LA COL VA DE
Quatrefages, la question est résolue (1) ; n’empêche (pie son opinion ;i trouvé des incrédules.
Très préoccupé de découvrir la solution du problème, en 1875, un membre de la Société des sciences , lettres et arts de Pau, M. Fiche, avocat, proposait de rechercher si la couvade existait réellement dans le Béarn, comme l’avaient tour à tour attesté Sir John Lubbock, Herbert Spencer et jM. de Quatrefages. Et à l’appui de sa proposition, il formulait ces diverses questions :
1° La coutume désignée sous le nom de couvade a-t-elle réellement existé dans le Béarn ou le pays Basque?
2° Si oui, peut-on déterminer son extension géographique ou historique?
3° Existe-t-elle encore et quelle explication en peut-on donner ?
A ces questions, M. Lochard, percepteur à la Labastide-Clairence, faisait cette réponse topique :
« Dans un des derniers bulletins de la Société, vous avez appelé l’attention sur un article publié dans la Revue des Deux-Mondes, au sujet de la Couvade en Béarn...
« D après un fait accompli dans une des communes du canton de Labastide-Clairence, la Revue
(I) Dans une note du fabliau Lien connu de Nico- Iciic et Aucnssin , Legrand d’Aussy a signalé la couvade béarnaise.
des Deux-Mondes a eu raison. Comme document historique, je ne change rien, ni dans le fond, ni dans la forme à ce qui a été raconté hier, dimanche, à ce sujet, en présence de M. Lafourcade, maire de Labastide-Clairence, et d une autre personne, alors chez moi ; j’écris presque sous la dictée du narrateur.
« Dans une famille des plus aisées de la commune (Ayherre), chaque fois que la femme accouchait, le mari se mettait au lit immédiatement, faisait le malade et recevait les soins que comportait la situation de sa femme. Il recevait aussi les compliments de ses parents et de ses voisins. A cette occasion, l’usage de ce ménage voulait que l’on tuât de la volaille ; le bouillon passait à la femme, tandis que la volaille elle-même était absorbée par le mari qui, comme il a été dit, gardait le lit. Le repas se faisait dans le but de relever les forces du prétendu malade.
« Ce fait ne s’est pas accompli une fois seulement dans cette famille, mais bien onze ou douze fois, de 1844 à 1858. L’accouchée, d’une forte constitution, comme le sont d’ailleurs en général les femme basques, faisait elle-même les préparatifs du repas de baptême, c’est-à-dire que. dès le lendemain de l’accouchement, elle vaquait aux soins du ménage.»
La personne de qui le percepteur tenait ce récit, un ancien instituteur, avait assisté, en qualité
LA COUVADE 01
de voisin, à tous les repas de famille organisés pour la circonstance. La source n’était donc pas suspecte. Malgré cela, des doutes ayant été émis, plusieurs notables de la commune d’Ayherre confirmèrent, par une attestation écrite, dûment signée et paraphée, la déclaration de l’instituteur.
Comment expliquer la persistance d’une coutume qui jure avec l’état actuel de notre civilisation ? Est-ce un reste de ces époques barbares où la femme vivait dans une dépendance absolue vis-à-vis de l’homme, son seigneur et maître? Nous ne voyons pas que l’homme soit ici en bonne posture pour affirmer sa supériorité. Son attitude n est rien moins que celle d’un guerrier ou d’un héros. Elle prête au ridicule sans conteste. Seraitce l’attestation du mépris dans lequel tenait les femmes l’homme, s’attribuant tout l’honneur de la perpétuation de la famille et de la race ?(1)C est, après tout, une hypothèse soutenable.
Est-ce pour défendre l’enfant que le mari garde le lit? Mais, dans la plupart des pays où existe la couvade. l’enfant est séparé de son père et sa mère en a seule la charge. Ne doit-on pas plutôt voir dans cet usage bizarre comme l’affirmation par 1 homme de ses droits de paternité ? Le père prend possession de l’enfant, de so/i enfant, dès
(t) Ainsi que l’écrit le comte do Gramont, in Int. des Ch, et cur,, 1893, t. n, 264.
la naissance. C’est sa chose, son bien, auquel nul ne doit toucher.
Coutume purement allégorique, répliquera-t-on ! Mais songez qu’elle est actuellement réduite à un simulacre, à une simple mimique, plus ou moins grossière, une sorte de « symbole d’adoption, par lequel le père est en quelque sorte investi de droits égaux à ceux de la mère » (1).
C’est, en somme comme l’a synthétisé Letourneau, une révolte de l’individualisme contre le communisme primitif.
(1) Giràud-Teulon, ouv. cité.