LE GROENLAND, ILES DU SPITZBERG
On ne lira pas sans intérêt ce que dit Malle-Brun des îles duSpilzberg, cette chaîne de terres glaciales dépendantes du Groenland, et par conséquent de l'Amérique septentrionale.
« Les montagnes de la grande île du Spitzberg propremenl: dite, couronnées de neiges perpétuelles et flanquées de glaciers, jettent un éclat semblable à celui de la pleine lune. Elles se composent probablement d-e granit rouge dont les blocs, étant à nus en grande partie, resplendissent comme des masses de feu au milieu des cristaux et des saphirs que forme la glace. Leur énorme élévation les fait apercevoir à une grande distance; et comme elles s'élancent immédiatement du sein de la mer, les baies, les vaisseaux, les baleines, tout paraît dans leur voisinage d'une extrême petitesse. Le silence solennel qui règne dans cette terre déserte accroît la mystérieuse horreur qu'éprouve le navigateur en y abordant.
» Cependant la mort de la nature n'est môme ici que périodique. Un jour de cinq mois tient lieu d'été, au Spitzberg. Le lever et le coucher 'du soleil marquent les bornes de la saison vivante ; mais ce n'est que vers le milieu de cette saison, ou, si on aime mieux, vers le midi de ce jour, que la chaleur, longtemps accumulée, pénètre un peu avant dans la terre glacée. Le goudron des vaisseaux fond aux rayons du soleil, et cependant on ne voit éclore qu'un petit nombre de plantes : ce sont des cochléaires, des renoncules, des joubarbes. Marteus put même couronner son chapeau de fleurs de pavot, cueillies sur ces tristes rivages. Les golfes et les baies se remplissent de fucus et d'algues d'une dimension gigantesque, à peu près deux cents pieds de long. C'est dans ces forêts marines que les phoques et les cétacés aiment à rouler leurs corps énormes, ces vastes masses de graisse que les pêcheurs européens poursuivent jusqu'au milieu des glaces éternelles. C'est là que ces animaux vont chercher les mollusques et les petits 'poissons, leur nourriture habituelle. C'est là que ces êtres en apparence si lourds, si pesants, se livrent à leurs penchants sociaux, à leurs jeux. Réunis sur un champ de glace, les chiens marins sèchent leur poil brunâtre ; le morse, en grimpant au'x rochers, montre ses énormes défenses, dont l'ivoire éclatant est caché sous une couche de limon de mer; la baleine lance des jets d'eau par ses vastes évents, et ressemble à un banc flottant sur lequel divers crustacés et mollusques fixent leur demeure. Mais elle est souvent blessée à mort par le narwal, à qui la perte liabituelle d'une de ses défenses horizontales a fait donner le nom d'unicorne de mer. La baleine est souvent la victime d'une espèce de dauphin nommé l'épée de mer, qui lui airache des morceaux de chair, et qui cherche surtout à dévorer sa langue.
» Au milieu de tous ces colosses vivants de la mer Glaciale, s'avance un quadrupède redoutable, vorace et sanguinaire : c'est l'ours du pôle. Tantôt porté sur un îlot de glace, et tantôt nageant au sein des flots, il poursuit tout ce qui respire, dévore tout ce qu'il rencontre, et s'asseoit en rugissant de joie sur un trophée d'ossements et de cadavres.
76 LES MAGNIFIGENCI5S
» Un autre qiiadrupèdo, le timide et aimable renne, broute la mousse (lui couvre les rocbcrs.
» Des troupes de renards et d'innombrables essaims d'oiseaux de mer viennent encore, pendant quelques moments, peupler ces îles solitaires; mais dès que finit le jour polaire, ces animaux se retirent à travers des terres inconnues, soit en Amérique, soit en Asie.
» De quelque côté qu'on jette la vue, on n'aperçoit que des terres in- ' capables de recevoir aucune sorte de culture, que des rocs escarpés qui s'élèvent jusqu'aux nues, qu'entrecoupent des ravins profonds et des vallées stériles, et que rendent inabordables des glaces et des amas de neige qui semblent ne fondre jamais. La température y est sujette aux plus capricieuses variations ; la pluie vient vous surprendre au moment où vous admirez l'éclat d'un soleil pur, et cet astre vous consolera souvent au milieu des ondées par une réapparition soudaflne. Vous le verrez encore se lever ou se coucber, précédé ou suivi d'un cône de lumière jaunâtre. L'aurore boréale verse sur ce climat des clartés qui, tantôt douces et pures, tantôt éblouissantes et agitées, égalent celles de la 'pleine lune, et dans l'un et l'autre cas contrastent par un reflet bleuâtre avec la couleur de feu qui scintille dans les étoiles. »
Avant de quitter le nord de l'Amérique pour pénétrer dans le sud, que le lecteur nous permette de lui apprendre, comme un détail qui ne manque pas d'intérêt, que le capitaine Shevard Osborn, dont un voyage au pôle nord est fort célèbre, vient d'adresser à la Société géographique de Londres un projet d'exploration des régions polaires.
Il y a en effet autour du pôle une superficie de sept millions de mètres carrés, qui est laissée absolument en blanc sur nos cartes : il est d'un immense intérêt de savoir si la totalité de cette surface n'est qu'une solitude glacée et silencieuse, ou si, comme des savants l'ont assuré, on doit y trouver un ensemble de terres et de mers accessible à l'homme.
Maury, un savant naturaliste américain, a émis une proposition semblable à propos du pôle sud. Il serait à désirer que l'on donnât suite à l'un ou à l'autre de ces projets.