PHYSIONOMIE DES FORÊTS VIERGES
Alors arrivent les forêts vierges, demeure des terribles sauvages et des redoutables animaux de leurs profondes solitudes. Les défrichements qui y soudent leurs travaux colonisateurs à la natui-e pi'imitive, y olïrent de curieux mélanges, car là où n'ont jamais retenti que des cris de Sioux, de Mohicans, de Pawnies et de Cherokees, on voit des terres en culture naissante. A côté du désert, on admire le sol fécondé par le bras de l'homme.
Que nous voudrions, mes amis, à la suite d'un Chateaubriand, d'un Humboldt, d'un Alcide d'Orbigny et de bien d'autres voyageurs, vous faire pénétrer sous les voûtes hardies et les sublimes coupoles d'une
incommensurable forêt vierge ! Car comment peindre avec vérité cet inextricable réseau de végétations colossales, ce grandiose fouillis d'arbres et de plantes gigantesques, ces profondeurs majestueuses et terrifiantes, ainsi que les étranges mystères dont sont le théâtre et les témoins ces bois impénétrables, aussi anciens que le monde, et qui s'étendent sur des espaces aussi vastes que trois ou quatre de nos départements? L'imagination la plus fantaisiste s'effraie d'un réalisme que la seule visite à ces forets peut faire comprendre à l'homme. Elle ne peut concevoir celte miraculeuse fécondité d'une nature élémentaire qui renaît à toute heure de sa destruction môme, et qui sort de l'humus végétal de ses ruines plus fraîche, plus vivace et plus belle que jamais.
Nous essaierons cependant de vous mettre sous les yeux les somptueuses magnificences de ces bois, inconnues dans nos contrées d'Europe. Dans ce but nous leur consacrerons quelques pages spéciales, et, pour le moment, nous nous bornerons à vous dire que rien n'est beau comme ces forêts vierges du Nouveau Monde.
Les premiers rayons du soleil, en jaillissant sur leurs dômes bronzés et en pénétrant dans leurs épais fourrés, éveillent bientôt les hôtes de leurs sombres retraites, car il s'y fait par moments un tapage infernal. Ce sont des glapissements de singes, des miaulements de tigres, des rugissements de lions, des grognements de léopards, des sifflements de serpents, des beuglements confus et un tel crescendo de rugissements aigus ou sourds, qu'on ne peut se rendre compte de quels animaux ils peuvent provenir. Les échos des bois et des mornes qui s'élèvent de leur enceinte renvoient ces sons discordants, et l'on dirait des bandes de démons qui se convoquent à un grandiose sabbat. Nul chemin ne partage ces forêts. Des débris de végétaux, de hautes herbes, des plantes formidables de hauteur et de force, d'inextricables réseaux de lianes, d'énormes carcasses d'arbres tombés sous les coups de la foudre ou les efforts de la tempête, des troncs pourris, d'effrayantes broussailles, des halliers infranchissables encombrent le sol. Le palmier, le chêne, le dattier, le cocotier, le bananier, le tamarinier, le caroubier, l'acacia, l'aloës, le sésame, l'arachide et cent autres essences de hauts arbres y sont tellement touffus, que la lumière du jour et les rayons du soleil pénètrent difficilement sous ces voûtes de verdure. De l'humus formé de tous les détritus de végétaux qui pourrissent sur le sol, il monte d'énervantes odeurs ici, là des parfums de fleurs qui saturent l'air déjà trop étouffé. Tantôt des aras, des colibris, des périqucs, au plumage étincelant, appai-aissent sur les branches, becquetant des insectes aux ailes d'or; tantôt la robe fauve de guenons, de sapajous et de ouistitis, se laisse voir, et l'on entend ces habiles escamoteurs qui concassent les baies aromatiques des caroubiers.
Magnificences du Nouveau Monde. 10
iA LES MAGNIFICENCES