I.KS MEMBRES
La polydactylie était si connue chez les Romains, qu’on donnait le nom de Sexdigiti aux individus qui avaient six doigts. Geoffroy Saint-Hilaire cite, comme sexdigitaires, deux tilles de Caïus Horat ius ; le poète Yolcatius ; un Philistin gigantesque dont la Bible fait mention ; et Anne de Boleyn, si cruellement punie par son époux Henri A 1 1 ï , pour lui avoir caché l’existence d’un autre vice de conformation : une mamelle supplémentaire. Cette reine infortunée aimait à jouer du luth et du clavecin, mais l’histoire ne nous a conservé aucun détail sur son habileté d'exécution musicale
La puissance de transmission de cette anomalie (la polydactylie) est très énergique. L’exemple le plus célèbre serait puisé dans la tradition biblique, et Léonard de Vinci s’en serait inspiré dans son chefd’œuvre de la Cène, où l’un des apôtres déploie une main composée de six doigts (1).
La polydactylie étant très souvent héréditaire, il en est résulté la formation de familles sexdigitaires.
On a remarqué que toutes les personnes de la famille du professeur de philosophie Hilfinger étaient nées avec douze doigts et douze orteils.
Renou, chirurgien pendant la Révolution, a relevé un grand nombre de familles sexdigitaires, qui existaient depuis un temps immémorial dans le Bas-Anjou. Les parents avaient été opérés de leur doigt surnuméraire, mais les enfants avaient ce
(1) Ernest Martin, Hist. des monstres, 2/10.
LES Cl RIOS1TÉS DE LA MÉDECINE
doigt si bien conformé qu'ils n’éprouvaient nul désir d’en être privés.
Il lai tm i r a fait également l’étude généalogique d’une famille Kuixein, habitant bile de Malte, e! dont tous les membres naissaient avec six doigts aux pieds et aux mains (i).
Tl*
11 existe, dans plusieurs régions de la Norvège, un nombre considérable de gens munis de doigts supplémentaires, deux, trois, ou même quatre pouces a chaque main par exemple. Cette particularité se transmet indifféremment par l’un ou l’autre des ascendants. Tous les cires présentant cette anomalie, qui se sont mariés, ont eu au moins un enfant dont les mains étaient mal conformées.
Dans la famille Cobbi rn, qui a présenté un des cas les plus curieux de sexdigitisme (les membres de cette famille avaient un doigt et un orteil surnuméraires), cette anomalie dura pendant quatre générations ; mais, dit Burdacii, l’anomalie alla constamment en décroissant. Elle était, à la première génération, dans le rapport de 35 à t ; à la seconde, de t/j. à t ; à la troisième, de 3 i/4 à i.
Ee retour au type normal s’opérait donc normalement.
Vers la lin du xvnT siècle, les habitants du village d Eycaux avaient presque tous un doigt sup-
(5) L'Indépendance médicale (art. du Dr .1. Tiiiénot d’Abbeville).
T, ES MEMBRES
pigmentaire aux [ > i (M 1 s et au\ mains. Isolés dans une région reculée et montagneuse, ils se mariaient entre eux et l'anomalie *se perpétuait. Plus tard, les communications devinrent ] > 1 1 1 s faciles, des mariages se conclurent avec les habitants des pays voisins, et peu à peu le sexdigitisme disparut.
L’hérédité de cette malformation est, d’ailleurs, admise depuis longtemps dans le public. Maupertuis raconte qu'il y avait à Berlin une famille dont tous les membres avaient vingt-cpiatre doigts depuis plusieurs générations ; l'un d’eux, ayant eu un enfant normal, refusa de le reconnaître. Un procès identique a été soulevé en Espagne (i
Le sexdigitisme est fréquent dans certaines villes où les mariages consanguins se répètent. Bonnet, de Lyon, disait avoir opéré fréquemment des enfants atteints de cette infirmité, et qui étaient tous issus de mariages entre parents (a).
[lies observations de malformations des mains peuvent être relevées dans la littérature médicale (3) ; nous ne rappellerons à cette place que deux cas historiques, dont le premier est assez peu connu.
(i) L. Blanc, Les anomalies chez l'homme et les mammifères , ii 8.
(:>.) Noibot, CaUipèdie, 1/19.
(3) Cf. Nouvelle Iconographie de la Salpétrière, nov.-déc. 1897; Annales de médecine, arlicle de MM. Moutard — Martin et Al. Pissa vy, etc.
Durant les premières années de l’Empire, Talleyrand étant en faveur, Mont rond, son homme de confiance, voyait chaque jour son antichambre pleine de solliciteurs. Il menait alors grand train. Il était bel homme, l’air très avantageux, le ton haut, les cheveux châtains et les yeux gris, mais il avait « le petit doigt de la main placé à la naissance du poignet, c’est-à-dire un pouce plus bas que sa position ordinaire » ; aussi le voyait-on toujours ganté (i).
Le second cas est celui du gastronome Grimod de la Reynière, dont un de ses contemporains a donné le portrait suivant, qui n’est pas précisément flatté.
Grimod de la Reynière appartenait à la race des palmipèdes : ses mains ressemblaient à des serres d’oiseau de proie ; les quatre doigts étaient palmés et réunis en un seul, et leur extrémité était armée d’une griffe. Le pouce, beaucoup plus long et plus gros qu’un pouce ordinaire, portait aussi une griffe au lieu d’ongle. Ce pouce et ce quadruple doigt, dépourvus d’articulations et de mobilité, possédaient une force extraordinaire pour étreindre un objet à l’instar d’un étau. Les griffes monstrueuses dont ils étaient accompagnés auraient eu, au besoin, une action terrible pour déchirer et pour lacérer. Enfin, rien n’était plus hideux que l’aspect de cette difformité.
Pour pallier l'infirmité dont il était atteint, Grimod de la Reynière fut muni, on le sait, d’appareils prothétiques. Ces appareils existent encore ; le I)r Boulanger les a vus et touchés. Ils sont dans un remarquable état de conservation, sans autres
fi) J. Boulent.rr, Les Dandys , 236.
dommages que ceux causés par l'usage et ceux dus à l'action du temps.
On s’étonnera peut-être de leur existence actuelle, et peut-être aussi trouvera-t-on surprenant qu'ils n’aient pas accompagné dans la mort celui de qui, dans la vie, ils firent, en quelque sorte, partie intégrante. Peut-être en fut-il ainsi, et les appareils que notre confrère a eus en mains sont-ils des appareils de rechange. Quoi qu’il en soit, ces appareils ont été portés et présentent des marques non douteuses d'un long usage, d'usure même ; et, d’ailleurs, en raison de leur provenance, ils sont d’une indiscutable authenticité.
La construction de ces appareils a permis au I)r L. Boulanger de faire rétrospectivement le diagnostic exact de l’infirmité de Grimod de la Reynière. Voici comment s’exprime notre confrère :
On fa attribuée à une malformation congénitale : c’est l’opinion la plus accréditée, et dans cet ordre d’idées, on parle surtout de doigts palmés et de syndactylie ; on a dit aussi qu’elle résultait d’une mutilation acquise, accidentelle, due aux morsures d’un porc furieux. ( Chronique médicale , juin 1923.) Quelles que soient la cause et l’origine de cette infirmité, les dispositions mécaniques des appareils portés par Grimod de la Reynière permettent d’affirmer qu’il était privé de doigts, de tous doigts.
L’hypothèse des doigts palmés, pas plus que celle de la syndactylie, ne peut être admise, parce que, dans l’un comme dans l’autre cas, les appareils en question n’auraient pas eu leur raison d’être, n’étant pas applicables. En effet, pour que Grimod de la Reynière ait pu ganter ces appareils, dont les doigts sont séparés, il aurait fallu que les siens propres le fussent également. Or,
si l;i chirurgie de l’époque eût osé entreprendre et eut mené à bien la section de ponts cutanés, reliant deux ou plusieurs doigts entre eux, aurait-elle eu 1 audace et la bonne fortune de libérer des doigts réunis par une soudure osseuse? Mais en l’admettant, pourquoi alors des appareils prothétiques, puisque Grimod de la Reynière aurait recouvert busage de ses doigts? Dans le cas où une semblable opération n’eût pas eu le résultat espéré, et que l’adaptation d’appareils de prothèse n’aurait pu être reconnue nécessaire, ceux dont la description précède n’auraient pu être appliqués, parce que les charnières métalliques, situées au niveau des articulations métacarpo-phalangiennes, ainsi qu’on le voit très bien, remplissent tout le calibre des étuis qui représentent les doigts et barrent le passage de ces tubes métalliques dans lequel, au surplus, des doigts naturels, aussi malformés qu’on veuille les supposer, n’auraient pu s’insinuer, en raison de la courbure fixe due à la demi-flexion des phalanges les unes sur les autres et à leur inextensibilité.
On ne peut s’arrêter à l’hypothèse que Grimod de la Reynière ait été désarticulé de ses dix doigts, même malformés : la pensée recule devant l’idée d’un aussi cruel sacrifice, inutile et inepte ; des doigts, même mal¬
formés, rendent, on le sait, encore pins et de meilleurs services que le plus parfait des appareils prothétiques.
Quant à la cause accidentelle de 1 infirmité de Grimod de la Reynière, — les morsures du pore furieux, qui en aurait été la cause, — elle apparaît comme tout à fait invraisemblable. Ces morsures auraient désarticulé les dix doigts? Accident bien étrange, aux conséquences plus étranges encore, et vraiment tout à -fait inadmissible.
En dernière analyse, il faut conclure que Grimod de la Reynière est né sans doigts, n’ayant, comme partie terminale de ses membres supérieurs, que des moignons métacarpiens, avec intégrité de l’articulation du poignet.
LES MEMBRES
Le chapitre des ongles.
\011s souvient-il des vers d Alceste à Céümène, sur lu mode des « Muguets » du XVIIe siècle ; ils se trouvent dans le Misanthrope, acte II, scène I :
Mais, au moins, dites-moi, Madame, par quel sort Votre Clitandre a I heur de vous plaire si fort?
Sur quel tonds de métier et de vertu sublime Appuyez-vous en lui l’honneur de votre estime? Est-ce par l’ongle long qu'il porte au petit doigt, Qu il s’est acquis chez vous l’estime où l’on le voit?
Au temps ou Molière écrivait ces lignes, il était, en effet, très bien porté de laisser pousser l’ongle du petit doigt ; on n’a qu’à lire la nouvelle tragicomique de Scarron : Plus d’effet que de paroles.
Searron, parlant du prince de Tarevle, dit de cet homme aux belles manières : a II s’était laissé croître l’ongle du petit doigt de la main gauche jusqu’à une grandeur étonnante, ce qu'il trouvait le plus galant du monde. »
D’où venait cette mode singulière ? Voilà l’explication très acceptable qu’en donne l’érudit Edouard Foi rnier .
Il était d usage, à la Cour, de gratter avec l’ongle, et non pas de frapper à la porte de la chambre du roi, pour annoncer qu’on désirait entrer. Porter l’ongle long, c’était donc montrer indirectement qu’on était reçu chez Sa Majesté.
Par flatterie, 011 grattait aussi chez les gens- les plus puissants. Taeeemwt des Réavx, voulant donner une preuve du crédit de Desnoyers lorsqu'il
mourut, dit ; <( On grattait déjà a sa porte, comme à celle du Cardinal. »
Il fut un temps où l’on attachait une grande importance aux taches qui paraissent sur les ongles des doigts, chez certaines personnes (i).
D’autres ont voulu voir un signe particulier dans les ongles exsangues : n’est-ce pas Henri IV qui ne voulut pas de Villeroy pour grand-maître de l’artillerie, parce qu’il avait les ongles trop pâles (2) ?
La chiromancie, qui ne perd jamais ses droits, est venue les affirmer une fois de plus. D après M. Julien Leclercq (3), les ongles longs indiqueraient une bonne nature, défiante, réservée, nourrie de déceptions ; les ongles blancs et longs, un état maladif, une finesse sans puissance ; les ongles à la fois étroits et longs, du mépris, de l’ambition ; les ongles obliques, de la séduction sans courage (P).
Sont-ils petits et ronds, la personne est obstinée, colère, jalouse, « maladroite en conversation » ; crochus, elle a de l’orgueil et de la fierté en plus ; ronds seulement, la personne est aussi prompte à se calmer qu’à se mettre en colère ; rouges et marqués, la personne est cruelle et a de mauvais désirs, etc.
(1) Voir la Chiromancie médicinale , accompagnée d’un Traité de la physionomie, cl d’un autre: Des marques qui paraissent sur les ongles des doigts , le tout composé en allemand, par Plu May, et traduit en français par Ilenrv Treuciises. La Haye, Van Dvck, 1 GG5 , petit in-8°, avec figures.
(2) Mémoires de Sully, liv. XX.
(3) Le caractère et la main.
LES MEMBRES
Les ongles ont donné lien à des superstitions nombreuses.
D’après une croyance populaire en Berry, pour se débarrasser de la lièvre, il suffit de recueillir les rognures de ses ongles, d aller pendant la nuit dans un bois choisir un jeune bouleau ou un jeune tremble, de pratiquer un trou dans le tronc, d’y déposer les rognures et de boucher le trou : le bouleau ou le tremble prendra la fièvre, dont le malade se trouvera ainsi débarrassé (i).
Dans d’autres pays, on vous dira qu’on ne doit pas se couper les ongles un jour de la semaine où un r entre dans le nom de ce jour (par exemple, mardi, mercredi, vendredi).
On ne devra pas couper les ongles aux petits enfants qui sont encore au sein, parce qu’on pense que cette opération ferait naître en eux un penchant décidé pour le vol (2).
Quand, le septième jour après sa naissance, on coupe les cheveux et les ongles au nouveau-né, chez les Sonial is, les cheveux coupés et les rognures d ongles sont enterrés dans la cour de la maison, a la place meme où on a déjà enfoui l’arrière-faix et les morceaux du cordon ombilical ; on plante ensuite un cocotier à cet endroit.
Dans le Voigtland, on ne craint pas de se couper les ongles le vendredi, pour se mettre à l’abri du mal de dents. La mère ronge elle-même les ongles
(1) Laignel de la Salle, Le Iierry, 1. I ; cf. nos Remèdes d'autrefois.
(2) Dans le comté de Suffolk, en Angleterre, il est de tradition ({lie si l’on coupe les ongles a un enfant avant gu il ail un an, il deviendra sûrement un voleur.
des petits enfants, quand ils sont devenus trop longs.
Dans le Berry, on est convaincu que, si l’on se coupe les cheveux et les ongles dans la nouvelle lune ( lune tendre ) (1), ils repoussent plus vite que si on les coupe en lune dure (c’est-à-dire quand la lune est près du dernier quartier.)
Le mauvais temps affolait les navigateurs romains. Quand un grain se préparait, marins et passagers, pour le conjurer, se coupaient les ongles
(1) <( Je ne sçay pas, dit à ce propos Guillaume Bouchet, la raison des esleclions de jours, ne pourquoy il fait meilleur couper ses cheveux, faire sa barbe, rongner ses ongles en un lemps qu’à l’autre; ce qu’a observé l’empereur Tibère, qui ne taisoit jamais faire ou défaire les cheveux ny la barbe que la lune ne fust en conjonction avec le soleil. Aussi, que Marcus Yarro disoit que, pour garder de tomber les cheveux, qu’il les falloit toujours couper après la première lune; et de là les faiseurs d’ Almanachs ont remarqué en leurs Diaires les jours ausquels il fait bon se faire tondre, de faire sa barbe et rongner ses ongles, la pluspart n’y touchant qu’à ces jours-là. Mesme j’en ay reçu de si superstitieux qu’ils n’eussent jamais rongné leurs ongles à jours de foire ou de marché et si faisoient grande conscience de parler quand ils se rongnoient les ongles ou quand on leur rongnoit, commençans toujours par une grande observation à se les rongner au premier doigt, laissant, le pou! ce le dernier; ce qu’ils disoient avoir apprins des anciens par une certaine caballe ; que s’ils eussent fait autrement, ils auroient eu opinion que cela leur cust. apporté quelque malheur. Et aussi, adjoustoit-il , j’en ay veu plusieurs qui adjoustoycnt foy à un vers ancien qui est sans autbeur (a) et se gouvcrnoient selon iceluy, ce vers nous apprenant à quel jour il faut faire sa barbe, coupper scs cheveux et rongner ses ongles. » XXVIIe Serée, t. II, 475.
(a) Ce vers est: Ungues Mercurio, barbam Jove, Cyprine crines. Il est. dans Ausone ( Eglogarium ), mais n’est pas de lui.
LES MEMBRES
2QÏ
et les cheveux. Si ce préservatif ne suffisait pas, ils promettaient des ex-voto à la mer, pour apaiser son courroux.
Les ongles, du reste, comme nous 1 apprend Apulée, entraient dans la composition des charmes et des sortilèges, et sorciers et sorcières faisaient grand usage de leurs rognures pour la composition de leurs philtres. Des commères vous conteront, le plus sérieusement du monde, que les enfants qui se mordillent souvent les ongles des doigts mourront étiques : elles entendent par là qu’ils s’affaibliront progressivement et dépériront, comme une plante qui s’étiole et meurt.
Dans la Belgique wallonne, il est de tradition courante que «si l’on rogne les ongles avec des ciseaux à un enfant nouveau-né, il bégaiera ou s’affaiblira ; on doit les lui enlever avec les dents ou avec les doigts. Dans d’autres pays, pour guérir les coliques, on prend des rognures d’ongle d’une jeune fille, mais à une époque déterminée, — on nous comprendra à demi-mot ; on les râpe dans un verre d’eau et on boit le tout. La guérison est assurée. Cela n’empêche qu’ailleurs on reste persuadé que, si l'on fait boire à quelqu’un de l’eau dans laquelle on en a râpé, il est frappé par la phtisie.
Mais il convient de passer à des propos plus sérieux.
Depuis quelques années, un certain nombre de médecins se sont attachés à étudier les ongles au
point de vue de l’examen médico-judiciaire (i), et ils sont arrivés aux constatations les plus intéressantes. On comprend, sans qu’il soit besoin de nous étendre beaucoup sur ce sujet que, dans certaines circonstances, il peut être du plus haut intérêt de pouvoir établir, sur le cadavre, si une plaie a été produite par la main du blessé lui-même, ou bien si elle a été faite par un agresseur ; de plus, si le criminel ou le suicidé était, pendant leur vie, gaucher ou droitier.
En 1898, le Dr Félix Régnault communiquait à la Société cV Anthropologie les résultats de ses recherches sur les dimensions comparées des ongles des doigts des deux mains, et il était arrivé à constater que, sauf de rares exceptions, chez les droitiers, les ongles de la main droite sont plus larges que ceux de la main gauche, et que c’est 1 inverse chez les gauchers.
Le Dr Minakov, reprenant ces recherches, est arrivé également à reconnaître que, chez les droitiers, les ongles de la main droite sont plus larges que ceux de la main gauche et, chez les gauchers, les ongles de la main gauche plus larges que ceux de la main droite. Chez ceux qui se servent indifféremment des deux mains, les ongles des doigts homonymes des deux mains est de i/4 à 2 millimètres, rarement plus grande.
(1) Dr II. Coutagne, Des blessures des ongles au point de vue des données chronologiques qu'elles peuvent fournir en médecine légale. Lyon, 1881 ; Dr Villebrun, Des ongles, leur importance en médecine judiciaire. Lyon, 1 883 .
LES MEMBRES
Chez l’adulte, comme chez le fœtus, c’est l'ongle du pouce qui est le plus large ; la largeur des autres ongles va en décroissant, dans l’ordre suivant : médius, annulaire, index et auriculaire (1, 3,
Les ongles de la main droite sont, chez les droitiers, généralement plus aplatis que ceux de la main gauche ; c’est l’inverse qu’on observe chez les gauchers.
Les ongles de l’index et du pouce sont les plus aplatis ; ceux de l’auriculaire et de l’annulaire le
sont le moins (2, t, 3, 5, 4).
Chez l’adulte, les ongles sont plus incurvés que chez le fœtus, mais un peu moins que chez le jeune enfant.
L’aplatissement des ongles est dû au travail physique qui exige la compression des phalangettes (violonistes) .
Si les ongles sont coupés très souvent et très bas, ou bien s’ils sont rongés, ils deviennent plus droits et plus aplatis.
L’épaisseur des ongles diminue du pouce vers l’auriculaire dans le rapport de 60, 5i, 46, 52, 4i ; l’ongle du petit doigt est donc une fois et demi plus mince que celui du pouce.
Toutes conditions égales d’ailleurs, les ongles sont d’autant plus larges, que le périmètre thoracique est plus considérable.
On sait qu’à la suite de maladies graves, on voit assez souvent se produire sous les ongles un s i 1 -
2q4 les curiosités de la médecine
Ion transversal, qui s’avance de la racine de 1 ongle à la périphérie. Le professeur Pierret (de Lyon), a recherché ce sillon chez les aliénés et 1 a trouvé chez presque tous les sujets atteints d affections mentales ; argument de plus pour assimiler les aliénés à des malades.
Quelques notions préliminaires sont indispensables pour juger de la valeur de la sensibilité du signe clinique que le professeur Pierret a cherché à remettre en valeur.
Les ongles d’une personne bien portante doivent être brillants et polis, s’ils sont soignés. Ils peuvent présenter des «tries longitudinales, mais non des sillons transversaux.
Un grand clinicien a remarqué que les sillons des ongles, par leur profondeur et leur largeur, indiquent l’intensité et la durée d’un trouble maladif antérieur, et que chacune de leurs apparitions successives marque le retour du mal : un sillon à bords abrupts révèle une maladie grave, commencée avec brusquerie et terminée de même ; alors qu’un sillon à bords graduellement déclives témoigne d’un état, morbide s’installant et s’éloignant graduellement.
Dès lors qu’un trouble organique un peu grave s’inscrit, en quelque «orte automatiquement, sur les ongles des. malades, il est possible de distinguer, à première vue, les sujets chez lesquels le trouble de nutrition a été contemporain du désordre lier-
LES MEMBRES
eux, ou l’a précédé. Ou peut alors classer immédiatement les malades en deux catégories : délirants, ceux qui ont des sillons ; vésaniques, ceux qui n’en ont pas.
Nombre d’aliénés, délirants systématiques ou déments, ne présentent, sur les ongles, que des sillons accidentels qui, pour eux comme pour tout autre malade, indiquent une maladie passagère, intercurrente : grippe, angine, etc., sans rapport avec l’état mental. L’étude des sillons a donc un maximum d’importance dans les folies et névroses récentes, d’origine incertaine, qui sont, d’ailleurs, les plus curables.
Il faut remarquer, en outre, que chez certains sujets très robustes, les états psycho-organiques, cependant assez graves, laissent sur les ongles des traces a peine sensibles et en absolue disproportion avec les phénomènes nerveux observés ; de même, des états morbides relativement bénins s’inscri¬
vent sur les ongles en sillons profonds et abrupts. I oui (‘fois, dans la généralité des cas, on peut tenir
pour certain qu’un sillon très marqué est l’indice d nne perturbation grave dans l’organisme.
Ce qu’il faut constater, pour conclure à un trouble général de la santé, ce n’est pas un sillon isolé sur un doigt, comme il s’en trouve à la suite d’une coupure, d’un choc violent, d’une entorse, etc., mais des sillons sur tous les ongles des doigts et des orteils, sillons plus rapprochés du bord libre pour le petit doigt. Il faut, en outre, que ces sil-
Ions soient plus accentués d’un côté du corps, tantôt à droite, tantôt à gauche.
La façon dont l’ongle repousse derrière un sillon permet également d’établir des pronostics, qui ont été vérifiés et reconnus exacts : c’est ainsi que, derrière le sillon d’une fièvre typhoïde fraîchement guérie, l’ongle repousse beaucoup plus haut que le sillon : c’est une sorte de promontoire, qui pousse devant lui un ongle un peu aplati et souvent de coloration grise. Mais si, derrière un sillon marqué, apparaît un ongle un peu plus saillant, mais de coloration peu différente de la région antérieure, la réaction de l’organisme est insuffisante et les rechûtes probables.
De meme que, chez un malade près de la guérison, les cheveux deviennent plus souples, plus brillants et que la peau est plus douce, les ongles se mettent à croître avec une coloration rosée, un aspect tout particulier.
Dans cet ordre d’idées, M. Prevus a étudié, dans le Journal of mental pathology , les lignes transversales des ongles des doigts chez les individus normaux, les aliénés et les criminels.
Ces lignes transversales — celles-ci permanentes ont été observées chez les gens normaux, seulement dans la proportion de m,/j p. too ; chez les criminels, la proportion s’élève à ^6 p. 100; chez
les filles publiques, à 47,3 ; chez les idiots et les crétins, à 42,1.
La proportion moyenne dans les diverses formes d’aliénation mentale est d’environ 5o p. 100 ; les maniaques ont fourni un chiffre de 54,2 p. 100 ; les mélancoliques, de 4 t , 2 ; les paralytiques généraux, de 44,4 ; la folie circulaire, de 75 p. 100.
M. Prevès conclut que les lignes transversales des ongles peuvent être considérées comme une malformation caractéristique de dégénérescence nerveuse, affectant surtout les centres supérieurs.
On voit, par cet aperçu, quel parti peut tirer de l’examen des ongles un médecin tant soit peu observateur.
L’ongle, moyen mnémonique.
On conte de Hogarth, le peintre-caricaturiste anglais, qu'il étudiait attentivement les physionomies qui le frappaient, avec la volonté ferme de se les rappeler assez pour pouvoir les dessiner à son retour. Quelquefois, pour aider sa mémoire, il faisait sur son ongle une ligne, une note, un signe bizarre, (fui lui suffisait parfaitement (t).
La Pantographie.
Mentionnons une mode nouvelle, d’ailleurs tellement ridicule qu’elle a quelque chance de rencontrer dos fanatiques. C’est la pantographie, ou plutôt la gravure sur ongle.
( 1) L 'Ecole Anglaise (1672-1851), par Léonce de Pesquipoux ; Paris, 1 858 : William IIogarth, 23.
Vous tendez le doigt : on y applique un enduit et une réduction de portrait à votre choix ; au bout d’un temps déterminé, vous avez sur l’ongle, de façon indélébile, les traits de la personne préférée.
Pour les gens peu soigneux, cela offre déjà un commode avantage, celui de couvrir les bordures de deuil qu’ils peuvent laisser traîner à leurs extrémités. Pour les simples fantaisistes, il y a là une source de distractions nouvelles.
Etuis d'ongles.
Les Chinoises élégantes se servent d’étuis pour conserver leurs ongles, qui sont très longs. Ces étuis sont ordinairement en argent et quelquefois très finement ciselés (i).
Les ongles, signe de noblesse.
Chez les Annamites des classes élevées, un des signes les plus marquants de la distinction est la longueur des ongles. C’est une preuve hautement prisée de la noblesse d’origine, d’avoir des ongles d une taille tellement démesurée, qu’ils rendent inapte à toute occupation manuelle.
I n voyageur a relaté de visu qu’un grand mandarin de la cour de Itué portait à la main gauche des ongles d’une singulière longueur. L’un d’eux atteignait jusqu’à soixante-seize centimètres! Nous disons a la main gauche, parce que la possession d’un pareil ornement aux deux mains rendrait l’existence absolument, intolérable ; aussi la main droite, tout en
(i) Magasin pittoresque, 187G.
portant des ongles longs seulement de quelques centimètres, reste relativement libre pour les besoins de son propriétaire.
Il n’en est pas de meme pour la main gauche, condamnée à une immobilité absolue, par suite des précautions imposées à la conservation de ce joyau naturel. On peut dire que son entretien et sa préservation de tout accident est la principale préoccupation de celui qui jouit de cet ornement. Ornement est un mot... poli ; car, en réalité, rien n’est hideux comme ces griffes énormes, couleur de vieille corne, déformées, contournées en spirales disgracieuses.
Pour protéger un tel objet, leur possesseur s’astreint, durant la nuit, à dormir en tenant la main en l’air ; et, durant le jour, à insérer, comme nous l’avons dit plus haut, ses doigts dans une gaine d’argent, fabriquée par les plus habiles bijoutiers.
V onycophagie et les onycophages notoires.
A croire le Dr Edg. Berillon, l’onycophagie serait plus répandue à Paris qu’en province. Ceux qu’on est convenu d’appeler les intellectuels seraient possédés de cette manie, que nous hésitons cependant à considérer comme un signe de dégénérescence. A qui fera-t-on croire que les personnages dont nous avons établi la liste, sur des documents précis, étaient, plus ou moins, des dégé-
3oo
Le duc de Chartres, le futur Régent, avait la déplorable habitude de se ronger les ongles (i).
Robespierre était, lui aussi, un onychophage, du moins s’il faut en croire V. Sardou, si minutieusement informé sur les hommes et les choses de la Révolution. En 1896, l’illustre dramaturge écrivait au journal le Gaulois : « Dans ce milieu,
reconstitué à l’aide des souvenirs de Mme Lebas, on voit son cher Maximilien tisonner son feu, ronger ses ongles, griffonner ses discours, déclamer, tout haut », etc.
Mlle de Lesptnasse grondait souvent Condorcet de « manger ses ongles; ce qui est indigeste, disent les médecins ». L’allégation est d’Emile Colombey, dans son ouvrage : Ruelles, Salons et Cabarets, t. TL 177.
N’est-ce pas le valet de chambre Constant qui relate, dans ses Mémoires, que Napoléon, lui-même, se rongeait souvent les ongles, légèrement, il est vrai : c’était chez lui signe d’impatience ou de préoccupation (2).
On retrouve la même obsession chez Rertiiier. En lisant l’ouvrage de Mne d’Arjuzon, sur Hortense de R eau-harnais , nous y avons relevé les lignes suivantes :
...Tout autre est Berthier, que le Premier Consul honore tout particulièrement de sa confiance et de son amitié. Il a une grosse tête, un petit corps disgracieux, de vilaines mains, dont il ronge continuellement les ongles, et les cheveux crépus ; mais il plaît quand même,
mpereur.
(1) Cf. Revue de Paris, i5 octobre 1908.
(2) Y. notre livre: Dans l'intimité de VE
LES MEMBRES
3oi
malgré ces désavantages, qui ne l’ont pas empêché de faire des passions...
Berthier avait déjà ce tic, lorsqu’il était en Egypte aux côtés de Bonaparte ; ainsi en témoigne ce curieux dialogue entre lui et le médecin Desgenettes, rapporté par ce dernier :
Un soir, grande discussion entre le médecin en chef et le général. Desgenettes a tenu tête à Bonaparte ; Berthier, déjà courtisan, n’a pas souillé mot.
En sortant de la tente du général en chef, Berthier me rencontrant me serra la main :
Bertiiier. — Je ne me suis pas mêlé dans votre discussion, vous alliez trop loin ; j’étais charmé de ce que vous avez dit ; vous êtes un caractère, mon ami. N’a-t-il pas été me demander ce que je pensais de ce que je venais d’entendre? Je suis sorti, en lui disant : (( Ma foi, général, je me suis souvent aperçu, et tout à l’heure encore plus que jamais, qu’il me manquait beaucoup de choses pour être un grand homme, et je n’en suis pas fâché.
Desgenettes. — Je suis très llatté de votre assentiment, général ; mais vous auriez bien pu me 1 annoncer, pendant la conversation, au moins par un mouvement de tête ; cela ne vous aurait pas empêché de vous rogner les ongles.
Le tortionnaire de Napoléon, à Sainte-Hélène, Sir Hudson Lowe, au dire d’O’MEARA (i) avait ce point de commun avec son prisonnier : il se mordait les ongles.
Les biographes du grand Dupuytren ont relevé chez le célèbre chirurgien la même manie :
(i) Barry E’Omeara, Napoléon en exil (Paris, 1822), t. I, q5 (août 1816).
Quand Dupuytren entrait dans un apporternent, que la pièce fût grande ou exiguë, publique ou non publique, salon ou amphithéâtre, il portait à sa bouche la main gauche et rongeait un ou deux de ses ongles jusqu'au sang ; la main droite restait libre à tout évènement, pour la contenance et pour le geste oratoire...
Nous avons vu quelque part cités comme onychophages Talleyrand et Lamennais, mais aucun texte précis, nous devons le dire, n’appuie cette assertion (i).
Labiche, le joyeux vaudevilliste, Henri Rociiefort, le redouté Sagittaire, le fielleux Octave Mirbeau (2), grignotaient leurs ongles...
Qu’en faut-il conclure? Nous avons formulé plus haut notre sentiment : les onychopages ne sont pas des dégénérés ; ce sont des tiqueurs et rien de plus.
Thèse singulière.
Il paraît que, dans les Ecoles de médecine, en Espagne, on occupait jamais les aspirants à mille questions frivoles et ridicules ; l’auteur d’un Voyage d'Espagne, traduit de l’italien, dit avoir assisté à une thèse publique de médecine, et la question principale qu’on agita, fut de savoir si, pour jouir d une bonne santé, il fallait, en se coupant les ongles, commencer par la main droite ou par la main gauche, par le pouce ou par le petit doigt (3).
(1) Chron. méd., 1896, 721.
(2) L' Entre-Deux-Guerres, par Léon Daudet, 1 54 •
(3) Mazeret, op. cit., 204.