CIMETIÈRES AÉRIENS ET MOMIES DU PÉROU
Il y a quelques années, je poussais une reconnaissance jusque dans le désert d'Alacama, dans le Pérou, alors que la brume du soir était tombée déjà et faisait confondre les objets. Tout-à-coup je me vois en face d'un nombie d'iiommes, de femmes et d'enfants que je ne pouvais compter, mais qui étaient tous assis et rangés'en demi-cercle, et comme absorbés dans une vague contemplation.
Je m'arrêtai court et j'attendis, abrité par des broussailles.
La région transandéenne du Pérou est couverte de vastes forêts hantées par un petit nombre de tribus indiennes qui redoutent le contact de l'homme civilisé et accueillent par une volée de flèches empoisonnées les intrus qui envahissent leurs repaires. Les aborigènes des Andes orientales sont les sauvages les plus cruels, les plus misérables et les plus indomptables de l'Amérique du sud. Ils parcourent tout nus ces bois épais dont ils connaissent seuls les sentiers, et ils ont pour armes des arcs et des flèches. Ils se nourrissent de singes, d'oiseaux, de poissons et de bananes. On n'en sait pas long sur ces peuplades, connues sous le nom de Chunchos. On suppose qu'elles sont répandues sur une vaste surface à l'inléricur de l'empire du Brésil, et on les accuse de cannibalisme. Mais nonobstant leur amour de la chair humaine, on prête aux Chunchos une singularité dont il n'y a pas d'exemples dans les autres tribus, car on assure qu'ils ne mangent point de femmes, non point par humanité ou par quelque délicatesse galante, mais uniquement à cause de leur ferme conviction que la femme est un être impur, créé pour le tourment de l'homme, et dont il faut s'abstenir parce que sa chair est venimeuse.
Je savais tout cela, et à la vue de ces sauvages, assis et rangés en cercle, et comme absoi-bés dans une vagu(> contemplation, autant que la brume du soir me permettait d'en juger, j'iiésitaisà m'avancer plus loin et je craignais de tomber dans un gros des terribles Chunchos. Pourtant je fis quelques pas, d'ici, de là, pour m'approcher insensiblement et mieux voir ce dont il s'agissait.
Quelle ne fut pas ma surprise... lorsque, arrivé tout près du demicercle formé par ces sauvages, je reconnus que je me trouvais dans un cimetière péruvien, remontant à la pins haute antiquité.
Tous ces... six cents hommes, femmes et enfants, n'étaient autre chose que des momies, des corps desséchés, c'est vrai, mais dans un parfait étal de conservation. Leurs yeux mômes occupaient encore les
orbites, les dents leurs alvéoles, et les cheveux le cuir chevelu. Le type péruvien était adinirablement empreint sur le faciès; l'attitude du corps rappelait la pose facile de gens accroupif^. On eût dit que, d'un moment à l'autre, tous ces gens allaient se lever et revivre...
Mais point. Ils étaient là depuis des siècles déjà.....
Chacun d'eux avait près de soi une jarre de maïs et un vase à cuire.
Voici l'explication de ce phénomène :
Quand il règne dans une atmosphère surchargée de particules salines une sécheresse extrême, il se produit un résultat curieux qu'on a observé sur quelques-uns des plateaux les plus élevés du Pérou. Les vents vifs et secs embaument les corps que l'on expose à leur souffle. Donc, mes vénérables Péruviens et Péruviennes, connaissant cette propriété siccative de l'air de leurs montagnes, s'endormaient jadis du dernier sommeil dans leur cimetière aérien et parmi les cadavres des leurs, qui les y attendaient livrés au repos de la mort.
Dans l'Inde, pendant des milliers d'années, les veuves inconsolables se firent briiler sur le bûcher de leurs époux, et cela par interprétation de leurs livres sacrés, qui commandent ce dévouement posthume. Une coutume analogue prévalait au Pérou, du temps des Incas, et au décès du roi ou même de quelque seigneur, nombre de Péruviens fidèles se faisaient enterrer vivants et accompagnaient ainsi leur maître jusqu'à la tombe inclusivement. Vers la fin de la domination des Incas, un monticule de terre situé sur le bord de la mer, auprès d'Arica, avait été choisi pour ces sépultures.
Lorsqu'on fouille ces tombes, on trouve tous les cadavres dans la même position, accroupis, les bras rapprochés du corps et dans un état remarquable de conservation, de momification naturelle. Ce que les indigènes admiraient le plus dans ces momies, c'étaient leurs yeux solidifiés, brillants, doués d'une certaine transparence, et dont le volume paraissait proportionné à l'âge différent des individus inhumés. Pour expliquer cette admiration, rappelons, avec l'historien Garcilasso de la Véga, qu'aux temps les plus anciens, les yeux brillants de certains oiseaux étaient, au Pérou, l'objet d'un culte particulier : le chat-huant, par exemple, était adoré pour la beauté de ses yeux.
Un de nos habiles marins, monsieur Thébuchet, capitaine au long cours, a lapporlé un certain nombre de ces yeux de momies déterrées du morne d'Arica, et ils les a livrés à l'examen anatomique de monsieur Jobert de Lamballe, qui, n'y reconnaissant pas les éléments de l'organisation de l'œil humain, les a repassés à monsieur Payen pour être analysés chimiquement.
Examinés au micro>cope et passés au creuset du chimiste, ces yeux de momies se sont trouvés, en efl"et, être un produit artificiel; il était constitué par des capsules polies, en corne blonde et rougeâtre, qui
étaient exactement emboîtées les unes dans les antres, et maintenues parune couche gélatineuse interposée. L'ensemble était recouvert d'une lamelle très mince, tenace, adhérente aux bords ^Je toutes les capsules, concentriques.
Dans les antiquités américaines conservées au musée du Louvre, oa ne trouve rien de semblable aux yeux de ces momies péruviennes. Quant aux momies d'Egypte, on voit sur leur enveloppe extérieure une figure avec des yeux peints ou encastrés. Dans ce dernier cas, les paur pières sont représentées par un encadrement elliptique en bronze, le globe oculaii-e par des émaux ou par un morceau ovoïde de marbre, blanc au milieu duquel est une pierre brune arrondie, ou un fragment globuleux de ci-istal de roche. On retrouve pareillement l'encadrement de bronze, le marbre blanc et le cristal de'roche, avec une cavité interne simulant la pupille, dans les plus anciennes statues égyptiennes. Dans, une de ces statues, vieille de près de quatre mille ans, et qui est en terre cuite brun-rougeùtre, les paupières en bronze, les yeux en marbre blanc et cristal diaphane, ajoutent par l'opposition des couleurs à l'expression des traits, à la physionomie de cette image quarante fois séculaire.
M. Payen se demande d'où vient cette coutume péruvienne d'adapter aux yeux des morts des yeux artificiels. Etait-elle usitée dans les âges antérieurs à la conquête du Pérou par les Espagnols ? Etait-ce une imitation de la pratique égyptienne, léguée par la tradition? La solution de ce problème ethnologique est assez difficile. Peut-être adviendra-t-il quelque éclaircissement nouveau, car un chemin de fer est en voie d'exécution et il éventrera le morne d'Arica, de manière à livrer tant de curiosités que la science y gagnera quelque chose.
Quoi qu'il en soU, monsieur l'amiral Dupetit-Thouars a donné, àcette occasion, quelques détails authentiques sur le morne d'Arica, détails recueillis sur place dans une visite qu'il fit lui-même à cette vallée des tombeaux. Il avait demandé préalablement aux autorités de l'endroit la permission d'exécuter des fouilles. Le gouverneur lui répondit avec beaucoup de politesse que tous ces morts-là n'ayant pas été baptisés, il pouvait en faire ce qu'il voudrait.
En conséquence, les fouilles furent pratiquées à environ cent cinquante mètres du rivage et à une élévation de trente mètres environ au-dessus du niveau de la mer. On découvrit un grand nombre de tombeaux, espèces de caissons construits en pieri-e plate non maçonnée. Au milieu était le squelette accroupi, la tête et les mains reposant sur les genoux. Ces morts étaient inhumés en ligne parallèle au rivage et très près les uns des autres. Tous regardaient l'ouest. A côté du squelette étaient deux vases, dont l'un, de moyenne grandeur, avait dû contenir de l'eau ; l'autre, beaucoup plus petit, était rempli de sel blanc et do feuilles i^jî.
coca très bien conservées. Le coca est la feuille d'un arbuste que les Péruviens mâche ni, comme les Indiens le bétel, et qui peut tenir lieu ■d'aliment pendant plusieurs jours. Ces provisions étaient-elles déposées là dans l'idée d'une vie future, en vue d'un voyage à effectuer par le défunt?... Aucun n'était pourvu d'yeux artificiels comme les momies scientifiquement d épouillées par le capitaine Trébuchet. Mais cela tient sans doute à ce que cette partie du cimetière était réservée à de pauvres •Péruviens , enterrés modestement , morts de troisième classe , qui n'avaient pas eu le moyen, durant leur existence terrestre, de s'acheter des yeux pour se conduire dans le grand voyage d'outretombe.
0 vanité de la vie ! vanité de la tombe! Que reste-t-il d'une antique et opulente nation et de ses chefs vénérés, de ses puissants Incas? Un ossuaire, grand sujet de discussion pour les ethnologues , dont les débris poudreux sont jetés au vent par un ingénieur de chemin de fer ; des momies avec des yeux d'empreut, où le chimiste ne retrouve que de la gélatine et de la matière cornée ; des tombeaux visités par de savants voyageurs, qui en rapportent des vases de terre avec des images d'hommes et d'animaux qui s'en vont figurer dans le musée céramique de Sèvres!