la France défend la traite des noirs !

» — Toutes les bonnettes au vent ! hurle le capitaine.

» C'est en vain que le négrier se couvre de voiles : la frégate française arrive avec une telle vitesse, qu'à l'aide de la lunette on peut lire le nom qui décore sa proue : Le Vigilant ! Aussi le capitaine de YAnthropo-

phagc, romprenant que sa marchandise gêne sa marche cl qu'il perdra jus(iu à son navire, s'il est pris, oi'donne sans balancer qu'on allège son bâtiment, en jetant à l'eau d'aboid les plus vieux nègres, piïis les malades, les infirmes, et enfin les femmes. Aussitôt les victimes désignées sont saisies et amenées sur les ponts, où, compi-enant le sort qui les attend, elles le subissent avec indilîérence, quelques-unes avec joie... On les enferme deux à deux dans des tonneaux et elles sont précipitées à la mer : le poids des cadavres ne permet pas au tonneau de floltei-, il s'enfonce et disparaît ; quant aux nègres, ils ne peuvent s'échapper en nageant. Cliaque fois que ces misérables tombent à l'eau, le bruit sourd de cette noyade ferait tressaillir un cœur d'homme et retentirait cruellement au fond de son âme : mais l'équipage d'un négrier n'a pas d'âme, et capitaine, lieutenant, matelots, restent impassibles en face de cette cruelle exécution.

» Ainsi allégé, \ Anthropophage échappe au Vigilant; ou s'il est pris, le capitaine français, trop généreux, au lieu de pendre les forbans à la grande vergue, se contente de les metirc aux fers et de les réserver pour être jugés par qui de droit. Quant aux nègres qm restent encore, les bruits pénétrants d'un tumulte que l'on ne saurait décrire, mais qui exprime un débordemenl d'allégresse, saisit l'oreille et annonce qu'on brise leurs fers.

» Mais continuons à retracer le drame de la traite des noirs, et supposons que V Anthropophage échappe à la vindicte de la France. La navigation continue et on atteint enfin les côtes de l'Amérique septentrionale.

» Arrivés au port et dans une ville où il y a marché de nègres, les esclaves noirs sont refaits dans le repos et par une nourriture meilleure. Le marchand a trop d'intérêt à parer sa marchandise pour qu'il néglige ce moyen d'augmenter son lucre. Il rend donc aux nègres et aux négresses l'apparence delà force, en leur restituant la santé.. Puis alors, l'opération menée à bonne fin, il conduit au champ de foire son bétail humain et le met en vente, tout comme un éleveur achète ses veaux, ses bœufs et ses moutons.

» En Amérique, le marché aux esclaves est une vaste halle où l'on peut voir tous les jours de l'année des groupes et des rangées de nègres et de négresses, jeunes et vieux, maris et femmes, raères^t enfants que l'on vend isolément ou par lots, selon les convenances. Là, les hommes sont étendus pêle-mêle, sur le sol, dans toutes les poses. Ils ont .généralement un affreux hébétement peint sur le visage. Souvent ils ne comprennent pas le sort qui les attend, et d'ailleurs que leur importe? ils ont tant soulïert déjà ! Là, sont installées, dans des attitudes diverses, des femmes de toutes nuances, depuis le noir d'ébène jusqu'aup-is seuris et aux Ions cuivrés. Voici, par exemple, une négresse de dix ans

dont, la mère a été vendue la veille : mère et fille ne se reverront sans doute jamais, et cependant la jeune esclave appelle à grands cris et avec les larmes du désespoir celle qui lui adonné le jour. Voici au contraire une vieille négresse, dont les bras amaigris et les doigts pleins de callosités témoignent d'un travail dur et pénible : à la vente elle passera pour un article de rebut, et on prendra ce qu'on voudra en donner, tandis que l'or sera versé pour acheter la jeune fille. Un peu plus loin, parmi cent autres, voici une mulâtresse au regard doux et suppliant. Cette négrillonne de quinze ans qui se presse contre elle, c'est son enfant. Ce sont les mômes yeux noirs, ombragés de longs cils : la blancheur de son teint indique une quarteronne. Ses cheveux bouclés sont du brun le plus riche. La mère et la fille seront-elles séparées ? Tel est l'unique souci de leur âme...

» Enfin signalons à l'en tour de la halle de petites tribunes destinées aux commissaires-priseurs et aux crieurs. On va vendre ces malheureux esclaves à la criée, et de nombreux spectateurs examinent les corps, les figures, les épaules, et discutent les qualités et les prix avec le même entrain que des maquignons le feraient pour des chevaux. La vente a

lieu

» Infortunés! Vendus de la sorte sur une terre étrangère, séparés les uns des autres alors que le malheur les a attachés; la mère violemment arrachée à sa fille, le fils à son père, la femme à son mari, ces pauvres nègres ont encore besoin de plus de deux ans pour s'acclimater, et, pendant ce temps combien n'en meurt-il pas encore ! En outre, à la moindre faute, faute qui la plupart du temps n'en est pas une (souvent un simple geste est un crime aux yeux de certains maîtres sauvages), on ne les tue pas, oh ! non, les esclaves coûtent trop cher, mais on les fustige, on les flagelle, on les meurtrit sous les coups, car on revient des coups, de la flagellation, des meurtrissures. Jamais on ne laisse les misérables noirs en contact avec leurs parents, s'ils en ont près d'eux, parce que la vue des tortures de ceux qui leur sont chers les porte à la rébellion. Enfin, une négresse devient-elle mère? on l'arrache à son mari, car l'enfant qu'elle va mettre au monde vaut de l'or... N'est-ce pas un esclave qui va naître, grandir, et qu'on vendra!...

» Qui pourrait dire l'horrible, l'indicible passion des nègres arrachés à leur patrie, séparés violemment de leurs parents, toujours privés de toutes les affections de cœur, brisés dans leur amour quand ils se permettent d'aimer, et enlevés à l'objet de leur tendresse, père, mère, sœur, ou femme, ou enfant, pom-être entraînés au loin et livrés à de nouvelles séries de douleurs dans une nouvelle captivité...

» Qu'un long désespoir accumulé, que des fatigues inouïes, des souffrances sans nom longtemps imposées cl longtemps dissimulées, le désir impérieux de la liberté ou le* bonheur de se revoir avec ceux qu'ils Curiosités de V Ancien Monde. 9

aiment, poussent quelques-uns de ces malheureux déshérités à secouer le joug et à s'échapper pour vivre de la vie du désert, aussitôt des affiches, dans le style de celles qui commencent cet article, sont apposées dans tous les districts du voisinage.

Et dire que l'homme blanc, bourreau déchaîné par l'enfer, cl l'homme noir, martyr innocent, le second né libre comme le premier, sont rachetés l'un et l'autre du sang du Fils de Dieu! Oh! quand on on songe à l'épouvantable injustice et à la monstrueuse cruauté de l'esclavage des nègres, on se-demande si Dieu a laissé ses foudres s'éteindre. Mais non. Un jour viendra où le ciel déchaînera de noires légions vengeresses, dont les bras vigoureux vous envelopperont, monstres, et vous serreront dans une telle étreinte que vos os en craqueront, et que votre sang s'élancera en gerbes jaillissantes pour laver le sol que vous aurez tant de fois profané par d'innombrables et sanglantes hécatombes... Déjà j'entends l'Amérique, votre nid, vautours, qui laisse arriver jusqu'à nous le grincement du fer qui s'émoud contre elle dans l'ombre et dans le silence, mais qui bientôt brillera au grand jour. Qu'il sera terrible, effrayant le cri de guerre qui sortira de toutes ces poitrines américaines altérées de sang humain. C'est alors, bouchers de chair humaine, que vous paierez la peine du talion. L'univers enîier, alors, n'aura pas assez de mains pour applaudir à la grandiose expiation que, du haut de l'empyrée, le Dieu des infortunés exigera pour votre barbarie et votre orgueil.

» Alors en lisant le détail des calamités qui fondront sur vous, on frémira d'épouvante et l'on dira tout haut :

— » Laissez passer la justice de Dieu ! »

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