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SINGULIÈRES

Les dépravations du goût peuvent se manifester sous les formes les plus variées, les plus inattendues.

Mais à dénombrer toutes les bizarreries, toutes les perversions de l’appareil gustatif, un volume entier pourrait être consacré. Ce n’est pas la curiosité seule qui trouve son compte à l’étude de telles questions, mais encore la psychologie pathologique dans ce qu elle a de plus mystérieux et de moins connu.

La répugnance pour certains mets, le penchant itnmodéré pour tels autres, peuvent, en effet, le

plus souvent trouver leur explication dans une sorte d’auto-suggestion, qu’un traitement moral bien conduit arrive à surmonter.

Cette répugnance est souvent instinctive, irraisonnée ; quelquefois elle survient à la suite d une indigestion, d’autres fois elle ne reconnaît aucune cause déterminée. (1) On a parfois noté une transmission héréditaire aux membres d’une même famille ; et Prosper Lucas, dans son Traité de l hérédité, a cité quelques exemples de dégoûts alimentaires se manifestant héréditairement. N’était-ee pas simple- j ment l’imitation, ce qui équivaut à dire la suggestion, qui était en cause plutôt que l’hérédité ? 11 est . difficile de se prononcer en toute sûreté, mais | l’hypothèse est au moins acceptable.

Quoi qu’il en soit de ces théories, il n est pas j moins vrai que bon nombre de personnes éprouvent j une répugnance invincible pour des aliments que ; l’on s’accorde généralement à trouver d’un goût plutôt agréable. On peut citer à cet égard des j exemples historiques. L’abbé de Villedieu ne s était j nourri, jusqu’à 30 ans, que de légumes et d’œufs ; J il avait toujours montré pour la viande une répul- ^

(1) Boytle parle d’une dame qui avait une grande aversion pour le miel : croyant qu’il entrait beaucoup de fantaisie dans cette aversion, son médecin nt mettre

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un peu de miel dans un emplâtre qu il fit appliquer ai pied de la dame; il s’en repentit bientôt, en voyant le

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dérangement fâcheux que l’emplâtre avait produit, et. que l’on ne fit cesser qu’en l 'ôtant.

ANTIPATHIES BIZARRES

sion marquée. Un jour, pressé par son entourage, il se décide à en manger ; une fièvre cérébrale survient, et il meurt presque aussitôt.

Le roi de Pologne, Jagellon, prenait la fuite à la vue d’une simple pomme.

Duchesne, le secrétaire de François Ier, témoignait de son horreur pour ce fruit par des saignements de nez.

Croirait-on que le porc, le cochon, pour l’appeler par son nom, ait des ennemis jurés, à part les Juifs et lesMahométans, qui s’en privent pour obéir à leurs rites? L’histoire suivante prouve tout au moins que les « habillés de soie » ne comptent pas que des amis.

Bussy-Rabutin rapporte, dans ses Mémoires, qu’il avait un jour à dîner au Temple, dont son oncle était grand prieur, cinq ou six amis, tous fort illustres par les charges et la naissance : les maréchaux d’Albret et de Clérambaut, le marquis de Montras, etc. D’Albret s’était mis à leur faire un conte avec sa verve ordinaire quand, arrivé au moment pathétique, sa voix s’altère, sa face pâlit... Personne ne s’était aperçu de rien, à part Clérambaut. qui se mit à crier au maître d’hôtel d’enlever promptement le marcassin qu’il venait d’apporter, et de lui ôter la tète. Cette exécution faite, le maréchal retrouva le fil de son histoire... et la gaieté qui l’avait un instant abandonné.

C’était pour le levraut que Bernard de Nogaret,

duc d’Epernon, colonel-général de l’infanterie, le grand astronome Tyclio-Bralié, manifestaient une aversion que rien ne pouvait vaincre.

Zimmermann relate l'observation d’une dame (1) de ses amies, qui tremblait au contact de la peau veloutée d’une pêche.

Le prince de Condé, le père de l’infortuné duc d’Enghien, ne pouvait manger aucun fruit.

L’illuminé Jérôme Cardan éprouvait une véritable antipathie pour les œufs.

Mme de Lamballe ressentait une horreur inexplicable pour le homard ; n’oublions pas d'ajouter qu’elle s’évanouissait quand elle pénétrait dans une pièce où se trouvaient des violettes.

Junot, duc d’Abrantès, qui était un mangeur d’huîtres émérite, jetait brusquement sa serviette si l'on servait des escargots.

La Malibran ne pouvait supporter la vue de l’innocente carpe, « à qui on ne peut guère pourtant reprocher que ses arêtes », comme on l’a dit assez spirituellement.

(1) La maréchale de Thémines avait de plaisants ragoûts; elle mangeait du pain après l’avoir tenu longtemps à la fumée d’un fagot bien vert; elle aimait l’odeur des boues de Paris, et quand les boueurs étaient dans sa rue. on ouvrait toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois, la reine-mère, comme elles passaient sur de la boue, lui demanda en riant: « Madame la maréchale, celle-là est-elle de la fine? »

^ — Non, madame, répondit-elle en riant aussi, elle n’est pas encore assez faite.

ANTIPATHIES BIZARRES

Le saumon lui-même n’a pas échappé à cet outrage immérité. Au repas que donnait Abel Servien, le célèbre ministre d’Etat, après le service solennel pour la mort de sa femme dans une salle de l’oraratoire de Saumur, la duchesse de Brissac tomba en pâmoison et se trouva si mal qu’on dut la transporter dans une autre pièce. Connaissant son aversion ponr le saumon, on n’en avait pas servi à sa table, mais il y en avait à une table voisine, et, malgré la distance, le danger n’avait pas été conjuré.

Le philosophe Erasme, bien que né à Rotterdam, dans un pays poissonneux, éprouvait pour le poisson un tel dégoût, « qu’il n’en pouvait même sentir sans avoir la fièvre ».

Une des aberrations du goût les plus fréquentes est le dégoût des végétaux comestibles. On a souvent rapporté que Jules-César Scaliger pâlissait devant une botte de cresson ; tandis que son père, Joseph Scaliger éprouvait le môme sentiment pour le lait, ayant cela de commun avec le fameux médecin et astrologue Pierre d’Abano.

La princesse Julie, l’une des filles du roi de Naples Frédéric, ne pouvait absorber le moindre morceau de viande sans en être gravement incommodée.

Chateaubriand s’éloignait quand il apercevait une boucherie.

Le peintre Gérard passait loin de toute charcu-

On a conté que le physicien d'Apono ne pouvait supporter l’odeur du fromage, (1) et que le duc de Vendôme ne pouvait même en tolérer la vue. Quand on présentait à la duchesse de Berry un camembert ou un brie, du brie principalement, elle était bien près de tomber en syncope.

George Sand n’éprouvait que du malaise en face de la poule au pot que le bon roi Henri IV rêvait de faire donner à chacun de ses sujets ; mais Rachel était saisie de peur si une brochette de grenouilles figurait sur le menu.

Alfred de Musset se levait de table si on servait de l’anguille.

Frédérick-Lemaître fermait les yeux devant une tête de veau.

(1) « Tout le monde a observé l’effet troublant de certaines odeurs sur certaines personnes, odeurs tout à fait inoffensives pour d’autres. Bovle dit que, de son temps, beaucoup de médecins évitaient de donner des drogues à des enfants, ayant constaté que des remèdes absorbés par la peau ou qu’ils faisaient respirer suffisaient, les homéophathes, d’ailleurs, se servent quelquefois aujourd’hui de ces moyens-là. Sir Charles Bell me dit que . M. F., homme bien connu, n’avait qu’à se tenir un. vieux livre sous le nez pour éprouver tous les effets d un cathartique. Elisabeth Okey était oppressée des sensations les plus pénibles aux côtés d’une personne dont la santé déclinait. Quand ces sensations atteignaient une certaine intensité, le Dr Elliotson observa que le malade mourait invariablement ». Les côtés obscurs de la nature, par Mrs. Crowe, p. 495.

lerie.

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ANTIPATHIES BIZARIIES

Le sculpteur Carpeaux était pris de frisson devant un buisson d’écrevisses.

Le Dr Thomas Capellini raconte qu’une dame qui ne pouvait, disait-elle, souffrir l’odeur de la rose, se trouva mal en recevant la visite d’une de ses amies qui en avait une, et pourtant cette fatale fleur n’était qu’artificielle. Il n’existe nulle part autant de prévention à cet égard qu’en Italie. On y croit généralement que les parfums sont funestes aux nouvelles accouchées, et malheur à l’imprudent qui s’oublierait sur ce point.

Nous allons citer encore quelques exemples d’antipathie. Le docteur Petit racontait dans ses leçons qu’une dame se trouvait mal toutes les fois qu’un chat était dans son appartement, meme à son insu (1).

On m‘a assuré, écrit Marc (2), que l’odeur du lièvre faisait évanouir M,le Contât. Si le fait est vrai, cette célèbre actrice aurait présenté la même particularité d'idiosyncrasie que le duc d’Epernon (3).

fl) Portai., Anal. Méd., in-4, t. iv, p. 153. On dit la même chose de Stanislas, roi de Pologne et duc de Lorraine.

(2) Dict. des Sciences médicales, tome 23, page 500.

(3) Esprit des journaux.

Un soldat était tellement incommodé par l’odeur de la rue, qu’il fuyait en en apercevant. (1). Un autre militaire, est-il dit dans les Ephèmèrides des curieux de la Nature, perdait connaissance quand il sentait l’odeur de la pivoine.

Le docteur Wagner, de Vienne, dans un mémoire inséré, en 1811, dans le journal de Hufeland, dit connaître un homme que l’odeur du bouillon d’écrevisse faisait trouver mal.

Jean Quercet, secrétaire de François Ier, avait une grande aversion pour l’odeur des pommes ; il se levait de table lorsqu’il sentait ce fruit, et s'il cherchait à vaincre sa répugnance, il éprouvait une épistaxis très-abondante ; une pareille hémorrhagie a, du reste, plus d’une fois, été l'effet de l’odeur des roses.

Quelquefois ces antipathies sont héréditaires : ainsi Schook, auteur d'un traité De aversione casei, était d’une famille dont presque tous les membres ne pouvaient supporter l’odeur du fromage.

Dans d'autres cas, elles sont manifestement accidentelles : un officier, qui avait été trépané pour une fracture du crâne, s’étant fait apporter près de lui, pendant sa maladie, des lleurs d’œillets, tomba en syncope par leur influence, et éprouva constam-

(1) Marcellus Donatus. De uicdic, miracuL, lib. 6, cap. 3.

ANTIPATHIES BIZAKlîES

ment depuis le même effet, quoiqu’il eut été parfaitement guéri (1).

Dans son Traité des maladies nerveuses , Whyt parle d’une femme à laquelle le tabac répugnait dès qu’elle avait conçu ; mais aussitôt après l’accouchement, cette aversion se changeait en une appétence.

On a vu également l’odeur des fleurs de plusieurs magnoliers avoir une action très prononcée sur le système nerveux ; celle des fleurs du Magnolia tripetala , par exemple, occasionner souvent des nausées ; et celle des roses du Magnolia glauca, selon le docteur Barton, être assez stimulante pour aggraver le paroxysme d’un accès de fièvre et la douleur d’une attaque de goutte inflammatoire (2).

Rosen parle d’une femme qui avait contracté de violents maux de tête, pour avoir pris l’habitude de coucher sur un lit de roses éparpillées.

Une des parentes de Scaliger (3) tombait en syncope à la vue d’un lys, et pensait qu’elle succomberait bientôt, si elle s’obstinait à en sentir l'odeur.

On a vu des personnes être asphyxiées par les

(1) Cloquet, Oosp/irésio/ogie.

(2) A. Pyr. De Candolle, Essai sur les propriétés médicales des plantes, comparées avec leurs /'ormes extérieures, etc., 2e édit., Paris, 1816, in-8°, page 75,

(3) Excrcit,, 112, paragr. 2,

émanations du safran (1) ; et, dans les pays où on en récolte en abondance, souvent les animaux qui sont chargés de le transporter tombent engourdis. Schneider a connu une femme qui , aimant les autres odeurs, se trouvait mal en respirant celle des fleurs de l'oranger (2).

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