LES PERVERSIONS DU GOUT
connue sous le nom de gêophagie , habitude de manger de la terre. Cette maladie est endémique dans toute l’Amérique tropicale. La population métis est celle qui se livre le plus à cette iuneste manie ; on compte moins de victimes parmi les tribus complètement sauvages, et parmi les classes élevées.
Les peuplades du Haut-Orénoque, du Rio-Negro estiment la terre à l égal d’un mets savoureux. D’après l’explorateur Crevaux, tous les Roucouyennes de l’Amérique du Sud sont géophages.
« On trouve dans chaque maison, rapporte-t-il dans ses récits de voyage, sur le boucan où 1 on fume la viande, des boules d’argile qui se dessèchent à la fumée et qu’on mange en poudre. Dans la journée, à une heure toujours éloignée du repas, ils prennent une de ces boules, enlèvent la couche qui est noircie par la fumée, et râclent 1 intérieur avec un couteau. Ils obtiennent une poudre impalpable, dont ils avalent cinq ou six grammes en deux prises. » Au reste, les sauvages ont, dans beaucoup d’endroits, l’habitude de faire des galettes avec la terre et de les faire cuire ; les raffinés vont jusqu’à les faire frire dans une huile du pays, et il paraît, à les entendre, que cette mixture est tout simplement délicieuse ! Nous préférons les croire sur parole qu’y aller goûter.
C’est à Java plus particulièrement qu’on use de cette préparation. Dans une lettre adressée à de Ilum-
boldt, Leschenault de la Tour parle d’un singulier aliment employé dans cette île. C’est de la terre argileuse, soigneusement purgée de tout corps étranger, que les Javanais réduisent en pâte avec de l’eau. « On l’étend, dit-il, en lames minces ; on la fait torréfier sur une plaque de tôle, après l’avoir roulée en petits cornets ayant à peu près la forme de l’écorce de cannelle du commerce. En cet état, elle prend le nom d 'cimpo, et se vend dans les marchés publics. L'ampo a un goût brûlé très fade, que lui a donné la torréfaction. Il est très absorbant, happe à la langue et la dessèche. »
Il n’y a presque que les femmes qui mangent 1 cimpo , surtout dans le temps de leur grossesse ou lorsquelles sont atteintes du mal qu’on nomme en Europe l’appétit déréglé.
« Plusieurs mangent aussi V cimpo pour se faire maigrir parce que la maigreur est une beauté pour les Javanaises, et le désir de rester plus longtemps belles leur ferme les yeux sur les suites pernicieuses de cet usage qui, par l’habitude, devient un besoin, dont il est très difficile de se sevrer. Elles perdent l’appétit et ne prennent plus qu’avec dégoût une petite quantité de nourriture.
Disons, à cette occasion, que les Javanais ne se contentent pas de rouler la terre comestible en petits cornets, mais qu’ils en font encore de grossières figurines. A l’Exposition d’Amsterdam de 1883. un pharmacien des Indes hollandaises avait envoyé plusieurs
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de ces bizarres jouets. L'un figurait une femme vêtue d’une robe à grands ramages, et tenant un enfant sur ses genoux; un autre représentait une bayadère, la tète ornée de panaches montés sur des tiges flexibles. Ailleurs, c'était un enfant à califourchon sur un chien ; ou encore des imitations de fruits ; enfin, toutes sortes d’images révélant l’esprit inventif du modeleur. Ces figurines, généralement creuses, servent dans ces pays de jouets aux enfants ou parfois de tirelires ; ce qui n’empêche que les femmes et les babys javanais les mangent, comme on mange chez nous des bonbons ou des sucreries.
Ces faits trouvent-il leur explication autrement que dans une perversion du goût? Adiré vrai, la terre comestible est, dans la plupart des régions où on la consomme, une sorte d’aliment. Il y a longtemps que Vauquelin a reconnu que la plupart des argiles, les argiles rouges principalement, contiennent une notable quantité de sels de fer, auxquels elles doivent leur coloration.
En outre, on ne doit pas oublier que ce que l’on appelait autrefois le bol d’Arménie est une espèce d’argile, et que, tout récemment encore, un médecin d’Odessa, Hellmann, conseillait de revenir à cette médication de nos pères qui, d'après lui, serait des plus efficaces dans la cure du rhumatisme, des névroses, etc.
La géophagie est-elle, à vrai dire, une affection
morbide déterminée ? N’est-clle pas plutôt un symptôme de ce que les nosologistes ont désigné sous le nom de pica ou de malacia P
Il devient nécessaire de définir, dès l'abord, ces deux termes.
Dans la malacia , l’appétit porte sur des substances qui ne sont pas employées à titre d’aliments, mais qui renferment toutefois quelques principes nutritifs.
Le pica est, au contraire, une aberration du goût qui porte à rechercher des matières impropres à toute alimentation.
Les géophages seraient, d’après ces données, plutôt atteints de la première maladie. On a, en effet, remarqué que les terres dont ils se nourrissent contiennent, pour la plupart, quelques éléments fortifiants. Ainsi les nègres des Antilles avalent surtout une terre provenant de la décomposition des laves porphyroïdes, rejetées par les anciens volcans des îles Antilles, et qui sont constituées par de l’argile, de la silice, de la magnésie et aussi par de l’oxyde de fer. On sait, au reste, que, dans les anciennes pharmacopées, figurent bon nombre de terres sigillées ou bolaires, tels que la terre de Lemnos, le bol d’Arménie, qui ne sont autre chose que des argiles ferrugineuses. Si l’on remarque, d’autre part, que les géophages sont des chlorotiques, ou des malades atteints d’affec. tions gastriques débilitantes, ne pourrait-on voir