‹ Les Curiosités de l'Ancien MondeChapitre 64 sur 97 · UN COIN DU VOILE LEVÉ SUR LES SAUVAGES · texte numérisé non relu

UN COIN DU VOILE LEVÉ SUR LES SAUVAGES

Un jour je voyageais, moi, simple touriste, avec deux chasseurs comme moi, sous les admirables coupoles de ces bois de TAmérique, respectés jusqu'alors par la hache de l'homme et semblant sortir de la main de Dieu, comme au jour de la création, lorsque notre oreille, habituée aux. bruits du désert, fut frappée des plus horribles clameurs provenant du lointain. C'était un immense rugissement de voix aiguës, plaintives, sinistres, grotesques, et, à chaque instant, cet infernal vacarme s'approchait, comme porté par une rafale complaisante. Pourtant l'air était calme, et la brume compacte de la nttit n'était déchirée par aucun souffle de vent. Bientôt la bacchanale invisible fut si voisine de nous que mon cœur se serra d'effroi, j'en fais l'humble aveu. Il me sembla qu'une légion de loups affamés allait nous entourer et nous détruire. Alors j'avisai dans l'épais brouillard une multitude de points rouges s'agiter sur la lisière de la forêt, et il nous devint facile de distinguer à la lueur des torches de résine qui brûlaient en s'agitant sous les arbres gigantesques les étranges habitants des solitudes que nous avions sous les yeux.

C'était une armée de redoutables sauvages, et nous^ nous trouvions près d'un campement temporaire de tribus réunies d'Anakotas, de Navajoès, de Chesapeakes, de Pcnobscots, de Comanches et d'Oricks. Ils "étaient tous beaux de formes, de stature, mais leur tatouage les rendait laids et repoussants à glacer de terreur. Les uns, d'une peau grise et huileuse, avaient des barriolages de bleu qui entouraient leurs corps comme des serpents; les autres, rouges de cuivre, avaient des yeux blancs qui nageaient, larges et furibonds, dans dos plaques de jaune qu'ils s'étaient appliquées aux pommettes des joues, pendant que sur leurs poitrines, leurs bras, leurs dos, leurs cuisses, ils avaient peint des aigles, des perroquets, des vautours. D'autres, noirs comme l'ébè ne, mais dont la peau brillait comme un vernis, avec des yeux i-ouges à fleur de tête, étaient zébrés d'un lalouage blanc qui les rendait hideux. Ceux-ci teints au vermillon et mouchetés de vert, ceux-là peinturés de mille façons extravagantes des couleurs les plus vives, tous le lomahawck à la main, ou la zagaie, quelques-uns des carabines, hurlaient si affreusement, que c'était à en avoir la chair de poule. Beaucoup d'entre eux avaieïït les cheveux retroussés au sommet de la tête et attachés avec une crête rouge. Plusieurs aussi portaient des coiffures de plumes de toutes nuances, ou des bonnets à poil qui les rendaientelTray ants. Presque tous montaient des petits chevaux pleins d'ardeur et de feu; mais un grand

nombre encore était à pied. Sans contredit, les plus beaux, au point de vue de la forme, étaient les Osages. Ils avaient la tête nue et les cheveux courts, à l'exception d'une raie tracée sur le sommet du crâne, qui produisait une sorte de cimier de casque, parce qu'elle se tenait droite sur la tête, et d'une longue mèche à scalper qui tombait par derrière. Ils portaient noué autour des reins un blanken, sorte de couverture de laine qui, laissant le buste et les bras nus, les faisaient ressembler à de belles statues de bronze.

Le chef de cette armée, qui semblait échappé de l'enfer , tant il offrait une physionomie terrible, et qu'on aurait pu appeler flamme du désert, tant à cause du vermillon qui l'enluminait, que de l'extrême agilité de ses yeux, de ses mouvements, de tout son corps en un mot, se prit à faire galoper son petit cheval, nerveux comme. lui, au centre de cet immense rassemblement d'hommes sauvages, et leur tint un long discours. Il y é-tait question des Européens abattant les forêts, défrichant les terrains, envahissant les prairies, menaçant de la mort tous ces enfants des bois, contre lesquels ils devaient tous se lever comme un seul homme pour repousser l'envahissement des pionniers ennemis et arrêter la force par la force. Le Grand Esprit était en eux, disait l'orateur, que pourraient donc les blancs?,...

Un indescriptible enthousiasme suivit ces paroles.

Nous nous hâtâmes de nous éloigner pour aller aux avant-postes des Européens donner le mot d'ordre des événements qui se .préparaient, et joindre notre appui à leurs forces déjà peu susceptibles de soutenir une lutte prolongée. En effet, nous trouvâmes, au milieu d'une clairière de la vaste forêt vierge que nous parcourions, une petite armée de Français, d'Anglais, d'Espagnols, de Hollandais, etc., campée dans toute la quiétude d'une marche à travers les bois, que rien n'avait encore inquiétée, et se livrant aux apprêts d'un repas dont des buffles fraîchement égorgés allaient faire les frais. Leurs chairs grésillaient sur des fenx de boucan, et des sentinelles avancées protégeaient les joies et le far-niente de ces nouveaux conquistadores des bois.

A peine la nouvelle de l'approche d'une armée de sauvages fut-elle répandue que le jour se fit dans la forêt, le soleil illumina le dôme des grands arbres et ses rayons furtifs percèrent les feuillages des géants de la clairière et y répandirent des torrents de lumière. Presque aussitôt des flèches transpercèrent ici et là les sentinelles qui gardaient ■ les approches du camp des Européens : c'étaient évidemment les sauvages qui étalent arrivés, et, se tenant cachés dans l'épaisseur des fourrés, commençaient l'attaque dans le plus profond silence. Se voyant bienlôt découverts, ils poussèrent avec rage leurs cris de guerre. Les animaux de la solitude et les milliers d'oiseaux qui sautillaient dans les branches s'enfuirent d'épouvante. Une horrible mêlée] commença... Tout

d'abord, en apparence, les sauvages eurenl le dessus, tant ils avaient eflrayé les Européens par leui's tcri-ibles sifflemenls de guerre. Il fallait voir comme le tomahawck faisait merveille en leurs mains. Ils brisaient, les membres, les poitrines, le crâne de leurs ennemis d'un seul coup de ce redoutable instrument de guerre. Puis, quand l'Europùen tombait étourdi, ils le saisissaient par sa chevelure, détachaient de leur ceinture un couteau acéré, faisaient de sa pointe une raie sanglante autour de la tète de la victime, et arrachaient, peau et cheveux, la dépouille de ce front qui ne montrait bientôt plus qu'un crâne rouge et ruisselant de sang. Vrai , rien n'était horrible comme cette opération du scalp que ces cruels Indiens mettaient à fin en une seconde. Du reste, les Européens, à leur -tour, immolaient sous le feu de leurs rifles des masses entières de ces misérables créatures.

Mais un incident bien imprévu mit fin à cette boucherie en changeant Tarène du carnage en une aire de sang et de boue humaine.

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