CARBETS ET WIGWAMS
Alors voyant le champ de bataille désormais sans lutteurs, nous aussi nous allions nous éloigner, quand nous vîmes dans les profondeurs de l'horizon revenir deux cavaliers qui criaient à tue-tête :
- Wagh ! Wagh !
C'étaient un Osage et un Navajoès, en grand costume de guerre, qui accouraient pour prendre part à la lutte. Ils ne trouvèrent plus les Européens dans la plaine, mais un autre genre d'ennemis, à savoir des loups blancs et des coyotes qui, attirés par l'odeur du sang, arrivaient en grand nombre de tous les points de la forêt, pour se repaître des lambeaux de la chair des morts et ronger les ossements des cadavres. Nos deux nouveaux sauvages galopaient ventre à terre, sur leurs magnifiques mustangs à large encolure, noirs comme le charbon, aux yeux ardents, aux naseaux rouges et ouverts. Ne trouvant plus leurs ennemis, ils poussèrent un cri terrible, cri de guerre qu'il faut avoir entendu pour le comprendre, et arrêtant brusquement leurs coursiers, qui, sous cette secousse imprévue, ployèrent soudain les jarrets, la queue étalée sur le sol, la crinière hérissée, les naseaux fumants, de blancs flocons d'écume marbrant leur poitrail et leurs épaules.,. Après avoir ainsi défié les Européens, et sans souci des loups et des coyotes, ils dirent un mot à leurs chevaux, et ceux-ci partirent comme des flèches dans la direction de la demeure de leurs tribus.
La veille, nous étions passés près des carbets et des wigwams de ces sauvages, dont l'existence nous avait été signalée par une légère colonne de fumée qui montait bleuâtre vers le ciel, en s'échappant des parties épaisses du bois où les Indiens les avaient construits. On appelle carbets les groupes de huttes, et ivigwams les huttes mêmes de ces fils du désert, composées de bois et de terre, et recouvertes de couches de roseaux et de larges feuilles placées en forme de toit. Un grand carré était réservé au centre de ces wigAvams, placés en un ordre parfait, et au centre de cette sorte de place s'élevait une cabane beaucoup plus vaste qui dominait toutes les autres. Devant toutes les portes basses, des femmes, ceintes d'un pagne, allaitaient leurs nouveau-nés. Plusieurs d'entre elles avaient toutes la fraîcheur de la jeunesse, et, malgré leur vie sauvage, toutes les grâces que donne la civilisation. D'autres de ces Indiennes, flétries avant l'âge, étaient repoussantes à voir. Bon
nombre do petits Indiens joimienl sur la poussière autour du grand wigwam, qui n'était autre que le lieu de réunion des caciques, des chefs et des principaux de la tribu. Les squaiv, c'est-à-dire les femmes, veillaient sur ces enfants d'un regard d'amour et de complaisance, A l'entrée de celle sorte de maison commune du carbel, quelques vieillai'ds étaient accroupis sur des mousses et fumaient le calumet. Quelques Indiens, hommes faits, travaillaient dans une sorte de jardin où je vis réunis les plantes légumineuses et les plus beaux fruits que rêve l'imagination.
Au moment où nous observions de l'épaisseur d'un bocage le spectacle que pouvait olîrir ce campement d'une tribu d'Indiens, une troupe de leurs guerriers revenait de la chasse. Ils étaient à cheval, avec leurs armes de vénerie, et des quartiers de bulTalos pendaient saignants à l'arçon "de leurs selles. Nous entendions le bruit de leurs tomahawcks sur le fer de leurs lances; nous distinguions facilement les moindres peintures dont étaient ornés leurs visages et leurs poitrines. Avant de rentrer dans leurs wigwams, nous les vîmes planter en terre des pieux, y attacher en festons des cordes d'écorce et y suspendre les chairs de buflle sauvage pour les sécher au soleil et les conserver. D'autres portions furent livrées aux femmes, qui allumèrent des feux au-dehors, et firent rôtir lès parties les plus délicates de l'animal. La chair saignantecrépita sur la flamme autour de laquelle les squaw allaient et venaient, préparant le repas du soir. Elles plaçaient sous la cendre des noix de pignons qui devaient tenir lieu de pain; et pendant que les chasseurs envoyaient leurs mustangs paître l'herbe du bois, ils fumaient avec délices leurs pipes de terre durcie au feu.