LA COI’ VADE
veau-né, s’inquiétant de sa santé, l’interrogeant avec sollicitude sur les douleurs qu’il prétend ressentir, lui témoignant toutes sortes de marques de sympathie.
Cette coutume de la couvade a existé, à ce (pie nous assurent les savants, dès la plus haute antiquité. Les écrivains grecs et romains en ont parlé en termes qui ne laissent aucune place au doute.
Au dire d Apollonius de Rhodes (1), des peuples' de race scylhique, habitant sur la côte orientale du Pont-Euxin, les Tibari ou Tibarènes auraient pratiqué ce singulier usage.
On le retrouve chez les Thraces, les Ibères (2), les Corses, d’après Diodore de Sicile (3).
A la fin du xmR siècle, Marco Polo a fait pareille constatation chez les habitants du Turkestan chinois. 11 a rapporté la coutume des maris de la petite Boukharie, qui se mettent au lit pendant les quarante jours qui suivent l’accouchement de leur femme.
Il en est de même chez les Tartarcs et plusieurs Orientaux; chez les Canadiennes, selon Charlevoix ; les Caspiennes, d’après Leclercq ; de
(1) Apollonius, Argonaulica, liv. II, V, 1012.
(2) D’après Strabon, Géographie , III, 16.
(3) Graslin, De l'Ibéric ; et Diodore de Sicile, V, 11.
même, au Groenland, au Mississipi ; chez les Caraïbes de la Guyane (1).
Dans l’Amérique du Sud, la coutume de la couvade était jadis très répandue. Elle l’est moins aujourd’hui sans avoir pour cela disparu. L’abbé Brasseur de Bourbourg, qui a habité longtemps l’Amérique, en fait mention dans son ouvrage sur l’Atlantide : « En Cantabrie, dit-il, les femmes accouchaient en pleins champs, et c’était le mari qui se mettait au lit comme s’il avait eu le mal d’enfant, et les femmes le soignaient. C’est exactement ce qui se pratiquait dans plusieurs des régions de l’Amérique, dans le ^ucatan et notamment chez les Cafres du Copan et de Chiquimala. » La couvade, comme on voit, remonte loin.
Il existait au Brésil une tribu indienne qui avait adopté le même usage. Quand la femme était délivrée, elle suspendait l’enfant à son cou dans une écharpe blanche de coton et reprenait bientôt ses travaux ordinaires, tandis que le mari se couchait dans la butte pour recevoir les félicitations des amis et des voisins (2).
En Californie, quand la mère accouchait, le père se contentait de garder la maison en s’abstenant de manger du poisson et de la viande (3).
(1) Virey, La Femme, 52.
(2) La Harpe, Abrégé de l'Encyclopédie des voyages, t. xu, 186.
(3) Bancroft, Native Races, I, 412.
LA COUVADE
Dans son récit d'expédition au Maroni, le Dr Crevaux (1) a consigné la coutume de la couvade, qu’il avait observée chez les peuples qu’il venait de visiter.
Chez les Galibis, la couvade ne semble plus avoir cours, ainsi qu’en témoigne le travail fort instructif de M. Manouvrier, sur les Galibis qui se sont exhibés au Jardin d’acclimatation en 1882. Un voyageur du seizième siècle prétendait cependant en avoir été témoin chez les Guaranis, dont les Galibis dérivent directement.
D’une façon générale, dans l’Amérique du Sud, cette coutume aurait persisté jusqu’en ces derniers temps.
Au nouveau Mexique, quand une femme accou-
(1) Nous extrayons le passage suivant d’une lettre adressée à la Société de géographie par l’infortuné docteur Crevaux :
« La confiance que j’avais su inspirer aux indigènes, me valut de pouvoir assister aux coutumes bizarres des indiens de l’Amazone.
« C’est ainsi que je fus témoin des supplices atroces qu’on inflige aux jeunes gens qui ont des velléités de se marier : on leur applique sur la poitrine les dards d’une centaine de fourmis ; sur le front, l’aiguillon de guêpes énormes, puis on les laisse presque sans nourriture se tordre dedouleur pendant quinze jours dans leur hamac, au-dessus d’un petit feu de bois vert dont l’âcre fumée est soigneusement entretenue.
« C’est ainsi que s’inaugurent les joies du ménage.
« Les maris semblent , du reste , partager plus que partout ailleurs les peines de leurs femmes : lorsqu'un enfant vient au monde, c’est le père qui garde le hamac ».
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clie. le père s’alite pendant six ou sept jours et s’abstient scrupuleusement de manger soit du poisson, soit de la viande (1).
Du Tertre, dans son Histoire des Antilles (2 . a raconté, de son côté, que, dès qu'un Caraïbe devenait père, il se couchait, simulant un accouchement. Les commères du hameau se pressaient autour de son lit, et venaient le féliciter sur son heureuse délivrance. Cette bizarre coutume a été aussi remarquée par l’Anglais Brelt chez les Indiens de la Guyane : « Le père, dit-il, se met tout nu dans son hamac, en prenant la posture la plus indécente, et il y reste quelques jours comme s’il était malade, recevant les congratulations de ses amis, soigné par les femmes du voisinage, tandis que la mère du nouveau-né prépare la cuisine sans qu’on s’occupe d’elle » (3).
Même constatation, par le jésuileDobritzhoffer 4 . chez les Abipones, tribu de l'Amérique du Sud, que ce voyageur visita en 1784 : « Chez les Abipones de l’Amérique du Sud, aussitôt que la femme a mis au monde un enfant, on voit le mari se mettre au lit, on l’entoure de soins; il jeune pendant un cer-
(1) 1l\n ch o ft, Native Races, t. i. 585, cité par Letourneau, L‘ Evolution du Mariage et de la Famille, 1888, Paris.
(3) Giiuud-Teülon, Origine du Mariage, 138.
(1) Historia de Abiponibus (1784), t. n, 231, cité par Letourneau.