‹ Les curiosités de la médecine (volume 2)Chapitre 33 sur 86 · DENTS · texte numérisé non relu

DENTS

trice. Elle persiste : la dent est enlevée ; mais les douleurs qui précèdent l’enfantement se manifestent d’autant plus. Elle ordonne alors qu’on avertisse l’empereur, qu’on lui dresse un lit, suivant leur usage ordinaire (car ils vivaient on ne peut plus bourgeoisement), puis elle se place devant son secrétaire, et se hâte d’expédier quelques affaires, qu’elle ne croit pas dans le cas de pouvoir être remises à un autre temps. Les douleurs cependant deviennent si pressantes, que, forcée de quitter la plume, elle ne tarde pas à mettre au monde une archiduchesse (1) ; mais à peine l’a-t-elle vue, que, se faisant apporter ses expéditions, elle les signe, malgré toutes les représentations qui lui sont faites, en disant : « Mes sujets sont mes premiers enfants ; je leur dois mes premiers soins ; ceux des autres viendront après ».

A propos de l’influence que sa dentition peut exercer sur la vie d’un homme, fût-il roi de France et de Navarre, serait-il paradoxal d’avancer qu’une des grandes causes de l’humeur morose de Louis XIII, de la sujétion où le tint Richelieu, doit être recherchée dans la difficulté qu’il éprouvait à exprimer ses idées, non pas qu’elles ne vinssent en foule à son esprit, mais parce qu’une double

(I) Marie-Antoinette, plus tard reine de France,

rangée de dents à chacun des maxillaires était pour lui un insurmontable obstacle à une articulation nette, précise et rapide des mots ? Pour employer une expression vulgaire, Louis XIII « bafouillait ».

Le D‘ Chervin, dans son livre Le Bégaiement et autres défauts de la prononciation , a cité le cas de la duchesse de Chaulnes qui, pour se rajeunir, se mit à zézayer « comme un enfant qui change de dents ». Elle ne réussit qu à se rendre ridicule, « n ayant pas, comme le fondateur d’Israël, l’équivalent de la peau de bique pour donner le change à ses juges. »

Balzac, dans une lettre à Richelieu, dit qu’ « à la Cour on ne se sert guère des paroles que pour déguiser ses sentiments ». Qui ne connaît, d autre part, l’aphorisme de Talleyrand, qui n’est peut-être qu'une paraphrase de l’affirmation de Balzac.

Salive.

Dans l’antiquité, écrit P. Sébillot, on croyait à l'cfficacité médicinale de la salive ; on pensait qu elle avait par elle-même une ver Lu, que son possesseur possédait un certain pouvoir, ou qu’elle aidait aux conjurations qui devaient chasser la maladie.

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L’Evangile selon saint Marc (1) raconte que Jésus se servit de sa salive pour guérir un homme sourd et muet. Il le prit à part, lui mit les doigts dans les oreilles, cracha sur sa langue, regarda le ciel en soupirant, et le sourd-muet fut guéri.

D’après Pline, il est d’usage, avant de prendre un remède, de cracher trois fois pour conjurer le mal et d’aider ainsi l’effet du médicament ; comme aussi de toucher trois fois avec de la salive les furoncles naissants, lorsqu’on est à jeun.

Le même auteur rapporte bien d’autres exemples de la puissance de cette singulière médication. La salive d’une femme à jeun, bonne contre les fluxions, passe pour bonne aussi aux yeux pleins de sang, cas auquel il faut mouiller de temps en temps les coins des yeux enflammés ; pratique encore plus efficace si la femme s’est abstenue la veille d’aliments et de vin (2) : « Ne refusez donc pas, dit-il, de croire qu’on guérit les

(1) « Etant venu à Bethsaïde, dit saint Marc, on lui présenta un aveugle qu’on le pria de toucher. Alors Jésus prit l’aveugle par la main, et l’ayant mené hors du bourg, il lui mit de la salive sur les yeux, et lui ayant imposé les mains, il lui demanda s’il voyait quelque chose. Et l’homme ayant regardé, dit: Je vois marcher des hommes qui me paraissent comme des arbres.

« Jésus lui mit encore les mains surles yeux, et lui dit de regarder, et il fut guéri, et il les voyait tous distinctement. »

(2) Pline, 1. xxvm, ch. xxn.

lichens et les lèpres en les frottant tous les jours avec de la salive à jeun ; qu’on guérit l’ophtalmie en y faisant pareille onction le matin ; les carcinomes, en pétrissant avec de la salive la plante appelée le mal de la terre ; le torticolis, en portant de la salive à jeun, de la main droite au jarret droit, de la main gauche au jarret gauche ; qu’enfin. si quelque animalcule est entré dans l’oreille, il suffit de cracher dans cette partie pour l’en faire sortir ».

Il dit aussi, d’après Cratès de Pergame, qu’il y avait dans l’Hellespont une espèce d hommes appelés ophiog'enes , qui possédaient le don de guérir par le toucher les morsures des serpents et de faire sortir tout le venin du corps en y appliquant seulement la main. Et Varron rapporte que, de son temps, il restait encore dans ce pays quelquesuns de ces « ophiogènes, » dont la salive était un remède contre la morsure des serpents.

11 existe en Espagne — ou du moins il existait encore au commencement de notre siècle, — des saladadores, des santiguodores , des eusalmadores qui, à l’exemple des ophiogènes del'Hellespont, avaient la vertu ou la prétention de guérir toutes les maladies avec leur salive.

La salive entrait aussi dans la composition des • charmes, qui prévenaient ce qu on appela plus tard le nouement de l’aiguillette. Dans le Satyncon

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de Pétrone, ch. CXXVIII, la vieille sorcière à laquelle Eucolpe s’adresse pour recouvrer la puissance qu’il a perdue, lui attache au cou un réseau formé de fils de différentes couleurs, pétrit de la poussière avec sa salive, prend ce mélange avec le doigt du milieu et lui en signe le front ; elle lui ordonne ensuite de cracher trois fois.

En ce temps-là, cracher constituait un préservatif contre le malheur, les maléfices, le mauvais œil, etc. On crachait dans son sein pour s’éviter tout malheur. La femme crachait sur son nourrisson pour le préserver. On crachait sur le soulier du pied droit avant de le chausser, en traversant un endroit où l’on avait couru un danger.

Pour préserver des maléfices, dans la Grèce antique, les vieilles femmes léchaient le front des enfants.

Chez les anciens Romains, on passait sur le front et les lèvres le médius humecté de salive.

Ces croyances persistent encore en bien des pays. En Angleterre, le pêcheur à la ligne crache sur son ver après l’avoir attaché à l’hameçon.

Dans le comté de Kent, quand un malade va mieux, on dit qu’il a craché dans ses mains.

Les paysans des parties reculées de l’Irlande crachent sur le nouveau-né, enfant ou animal, qu’ils voient pour la première fois ; la sage-femme crache sur l’enfant qui vient au monde. Dans la partie orientale de Cork, on crache par terre devant une personne qui a de la malcchance.

En Allemagne, on observe des pratiques analogues: le crachat protège contre la sorcellerie.

A Berlin, on crache derrière la personne qui sort.

Dans la Prusse orientale, après une frayeur, on crache trois fois.

En Silésie et en Bohème, on fait de même si on rencontre une vieille femme.

Dans l’Oldenbourg, on crache trois fois dans le pétrin.

En Silésie, on crache à la figure des gens ; en Hongrie, à celle des enfants.

En Portugal, quand on a un pied engourdi, si l'on veut qu’il revienne à son état naturel, il faut l’oindre de salive, en y faisant une croix avec le doigt et récitant une conjuration (C. Pedroso. Superstiçoes). La même superstition a été relevée en Espagne par Guichot.

Dans le nord-est de l’Ecosse, pour guérir l'impétigo. il faut faire passer un shelling neuf trois fois autour de la crémaillère, cracher fortement dessus et frotter avec la partie malade (1).

Les populations contemporaines peu avancées en évolution ont encore une confiance plus grande dans le crachat. Raffenel dit qu’un remède infaillible, selon les nègres du Sénégal, consiste à cracher dans la bouche du malade.

(1) W. Gregor, Folk-Lore of N.-E. of Scotland.

SALIVE

Au Gabon, pour chasser le mauvais esprit, on fait une aspersion avec une sorte d’eau, puis on crache à droite et à gauche du patient, en exprimant le vœu que le mauvais esprit soit chassé. La cérémonie finie, le malade crache à son tour, en marmottant une formule d’exorcisme (1).

A la Nouvelle-Calédonie, le sorcier qui admoneste le malade saisi de frénésie, lui crache, pour le guérir, brusquement dans l’oreille ou dans l’œil des herbes mâchées (2).

D’après Fernel, cité par Thiers, « pour guérir la toux il faut cracher dans la gueule d'une grenouille de buisson et la laisser incontinent après toute vive ».

En Suède, il arrive souvent de voir des gens qui, allant visiter un malade, crachent trois fois près du seuil de la porte (3).

En Corse, si on loue un enfant sans lui cracher en même temps à la figure, il est fasciné ; de même en Sardaigne.

En Calabre, pour se préserver du mauvais œil, la femme entr’ouvre sa chemisette, crache sur ses mamelles et dit : « Ppou ».

A Naples, les nourrices crachent sur l’étranger qui entre dans la chambre où est endormi un enfant.

(1) Tour du Monde, t. xii, p. 294.

(2) Rochas, La Nouvelle Calédonie.

(3) Pitre, La Jettatura, ap. Acla comparationis, vol. xi.

En Sicile, la mère crache sur son enfant, s’il a été regardé par quelque personne douteuse.

En Danemark, quand un joueur perd aux cartes, il crache sur son siège et dit : Qu’un chien soit enterré ici. On crache dans l’eau avec laquelle on se lave, si elle a déjà été utilisée par un autre.

L’antique croyance au pouvoir de la salive a traversé les âges : on la retrouve en Bretagne. Renan, qui raconte dans ses Souvenirs d'enfance l’histoire d’un vieux gentilhomme ruiné, devenu broyeur de chanvre, dit que l’on croyait que, comme chef, il était dépositaire de la force de son sang, qu'il possédait éminemment les dons de sa race et qu'il pouvait, avec sa salive et ses attouchements, la relever quand elle était affaiblie... Sa maison était entourée, à certains jours, de gens venus de 20 lieues à la ronde. Quand un enfant marchait tardivement, avait les jambes faibles, on le lui apportait. Il trempait son doigt dans sa salive, et traçait des onctions sur les reins de l’enfant, que cela fortifiait.

En Haute-Bretagne, ceux qui pansent des dartres mettent dans le creux de leur main de la cendre de tabac, et crachent dessus, étant à jeun ; puis, avec leur doigt, ils font une onction tout autour de la dartre en disant :

Dartres, dartres, vous vous en irez,

Comme il est vrai que je vous dis la vérité.

SALIVE

Cette opération doit être répétée trois fois de suite, l’opérateur étant à jeun.

D’autres, qui ont aussi le pouvoir de guérir les dartres, mettent du sel dans leur bouche, et l’étendent sur l’endroit malade.

Pour panser le ver (c’est une sorte de furoncle), il faut n’avoir jamais connu son père, et faire avec sa salive une croix sur le milieu du bouton.

* On guérit la goutte, en crachant dans sa main et en frottant bien l’endroit malade. Si on a des engelures, il faut cracher sur ses doigts et ne pas les essuyer.

Salpé prétend qu’on dissipe l’engourdissement d’un membre quelconque en crachant dans son sein, ou en touchant avec de la salive la paupière supérieure.

Les fourmillements dans le jarret disparaissent si on crache dans sa main et qu'on se frotte le mollet avec la main imbibée de salive (Haute-Bretagne).

Pour faire disparaître les taches de naissance de son enfant, l’accouchée doit les lécher le matin, à jeun, et ce pendant les neuf premiers jours qui suivent la naissance. ( Général dans la Belgique flamande).

Pour faire disparaître les poireaux (verrues), les

frotter neuf jours durant chaque matin, à jeun avec sa salive. Dans certaine commune, en particulier, on doit, de plus, après avoir mouillé les poireaux avec de la salive, les mettre en contact avec la main d’une autre personne, jetant en même temps un fétu de paille dans l’eau ; la paille étant pourrie, les poireaux seront transplantés sur cette personne.

Lécher les éruptions de la peau pour les guérir ; moyen souvent employé. Lécher les enflures produites par les morsures des insectes, et les brûlures peu sérieuses.

Pour faire disparaître une tumeur on la frotte neuf jours de suite, avec de la salive le matin à jeun. ( Environs de Bruxelles).

Pour faire cesser la démangeaison causée par les éruptions de la peau, on y met de la salive.

Si la salive guérit, elle peut aussi rendre malade.

En Poitou et en Bretagne, on assure que cracher dans le feu rend poitrinaire.

La salive guérissait même à distance et amortissait le coup qui avait été porté.

Pline rapporte sérieusement que, si on se repent d’avoir porté un coup de près ou de loin, il n'y a qu’à cracher aussitôt dans la paume de la main avec laquelle on a frappé. C’est ce qu’on vérifie souvent

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après avoir roué de coups une bete de somme à laquelle ce moyen rend aussitôt son allure.

Quelques-uns rendent au contraire les coups plus pesants en crachant auparavant dans leur main, dans la paume (1).

En Bretagne, et sans doute en beaucoup d’autres pays, lorsque les ouvriers veulent faire un ouvrage pénible ou donner plus de force à leur coup, lorsqu’ils se préparent pour une lutte, ils commencent par cracher dans la paume de leur main.

On a cru pendant longtemps qu’on pouvait, en crachant, tuer les reptiles ouïes faire fuir. Tous les hommes possèdent un venin redouté des serpents : on prétend que ces reptiles, touchés par la salive, fuient comme si c’était de l’eau bouillante, et que si elle pénètre dans la gueule, ils meurent, surtout si l’homme qui crache est à jeun.

Aristote, Nicander, Galien, Pline, Paul d’Égine, Sérapion et divers médecins du moyen âge et meme du siècle dernier, ont écrit maintes lignes pour soutenir que la salive de l'homme à jeun est un poison mortel pour les animaux venimeux. En voici quel ques-unes :

Est uti ut serpentes hominis contacta salivis

Disperitac sese mandato conficit ipsa.

Crachez sur un serpent, sa force l’abandonne ;

11 se mange lui-même, il se dévore, il meurt.

(Lucrèce, Trad. de Voltaire).

(1) Pline, vu, 2,

La salive fait mourir les scolopendres marines, ainsi que les rubètes et les grenouilles. (Pline, I, VII, ch. ii. Trad. de du Pinet).

Salive d’homme.

Tout serpent domme.

(Leroux de Lincy).

« La salive d’un jeune homme bien sain à jeun est bonne pour les morsures des serpents et chiens enragés. » Lémery, art. Homo du Dictionnaire des drogues simples, t. IL Paris, 1783.

Dans le Dictionnaire philosophique , Voltaire dit que deux personnes « lui ont attesté avoir vu un chirurgien tuer des serpents en les frappant légèrement avec une baguette humectée de salive ».

Si Lémerv et Voltaire se fussent renseignés sérieusement, ils eussent su qu’au xvme siècle, Redi, médecin de la cour du grand-duc de Toscane, a fait boire, pendant quinze jours de suite, de la salive humaine à des vipères sans que celles-ci en aient été aucunement incommodées.

Les perversions du goût

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