T. II
(2) Pages 179 et suiv.
(3) A 1 exhumation du Dr Oudet, de P Académie de médecine, lequel avait été également embaumé par Gannal, cc les assislanls furent frappés d’un phénomène extraordinaire: la figure, parfailement conservée, présentait une barbe de ^lus de six lignes, qui avait poussé depuis l’enterrement. » Hist. des Embaumements , par Gannal, 2e édit., 4 1 8, note I.
LE POII-
d’offrir cette sécheresse parcheminée qui est le cachet des momies, elles étaient mollasses, spongieuses et comme abreuvées de liquide. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut la teinte incroyablement noire de la peau; on eût dit un nègre, et un nègre de la nuance la plus accentuée. La face, surtout, avait quelque chose de tellement saisissant, qu’on avait peine à en supporter la vue. D’abord, la barbe avait crû dans une notable proportion .
Et le Dr C. James ajoute, en note :
Ce fait de croissance de la barbe après la mort, qu’on a depuis longtemps signalé, est ici d’autant moins douteux que, comme le corps devait avoir les honneurs d’une exposition publique, j'avais eu soin de le faire raser au moment de l’embaumement. Or, à l’ouverture du cercueil, elle se trouvait longue de près de trois centimètres; les ongles avaient crû dans une proportion plus notable encore.
Récemment, le Dr de Ribier rapportait, à la Société des Sciences médicales de Gannat, un cas de repousse des cheveux et de la barbe après la mort ; il s’agissait, s’il nous en souvient, d’un cadavre immergé dans l’alcool. Sans doute était-ce le meme dont parla naguère (i) le T)r Bougon, et que les journaux «servent, de temps en temps, à leurs lecteurs, on pourrait dire, comme un « canard à l’eau-devie. »
Vous avez pu lire, dans l’un d’eux (2), cette extraordinaire aventure :
M. Jean-Pierre-Hector-Robert Granet — puisque
(1) Chron. méd., 1906, 2G4.
(2) Matin , 3o mars 1912.
rjli LES curiosités de la. médecine
son nom a été répété par toutes les trompettes de la publicité, pourquoi le cacher? — conserve dans l’alcool son propre père, feu Cumin-Isidor-Robert Granet, ex-greffier de justice de paix et secrétaire de mairie, à Viverols (arrondissement d’Ambert, Puy-de-Dôme).
De son vivant, M. Cumin, etc., était glabre et chauve : il lui est venu, depuis sa mort, une chevelure et une barbe luxuriantes : ainsi s’expliquent les vertus pilogènes du shampooing, cher aux coiffeurs, et plus encore a leur clientèle.
Mais nous avons un autre exemple, historique celui-là, d’hypertrichose posthume : c’est du glorieux colonel Morland que nous voulons parler. Les péripéties de cette odyssée macabre ayant été souvent contées, contentons-nous de les rappeler en quelques lignes.
Morland avait reçu une blessure mortelle à Austerliz, à la tête de son régiment des chasseurs de la garde. Napoléon décida que son corps serait déposé dans un monument qu’il se proposait de lui faire ériger, à Paris, sur l’esplanade des Invalides. En vue d’un aussi long voyage, l’embaumement du corps fut prescrit ; mais, ici, cédons la parole à Marbot, qui relate ce qui suit dans ses Mémoires :
Les médecins n’ayant, sur le champ de bataille, ni le temps ni les ingrédients pour embaumer le corps du général, l’enfermèrent dans un tonneau de rhum, qui fut transporté à Paris ; mais les événements qui se succédèrent ayant retardé la construction du monument destiné au général Morland, le tonneau dans le-
quel on l’avait placé se trouvait encore dans Tune des salles de l’Ecole de médecine, quand Napoléon perdit l’Empire en i8i4. Peu de temps après, le tonneau s étant brisé par vétusté, on fut très étonné de voir que le rhum avait fait pousser les moustaches du général d’une façon si extraordinaire, quelles tombaient plus bas que la ceinture.
Et Marbot conclut, non sans mélancolie :
Aimez donc la gloire et allez vous faire tuer, pour qu’un olibrius de naturaliste vous place ensuite dans sa bibliothèque, entre une corne de rhinocéros et un crocodile empaillé !
En réalité, Marbot, qui était quelque peu Gascon, semble avoir inventé et le tonneau de rhum et la luxuriance pilaire de l’infortuné Morland.
Le corps de Morland avait été simplement inhumé non dans de l’alcool, mais dans du sublimé; et nul n’a songé à l’exhumer (i), pour vérifier si le temps a ravagé son visage et surtout si ses moustaches lui tombent jusqu’à la ceinture.
Si le témoignage de Marbot peut être récusé, il * en est qui sont plus dignes de foi.
(i) Morland était mort depuis treize ans, lorsqu’en 1818, un certain nombre de journaux révélèrent que les corps de deux officiers généraux se trouvaient exposés dans le cabinet d’anatomie de l’Ecole de Médecine de Paris. On citait même les noms: Morland, tué à Austerlitz, et le colonel Barbanègre, frappé d’un boulet de canon à Iéna. Les deux momies avaient été données à la Faculté par le baron L. (Larrey), chirurgien en chef. Celle nouvelle provoqua le plus vif émoi et, à la fin de cette année 1818, le corps de Morland, réclamé par sa famille, lui fut immédiatement restitué et définitivement inhumé à Souilly (Meuse), village natal de l’illustre soldat.
Entre autres personnages qui assistèrent à l’exhumation de Napoléon Er, figurait un de ses anciens valets de chambre, Noverraz, qui avait été le témoin de la mort de son impérial maître, de la mise en bière et de l’inhumation de son corps. Noverraz avait tenu un journal des principaux évènements auxquels il avait été mêlé ; c’est un feuillet de ce journal que voulut bien nous communiquer M. Edmond de Ea Harpe (de Vevey), et que nous reproduisons ci-après :
La doublure en satin du quatrième couvert du cercueil s’était détachée et couvrait le corps très régulièrement. Le docteur Guillard l’a prise aux pieds et fa soulevée doucement, en remontant vers la tête. Le corps était bien conservé ; les mains étaient fermes, ainsi que tout le corps ; son chapeau, son uniforme de chasseur... ses bottes étaient couvertes d’un moisi blanc; tous les intervalles étaient remplis d’un léger moisi qui empêchait de voir les objets mis dans le cercueil, comme les vaisseaux contenant le cœur et l’estomac, de la vaisselle, des aigles, de l’argent et des pièces d’or. L’Empereur était tellement frappant, que les personnes qui n’avaient vu que ses portraits font parfaitement reconnu. On ne jugea pas nécessaire d’en voir davantage. En touchant son menton, le docteur a trouvé que sa barbe avait légèrement poussé... Je ne puis pas exprimer l'effet qu’une pareille scène produisit sur les spectateurs. Le cercueil ne resta pas ouvert plus de deux minutes.
L’ouverture du cercueil, à Sainte-Hélène, n’avai-t eu, en effet, qu’un iseul témoin médical , le chirurgien de marine Guillard ; mais ce confrère est loin d’être aussi affirmatif que certains font prétendu. Dans son procès-verbal, daté du jour de l’exhuma-
tion, i5 octobre 1849, il dit simplement (nous ne donnons que les passages relatifs au sujet) :
...Les téguments... du menton étaient légèrement bleuâtres. Ils empruntaient cette teinte à la barbe, qui semblait avoir poussé après la mort... Les doigts portaient des ongles longs..., les jambes étaient renfermées dans les bottes ; mais, par suite de la rupture des fils, les quatre derniers orteils dépassaient de chaque côté. La peau de ces orteils était d’un blanc mat et garnie d’ongles... (1)
Gomme on le voit, le Dr Guillard est très réservé dans sa relation et il est bien loin d’avoir tenu le propos, prêté au prince de Joinville, qui présidait à l’exhumation du corps de l’Empereur et qui avait, dit-on, constaté que les bottes du cadavre étaient défoncées (sic) par les ongles qui avaient poussé ; qu’il avait une barbe assez longue et des cheveux abondants, alors qu’à sa mort, il était rasé de la veille et complètement chauve (2).
Au résumé, cheveux, poils et ongles poussent-ils après la mort? Le professeur Le Double est très affirmatif... dans la négative :
Depuis vingt-huit ans que je dirige les travaux anatomiques de l’amphithéâtre de l’Ecole de médecine de Tours, nous écrivait-il, je n’ai jamais constaté la poussée de la barbe, des cheveux et des ongles, sur des sujets, hommes ou femmes, morts depuis plus ou moins longtemps.
(1) Chron. méd., 1899, G61.
(4) Journal, 25 juillet 1898, sous le titre: Les ongles de Napoléon.
Mais alors, comment expliquer le cas du ténor Ëlleviou, cautionné par Constantin James; celui du major John André, relaté par M. James Spalding (i); enfin, celui de Napoléon 1er, dont le Dr Guillard se porte garant ?
En dépit de ces faits et d’autres encore dûment constatés (2), la pousse des cheveux, barbe et autres poils, paraît incompatible avec la mort ; s’il a semblé que la barbe, notamment, ait légèrement poussé, c’est par suite de la rétraction de la peau post mortem chez des personnes qui, de leur vivant, usaient du rasoir. L’immersion dans l’alcool ne peut qu’accélérer cette rétraction de la peau. On aura donc pris, le plus souvent, des apparences pour la réalité.
(1) Chron. méd ., 1906, 191.
(2) Tel celui rapporté dans le journal La Lumière, 20e année (1901), n° 249, col. 160, d’après l 'Echo du Merveilleux , ier juillet 1901.
LE POIL
La Barbe.
Mais c’est assez parlé d’un sujet que vous avez tous droit de trouver macabre ; abordons-en un qui soit un peu plus folâtre : l’historique de la barbe.
Sans plus de préambule, commençons par le peuple hébreu et référons-nous à l’historiographe le mieux informé des Mœurs anciennes des Juifs , le Dr Ermete Pierotti.
A croire notre érudit confrère, la barbe était considérée, par les Hébreux, comme la parure de l’h'omme, et ils la portaient longue. Moïse défendit de la raser. La plus grave insulte que l’on pût faire à un Hébreu, était de lui couper la barbe ; et David vengea d’une manière terrible un outrage semblable, qu’HANUM, roi des Ammonites, avait fait subir à ses ambassadeurs, auxquels il ordonna de rester à Jéricho, jusqu’à ce que leur barbe eût repoussé : ce qui prouve, en passant, que c’était un déshonneur de paraître sans ce signe de virilité dans un lieu où l’on était connu.
La barbe est, encore maintenant, un indice de force et un objet de respect non seulement en Palestine, mais dans tout l’Orient. C’est pourquoi les Européens qui vivent au milieu des Arabes,
ou qui ont l’intention de retourner parmi eux, la conservent tout entière.
Les Arabes tiennent la barbe en une telle considération, qu’ils jurent par leur barbe et celui qui manque à ce serment sacré s’attire le mépris universel.
C’est par la barbe qu’on lie l’amitié et qu’on fait les affaires ; on se la baise et on se la touche réciproquement, en signe d’accord.
Jadis, une insulte à la barbe entraînait les plus graves conséquences, et si elle n’était pas réparée a temps, il en résultait parfois des guerres et du sang versé.
Les autorités turques, à Jérusalem, et les chefs de village, menaçaient d’oter la barbe et la coupaient même souvent aux menteurs, à ceux qui ne tenaient pas leurs promesses, ou qui n observaient pas les ordonnances.
Ce ne fut que sous le règne d’ Adrien que la barbe reprit faveur à Rome. Ce monarque laissa pousser la sienne, pour cacher une excroissance au menton, et tous les courtisans s’empressèrent de suivre son exemple.
Au cinquième siècle de Rome, 1 art de la coiffure subit une transformation : les hommes, après avoir laissé longtemps croître leur barbe et leurs cheveux, commencèrent à adopter l’usage contraire.
LE POTTi
Si
L'an 454 fie la République, arrivèrent en Italie les premiers barbiers, venus de Sicile ; cependant, on ne se rasait encore que de temps en temps. Scipion Emilien fut le premier Romain qui se rasa tous les jours (1).
Arrivons, d’une enjambée, au douzième siècle.
Serlon, évêque de Séez, tondit Henri Ier d’Angleterre et sa cour ; la scène se passa dans l’église d’ Argentan, toute encombrée de provisions et d’effets, que l’attente de la guerre y avait fait apporter des campagnes environnantes. Le roi et sa suite durent entendre, assis sur des mannes, le sermon que leur fît le fougueux prélat, « qui dit les choses les plus fortes » contre les moeurs dis¬
solues de Robert Courte-IIeuse et, interpellant brusquement ses auditeurs, leur demanda s’ils n’avaient pas honte, eux qui avaient été faits à l’image de Dieu, de se rendre semblables à des femmes par leur coiffure ; s il était convenable à des chrétiens d’avoir la face couverte de poils, à la mode des Sarrasins (2) ; là-dessus, il tira une paire de ciseaux qu’il avait sur lui et s’approcha du roi, qui lui tendil bénignement sa tête.
(1) Mémoires de Littérature , par M. do Pastoret, 333.
12) En n44, Guillaume do Tyr, décrivant le physique du jeune Baudoin, qui venait de ceindre la couronne royale, quand il arriva a la barbe s'exprima ainsi : « Cheveux avoil fors, le visaige a voit bien veslu de sa barbe, qui esloit une grant avenance (de grande mode) en ce tems. » Notice des Emaux du Musée du J, ouvre, par de Laborde, 3q4-
g2 les curiosités de la médecine
Après le roi, ce fut le tour du comte de Meulan, puis des grands-officiers de la couronne, enfin de tous les chevaliers présents. Et tous ces nobles personnages, exaltés du sacrifice qu’ils venaient de faire, trépignèrent sur leurs toisons, qui jonchèicnt
le sol.
Ces beaux mouvements n’aboutirent a rien, lui mode, plus forte que tout, consacra le triomphe des grandes barbes et des longs cheveux.
Alors, on prit le parti par lequel il aurait peutêtre mieux valu commencer : on imposa aux péni « tents l’obligation d’être rasés et tondus; c est a quoi se soumit le roi Louis VII, en expiation des horreurs qu’il avait commises à la prise de Vitry, en Champagne.
Deux barbiers ont joué un rôle
dans l’histoire,
et pas un beau rôle. 11 suffit de rappeler leur nom, pour évoquer leurs méfaits.
Pierre de la Brosse, qui avait été le barbier de Saint Louis, fut chambellan de Philippe le Iïardt. C’est lui qui, pour perdre la reine Marie dans 1 esprit de son époux, et jouir sans partage de la faveur du roi, ht empoisonner Louis, fils aîné de Philippe et de sa première femme, et accusa la reine de ce crime. La vérité se découvrit, et le coupable fut pendu.
L’autre, Olivier le Datai, barbier de Lot is XI, devint successivement gentilhomme de la chambre
du roi, comte de Meulan et gouverneur (h1 Saint- Quentin. La haine publique lui lit expier son élé-
LE POIL
val ion rapide, et lui aussi fut pendu, comme son digne confrère (i).
Au mois de janvier i52ï, François 1" ayant été blessé au visage, on dut lui couper les cheveux, et il laissa croître sa barbe, afin de cacher une cicatrice qui persistait. Les courtisans l imitèrent, les évêques en firent autant et, de proche en proche, toutes les classes de la société portèrent les cheveux courts et la barbe longue.
Les chapitres métropolitains opposèrent à ce! usage une longue et énergique résistance. Ces chapitres refusaient de recevoir dans leur église les évêques barbus : Guillaume Dtjpbat, évêque de Clermont, s’étant présenté, le jour de Pâques, à la porte de sa cathédrale, y trouva trois chanoines: l’un, le doyen, armé de ciseaux et d’un rasoir ; le second, tenant le livre des statuts du chapitre ; le troisième, désignant du doigt ces mots du texte : Barbis rosis. Tous trois se mirent à crier : Bovins rosis ! Révérend père en Dieu, barbis rasis ! Et le doven brandit le rasoir. Le prélat résista, les chanoines insistèrent.
Guillaume Duprat s’enfuit, poursuivi par le trio persécuteur, et se réfugia dans son château de Beauregard où, troublé de cette scène scandaleuse, indigné de l’affront qu’il avait reçu, échauffé de la course qu’il avait faite, il si' mit au lit pour ne is se relever.
(i) Ch. Rozan, A travers les mots.
De ce prélat tel fut le sort One sa barbe causa sa mort (i).
Dès i525, le Parlement avait défendu au peuple de porter de grandes barbes qui, dit l’arrêt, semblent cacher quelque dessein pernicieux contre le repos de l’Etat.
Le triomphe de la barbe ne fut définitif que sous Henri IV. On la portait alors comme le roi, en éventail, et on employait déjà la cire pour la lustrer et la consolider.
Le fils et successeur d’Henri IV se contenta de la moustache et de la royale.
Louis XIV ne porta que la moustache (2).
(1) E. de la Bédollière, Hist. de la mode en France, 57.
(2) Au temps du grand Roi, la manie du fonctionnarisme sévissait déjà : il fallait être fonctionnaire public, pour avoir le droit de a faire la barbe ». On n’était barbier-perruquier, ou baigneur-étuvisle, que moyennant finances; de plus, ces places étaient héréditaires.
LE POIL
La Moustache.
La vogue de la moustache ne date que de Charles le Chauve ; ce roi portait les moustaches à la chinoise, c’est-à-dire fort longues et, durant son règne, scs sujets se modelèrent sur leur souverain.
Au moyen âge, quand on voulait emprunter, on ne mettait pas, comme de nos jours, sa signature au bas d’un papier, on donnait un gage au prêteur, et ce gage était sa moustache. On était marqué au doigt, si on ne s’empressait de la racheter (i).
Vers la fin du neuvième siècle, on ne porta plus de moustaches. François ïer les réhabilita ; mais, au lieu d’être tombantes, elles furent, isous le roichevalier, horizontales, puis relevées.
Les moustaches ont été, tour à tour, prescrites ou interdites. Une ordonnance de février 1792 défendit aux soldats de les cirer et de les « faire pointer en poignard » ; un second règlement, postérieur au
(1) Les Egyptiens pouvaient emprunter de fortes sommes, en déposant le cadavre de leur père entre les- mains de leurs créanciers ; ils se couvraient d’infamie, s’ils ne retiraient pas, au bout d’un certain temps, le gage vénéré. On ne peut guère comprendre ce trafic des Egyptiens, qu’en se souvenant que leurs corps morts étaient transformés en momies et parfaitement transportables. La confiance parmi les hommes a fait des progrès depuis ce temps-là ; une simple signature a autant de poids aujourd’hui et lie1 autant l’emprunteur, qu 'autrefois le dépôt d’un corps mort.
premier de quelques mois, accorda, aux seuls gte
uadiers le droit d’en porter.
En l’an XIII, le port des moustaches était étendu à toute la cavalerie, les dragons exceptés.
Sous l’Empire, les moustaches furent très en honneur : il suffit de se rappeler les grognards de
Cïtarlet et de Raffet (i).
En i832, le maréchal Soult faisait plus qu’autoriser cet ornement velu, il le rendait obligatoire dans l’armée.
Dans la marine, toutefois, les moustaches restèrent interdites. La raison de cette prohibition était purement hygiénique. « En mer, a-t-on prétendu pour justifier la mesure, les effluves salines s attachent fortement aux poils de la barbe, et si on ne rasait pas la lèvre supérieure* elles occasionneraient des gerçures ou des ulcérations plus ou moins graves. »
Est-ce aussi au nom de l'hygiène qu’on a interdit longtemps le port des moustaches aux garçons de café, aux domestiques de bonne maison, et pardonnez l’irrévérence du rapprochement, à messieurs les avocats? Quoi qu’il en soit, il suffit de contempler les traits des magistrats et des robins de l’ancien régime, pour constater que cette interdiction na pas toujours existé ; de même, pour les membres du clergé. Au temps de Richeltei et de Mvzvmx, tout abbé galant portait la moustache, soigneusement poudrée et pommadée. A 1 heure actuelle, du
fi) En mars 1811, Ions 1rs officiers el sons-officiers du premier régimenl de la Garde impériale, on garnison a Paris, coupèrent leurs moustaches, pour faire un oreiller au roi de Rome.
LE POIL
reste, ne tolère-t-on pas la barbe aux prêtres dans certains diocèses, et notamment aux missionnaires et aux aumôniers qui vivent dans les colonies ?
On a souvent discuté la question de 1 utilité de la moustache et de la barbe, au point de vue hygiénique. Résumons, en quelques lignes, les arguments que mettent en avant partisans et adversaires.
Les hommes rasés s’enrhument moins facilement que les moustachus. L’action de se raser tous les jours constitue un procédé antiseptique, détruisant régulièrement les germes morbides qui, autrement, se logent et se développent dans le fourré de la moustache (i). Après tout, cette explication en vaut une autre.
Mais à cela les tenants de la moustache répliquent : que celle-ci, à la manière des sourcils pour les veux, défend la bouche et les fosses nasales, en arrêtant mécaniquement les corps étrangers qui auraient tendance à y pénétrer.
Le professeur Alisox, d Edimbourg, avant conseillé aux tailleurs de pierre de laisser croître leur barbe el leur moustache, remarqua qu il avait réussi, par ce moyen, à les protéger contre 1 aspiration des poussières siliceuses, dont 1 absorption leur était des plus funestes. On a observe, d autre part, que, dans les régiments, les soldats qui laissent croître leur barbe sont beaucoup moins
(i) Cluon. mal., 1910, /j 9 .
éprouvés par les refroidissements que ceux qui >se rasent régulièrement.
Les statisticiens sont alors entrés en lice. La première enquête, due à M. Szokalsky, porte sur 53 sujets vigoureux, bien portants, âgés de 25 à 4o ans, employés au chemin de fer de Lyon, alors en construction (18/4.9), qui firent couper leur barbe à peu près en même temps.
Tous éprouvaient, après l’abrasion de leurs barbes, moustaches et favoris, une sensation pénible de froid, sur les parties de la face dénudées subitement ; mais quatorze d’entre eux se sont bientôt accoutumés à l’impression de l’air, et n’ont en à supporter aucun dommage de ce changement dans leurs habitudes. Les autres furent moins heureux, ceux surtout qui furent surpris, après l’abrasion, par le temps pluvieux et froid, excessivement pénible dans les gorges de Bourgogne.
Ainsi, poursuit M. Szokalsky,
J ai compté 27 cas de maux de dents, parmi lesquels il y avait ti névralgies dentaires et faciales ; 16 cas de fluxions gingivales, avec ou sans abcès ; i3 cas de carie dentaire ancienne, qui étaient évidemment activés par l’abrasion, et qui exigeaient l’avulsion des dents. Les névralgies étaient fort difficiles à guérir. Deux étaient rebelles et n’ont cédé que lorsque la barbe eut repoussé de nouveau.
La maladie la plus fréquente, après les maux de dents, était le catarrhe nasal, simple ou compliqué de l’iiritation de la gorge : j’en ai observé 23 cas, dont plusieurs présentèrent une opiniâtreté remarquable ; chez les sujets lymphatiques, je comptai six fois le gonflement des glandes submaxillaires ; deux malades effrayés se hâtèrent de laisser repousser leur barbe.
LE POIL
Pour Merced Adams, la barbe maintiendrait l’intégrité des dents et des organes de la cavité buccale. Pour ce meme auteur, les mécaniciens et chauffeurs de chemins de fer, exposés aux troubles atmosphériques, aux modifications brusques de température, aux poussières de cendres de charbon, ont adopté, spontanément et sans entente préalable, le port de la barbe pour s’en préserver.
Dune enquête à laquelle Adams s’est livré, il résulte' que, sur 1 45 employés du Gréai Eastern Railivay, 16 se rasaient, 77 laissaient croître leur barbe et 42 barbe et moustaches.
Récemment, il a été démontré que la paralysie faciale a jrigore était presque toujours observée chez des sujets ne portant pas de barbe.
.4/1 medico barba? En d’autres termes, le médecin, et plus spécialement le chirurgien, doit-il sacrifier sur 1 autel de l’antisepsie sa barbe, qui, à entendre certains, serait le bouillon de culture idéal pour les microbes de toute espèce? Chacun, sans doute, continuera, au gré de son caprice, à porter cette toison faciale, jusqu au jour où on exigera ce nouveau sacrifice au nom de la sacro-sainte Hygiène
11 fut un temps où l’on n’avait pas la liberté du choix. Quand 1 Aline 1 Mater 1 avait décidé, il ne restait (pi a s incliner. Ainsi en fut-il, le 25 mars idqq, jour où, sur la demande de l’un de ses membres, la faculté de Médecine de Paris décidait que les bacheliers, admis ce jour-là même, devraient se pré-
senter sans leur barbe. Les registres de la faculté ont été jusqu’à conserver le nom des victimes !
Un peu plus tard, devant ladite Faculté, était soutenue une thèse portant pour titre : An medico barba, ? S’il nous en souvient, le candidat concluait par la négative ; mais nous n affirmons rien.
Certains obstétriciens, Mauriceau entre autres, étaient d’avis que les accoucheurs, du moins, devaient porter leur barbe entière, afin d atténuer les dangereux effets d’un physique agréable sui de trop inflammables clientes.
Ceux qui entreprennent la croisade nouvelle se placent à un autre point de vue, non moins iesp*ectable, le point de vue microbien : c’est comme refuge et agent de dissémination des microbes qu’ils condamnent la barbe. Cette opinion peut se défendre, encore que la bactériologie de la barbe n’ait pas été, que nous sachions, l’objet d’études
sérieuses et approfondies.
A Dieu ne plaise de toucher à l’arche sainte de l’Hvgiè ne, mais ne pensez-vous pas que des soins de propreté ordinaires, à la rigueur un lavage antiseptique après chaque opération ou visite a un malade contagieux, suffiraient amplement?
Pour peu que nous laissions faire ces microbophobes, ils en viendront à demander notre tète — pour la tondre et non la couper, — heureusement !
LES MUSCLES
L’Éducation musculaire.
Qui n’a entendu, autour de soi, parler de maisons hantées, d’osprits frappeurs ? Les incrédules sourient, soupçonnant la mystification, les pusillanimes tremblent, les savants enquêtent.
Ces bruits sont-ils imaginaires ? Pas toujours, car des hommes de bonne foi, des observateurs prudents, et qui ne sauraient passer pour des naïfs, en ont constaté l’existence.
Mais quelle en est l’origine, le point de départ ?
Ici, les explications abondent ; nous n’en voulons retenir qu’une, parce qu’elle émane d’une source autorisée, et qu’à tout prendre, elle ne manque pas d’ingéniosité.
Le docteur Austtx Flint (de Chicago), a saisi, pour ainsi dire, le phénomène sur le fait. Il a remarqué que certains médiums produisent cette étrange cacophonie, en frottant leur tibia contre l’extrémité inférieure du fémur. D’autres médecins, comme Velpeau, avaient surpris l’origine du bruit qui met tant de cervelles à l’envers, dans l’articulation de la hanche ou dans celle de l’épaule. Il n’est pas jusqu’à la rotation volontaire de la colonne vertébrale, (fui ne donne l’illusion d’entendre un mécanisme de tourne-broche.
Mais on peut encore exécuter une musique, aussi étrange que variée, au moyen du tendon du muscle de la jambe que les anatomistes nomment le long péronier latéral. Le physiologiste Sciiiff, de Genève, était arrivé à exécuter, par ce moyen, de véritables airs, voire la Marseillaise, et dans les congrès, grâce à ce plaisant intermède, il avait le don de dérider ses collègues les plus graves. Il se faisait d’autant mieux entendre, qu’il avait le pied plus tendu et plus solidement fixé. En posant la main sur cet instrument d’un nouveau genre, on sentait très nettement le tendon se déplacer dans sa p-aîne et frotter la malléole.
Un roi de Castille fut surnommé le Justicier , à la suite d'une aventure où les claquements de l'articulation des genoux firent découvrir un meurtrier.
Un homme avait été tué, pendant la nuit, dans la capitale du royaume. Le monarque insista pour qu’on recherchât le coupable, et qu’on lui infligeât le châtiment inscrit dans la loi. Le chef de la police répondit au roi que l’auteur de l’attentat lui était connu, mais qu’il était le seul qu’il ne pût dénoncer. — Et pourquoi cela P répliqua le souverain Parce que c’est vous-même ! Le roi, en effet, était le seul qui fit entendre dans la marche ce bruit et ce claquement articulaires, si caractéristiques.
I nc femme, témoin du haut de sa fenêtre de l’attaque nocturne, avait surpris ce bruit chez un homme qui s’enfuyait : d’où la découverte du coupable. Bien qu’il n’eût attaqué que pour se dé-
LES MUSCLES
fendre contre des malandrins, qui le poursuivaient l’arme à la main, le roi ne voulut pas que la justice interrompe son cours en sa faveur ; il exigea que fût exécutée la sentence qu’il porta sur lui-même, mais en effigie : la statue royale, placée au carrefour voisin du lieu du meurtre, eut la tête coupée (1); et tout le monde se déclara satisfait.
Le célèbre médecin Portal parle, dans un de ses ouvrages, d’une famille dont les muscles du nez et les lèvres affectaient une telle disposition, les cartilages du nez une telle mobilité, que leur mouvement suivait celui du discours, et que la pointe du nez s’élevait ou s’abaissait à toutes leurs paroles (2).
Dans le domaine des muscles peauciers, on a cité des exemples de contraction volontaire du peaucier du cou, du muscle occipital c’est grâce à lui et au frontal (muscle épicrânien) que le cuir chevelu peut rouler sur la voûte du crâne.
Ce mouvement d’ondulation, commun chez le singe, très puissant chez le gorille, se rencontre chez quelques sujets : Diderot, dans le feu de la discussion, faisait mouvoir avec force son occipitofrontal ; le Dr Charpy, auquel nous devons la connaissance de cette particularité, ajoute qu’il a per-
(1) Guide des Goutteux, de Reveillc-Parise, par Edouard Carrière, 245-6.
(2) P. Lucas, Traité de l'Hérédité, f. I, 197-199.
les curiosités de l.v médecine
sonnellement connu quelqu’un qui pouvait faire contracter à. volonté ses muscles auriculaires, le tenseur du tympan et le muscle épicranien ; chez certains, cette action sur le peaucier du crâne coïncidait avec la faculté d’accélérer notablement les battements cardiaques, cela à volonté, et en état de repos complet.
Un autre phénomène, non moins extraordinaire, est celui qu’offrait un jeune Italien, doté de deux coeurs. L’un d’eux, celui de droite, réalisait toutes les fonctions cardiaques normales ; tandis que 1 autre, qui devait être le bon, restait insensible et immobile. En plus de ces deux cœurs, l’individu avait deux cotes de plus que n’importe quel autre mortel normalement constitué. Malgré cela, il était dune santé excellente et avait tait son service militaire dans la cavalerie.
11 est un animal, le caméléon, «pii jouit du pri vilège, si c’en est un, de mouvoir chacun de ses veux isolément.
(( Dans de certaines conditions déterminées, écrit le î)r Cullerre (i), nombreux sont Us exemples de prodiges obtenus par la répétition, persévérante, et inlassables, d’actes volontaires. » Il y eut longtemps, sur une place de Lyon, un homme «pii exécutait avec son pied de beaux dessins calligraphiques.
(i) Les Enfants nerveux, 237-8.
LES MUSCLES
Chez les sujets qui vont pieds nus, les mouvements d’écartement reprennent une partie de leur amplitude et de leur adresse. Ce fait est commun chez les Orientaux, Indous, Javanais, Chinois.
Les Japonais, hommes et femmes, se distinguent, entre tous, par la dextérité de leur gros orteil. Ils s en servent pour conduire le gouvernail, tendre l’étoffe sur laquelle la main travaille, pour coudre, pour tisser. C’est une pince délicate, qui tient parfaitement une aiguille. Certains faits montrent qu’il pourrait en être de même chez les Européens, s’ils s’exerçaient de la même façon.
On a cité la mobilité du gros orteil chez les marins, les résiniers des Landes, qui grimpent pieds nus ; mieux encore, chez les équilibristes et bateleurs de tous les temps (t).
Oui n’a vu Y artiste-tronc Kobekoff, ectromèle privé de ses quatre membres, et possédant seulement du coté droit un moignon deltoïdien, long de vingt centimètres P
Avec ce moignon et le concours de sa joue, de son menton, de sa paroi thoracique, il exécutait de véritables mouvements d’adresse : il prenait un verre plein el le portait à la bouche, enfilait
fi) TV l’action de la volonté sur les muscles, par M. Charly, professeur à la Faculté de médecine (Archives médicales de Toulouse).
une aiguille, tirait un coup de pistolet, écrivait d’une belle écriture.
On sait que le cré master, ou muscle releveur du testicule n’est, chez l’homme, que le reste, très variable, de la poche contractile qui, chez les animaux, fait rentrer le testicule dans l’abdomen après la période sexuelle. A l’état habituel, il se contracte presque uniquement, uniquement peuton dire avant la puberté, par voie réflexe, soit comme muscle défensif (froid, excitants extérieurs, toux, émotions) ; soit comme auxiliaire génital dans la copulation. Mais Otto Ammon, qui a fait de nombreuses recherches sur les soldats, à l’instigation de Wiedersheim, a observé que ce muscle est susceptible d’éducation.
Au début, dans la majorité des cas, il ne se contracte que d’une manière réflexe, involontaire; dans une seconde période, en concentrant son attention et après des tentatives répétées, le sujet apprend à le contracter volontairement, mais encore synergiquement avec les muscles de la paroi abdominale et surtout avec les grands droits ; dans une troisième phase, la contraction du crémaster est indépendante et autonome : l’homme relève à volonté et au commandement, son testicule, d’une hauteur de quelques centimètres. C’est affaire d’exercice (i).
M. de Varigny, relatant le cas d’un jeune Américain qui avait le pouvoir de dresser le poil à
(i) Dr Charpy, loc. cil.
LES MUSCLES
volonté, invoque le témoignage d’un de nos distingués confrères, le docteur E. de la Harpe, de Eausaune, ( j ii i peut en faire autant et procède ainsi :
Je contracte, dit-il, les muscles des oreilles, de manière à les porter en arrière ; je contracte aussi les mus des du trapèze, qui porte les épaules en arrière : en somme, le mouvement que fait une personne qui a un frisson subit. A -ce moment, je sens un frisson, parti de la nuque, s’étendre plus ou moins bas le long de la colonne vertébrale, et envahir les bras toujours, les jambes quelquefois. A ce frisson succède l’érection des poils et la production de la chair de poule. Mais, chez moi,
1 intensité du phénomène n’atteint pas celle que vous décrivez, et les poils ne tardent pas à se coucher.
M. de La Harpe ajoute qu’il est sensible au froid, et que l’horripilation volontaire est grandement facilitée chez lui par la sensation du froid en hiver.
Certains athlètes arrivent à porter des poids considérables avec leurs dents, grâce à quelques accessoires que l'on connaît. Le plus souvent il s’agit d’un crochet de fer, dont l’anneau passe dans une boucle de cuir plat, taillé d’après les arcades dentaires de l’athlète. La face supérieure de ce morceau de cuir est épaissie par d’autres couches de cuir, de façon qu’il y ait adaptation assez parfaite avec la voûte palatine. Au moment de l’emploi, l’athlète applique la partie bombée sur son palais, et mord avec les dents la partie étalée. Ce sont aussi les muscles de la face et du cou qui travaillent.
D’autres athlètes aident à ce travail, en ajoutant à l’appareil intra-buccal un crochet, réuni par un
filin d’acier à une ceinture pelvienne. D’autres encore accrochent les objets soulevés à l’aide d une ceinture de cuir présentant un bourrelet.
Ou s’est souvent extasié sur la force musculaire des fourmis, comparée à celle de l’homme. Or, des expériences récentes ont établi que tout nouveau-né, sain et bien constitué, possède une forc^ extraordinaire dans les fléchisseurs de l’avant-bras. Durant les premières heures de la vie, un enfant, suspendu à une baguette ou au doigt de l’opérateur (au-dessus d’un berceau ou d’une couverture bien tendue), supporte le poids de sou corps pendant dix secondes ; et ce tour de force peut se prolonger, chez certains sujets très vigoureux, pendant deux minutes et demie. Dans 98 pour 100 des cas, la suspension par la poigne dure dix secondes au moins pour des bébés âgés de moins d’une heure ; dans 19 pour 100, une demi-minute ; dans 4 pour 100, près d’une minute.
Quatre minutes après la naissance, la force s’est accrue et 98 pour 100 des enfants restent suspendus une demi-minute. Mais, dès le quinzième jour, le pouvoir suspensif atteint son maximum; la plupart des nourrissons 11e dépassent pas une minute et demie dans cet exercice de barre fixe, mais quelquesuns atteignent deux minutes, et un jeune hercule a pu même soutenir, par les bras, h' poids de son corps pendant deux minutes et trente-huit secondes ; au bout de ce laps de temps considérable, il lâcha pii se de la main droite, pour demeurer suspendu par la main gauche pendant quinze secondes encore.
LES MUSCLES
Deux minutes trente-huit secondes à la barre fixe, combien d adultes ne pourraient en faire autant ! Voilà qui prouve que, si nous savions cultiver les aptitudes dont la nature nous dote à notre naissance, nous devrions tous être d étonnants gymnastes.
Sous le titre d’acrobatisme lingual, le Dr A. G. Tafia, de Madrid, a publié (i) l’histoire d’un malade, dont la langue, anormalement mobile, lui permettait d’accomplir de véritables tours d’adresse. C’est ainsi qu’il a pu diagnostiquer lui-même une hypertrophie de l’amygdale pharyngée.
11 ferme à volonté l’une ou l’autre choane : pour le prouver, il fume et renvoie la fumée alternativement par la fosse nasale laissée libre. Il introduit la langue, par les clioanes, dans les fosses nasales : on peut le constater par la rhinoscopie antérieure, après badigeonnage avec de l’adrénaline.
11 vérifie la forme et le volume de son amygdale pharyngée et analyse les détails anatomiques du rhino-pharynx, touche le bord postérieur du septum, la queue des cornets, l’orifice des trompes.
Il est intéressant de remarquer qu’il réalise tous ces mouvements sans éducation préalable.
11 y a quelques années, le docteur Rodter présentait à la Société de stomatologie un cas des plus
(i) Revue hebdomad. de laryngologie, d'otologie et de rhinologie , 7 juillet 190G; analysé par la Presse medicale, 8 sept, de la môme année.
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curieux de langue prenante : c’était un homme de quarante et un ans, de taille et corpulence fort audessus de la moyenne, qui avait l’étrange faculté de replier sa langue sur elle-même dans un bon tiers de sa longueur, et qui pouvait saisir, dans cette flexion forcée, un porte-plume, un crayon et même un simple 111, qu’il tenait relativement serré.
Voilà qui peut paraître singulier, et je vois d ici voltiger un sourire d’incrédulité sur les lèvres de ceux et celles qui me font la grâce de me lire. Sans doute, les étonnerai-je bien davantage, en leur assu¬
rant que les muscles qui paraissent le plus échapper à l’action de la volonté sont susceptibles d’éducation et finissent par obéir aux mouvements que nous leur imprimons.
Ne se fait-on pas des bras vigoureux par la gymnastique, et des jarrets solides par la marche? On peut de même se faire une physionomie, et 1 expression du poète : c savoir se faire un front qui ne rougit jamais » n’est pas une métaphore, mais l’expression d’une réalité. Ne dit-on pas également : (( se composer un visage » ? Rien de plus exact; et ceux qui font métier de mimes nous le démontrent avec un talent qui touche parfois au génie.
L’art des comédiens ne consiste-t-il pas, pour une bonne part, à bien connaître le mécanisme musculaire de leur physionomie, afin de le faire mouvoir à leur gré? Le squelette de la face n'entre que pour très peu de chose dans l'expression du visage ; la figure proprement dite est presque tout entière composée de parties molles, de muscles, que nous mettons en mouvement à notre fantaisie.
LES MUSCLES
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Combien est-il de sujets qui, utilisant ou non une disposition originelle, développent, perfectionnent certains de leurs muscles expressifs ? Au début, les acteurs ne jouent presque jamais de la physionomie, ils n’y arrivent qu’à la longue, en cherchant à acquérir la perfection, la maîtrise de leur art.
Les comiques travaillent surtout des muscles de la lèvre supérieure et du nez ; un d’entre eux disait au docteur Charpy qu’il avait découvert quarante manières de remuer le nez !
Les tragiques opèrent plutôt sur le front et la lèvre inférieure. Talma arrivait de la sorte à obtenir des effets surprenants. L’acteur Cooke exprimait à merveille la férocité et la haine, en retroussant sa lèvre supérieure, qui mettait à découvert une canine acérée. Lin autre acteur anglais, le fameux Garrick, jouait de ses muscles comme de touches de piano ; il exécutait une gamme du visage, en passant de toutes les nuances de la joie la plus vive à celles de la plus profonde douleur.
Il est des sujets qui peuvent, sans le secours d’aucune grimace, présenter dix visages différents, à quelques secondes d’intervalle ; et ces transformations successives, ils ne les obtiennent que par la seule contraction musculaire. L’acteur italien Novelli et notre mime Séverin sont capables de ce tour de force. Mais il y a mieux : il est des sujets qui peuvent dissocier les deux moitiés du visage et, tandis que l’une reste inerte, l’autre présente une expression des plus mobiles.
On raconte qu’un acteur du Théâtre-Français, nommé Dupont, doué d’une facilité merveilleuse pour faire exprimer aux muscles de son visage des
sentiments divers, se mettait de profil, et pendant que la moitié de son visage, qui était vue pai les spectateurs, pleurait, l’autre moitié faisait des gi imaces au camarade qui était derrière lui.
Ces faits, tout le monde a pu les observer plus ou moins ; de même, on a pu remarquer 1 habileté qu’acquièrent, dans leur métier ou leur profession, certains ouvriers pour le maniement de leuis outils, certains acrobates pour les jeux d'adresse. Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, un don de nature, c’est plutôt une disposition spéciale du système locomoteur, que ceux qui en sont pourvus développent dans le sens que la nature leur indique.
Peut-être en est-il, parmi vous, qui ont vu, sur quelque scène de music-hall, celui qu on avait baptisé Y Homme-Protée ? Simon Aiguier, dit YHomme- Protée, avait cette faculté singulière de contracter certains muscles rebelles, d’ordinaire, à l'éducation. Il cultiva ce don naturel, et, racontait-il, (( arâce à un exercice continu et à une force de volonté peu commune », il produisait les transformations les plus inattendues. Il contractait instantanément ses muscles droits de 1 abdomen, qui devenaient durs comme une barre de fer ; et, non moins subitement, il relâchait sa paroi abdominale, qui paraissait souple et molle comme un linge. Mais ce qu’il avait le plus perfectionné, c’était le jeu des peauciers du cou : il contractait à volonté le peaucier droit ou le gauche, ou bien tous les deux alternativement, de manière à leur faire exécuter une
LES MUSCLES
sorte de trot musculaire, suivant l’expression très imagée du docteur Charpy. Parfois, il contractait le bord antérieur seul ou le bord postérieur seul de chaque muscle ; et, dans tous ces exercices, le peaucier se détachait en relief, comme une lame puissante, visible par tous les spectateurs. Il simulait à volonté un pendu, une statue de marbre, un cadavre. 11 gonflait son ventre, comme un hydropique ou, au contraire, le creusait en bateau. A. certain moment, toute la masse intestinale semblait avoir disparu ; cette masse, il la ramassait en boule, la faisait monter et descendre, monter de droite à gauche, etc. (i)
Un athlète américain, qui s’est exhibé naguère à Paris, possédait aussi la faculté de faire jouer ses muscles, comme s’ils étaient indépendants les uns des autres. Les muscles de ses avant-bras, de ses cuisses, se contractaient, puis se détendaient, sans aucun mouvement des membres. Ses biceps montaient jusqu’à l’épaule, ou descendaient jusqu’aux coudes. Les muscles du dos roulaient en boule, montant et descendant à volonté, comme mus par
(i) Le Dr 1 toux, (le Brignoles (Soc. de chir. de Marseille ) a publié la curieuse observation d’un homme de afi ans, qui pouin il à volonté se luxer le tibia sur le fémur. Le mouvement se faisait autour d’un axe vertical, ayant comme centre le c'ondyle fémoral externe; le plateau tibial interne était projeté en avant, d’un huitième de circonférence environ; la contraction des muscles de la patte d’oie le ramenait en position normale. Cette luxation n’était possible (pie dans la fixation du genou à angle droit.
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des ressorts invisibles, cascade de muscles.
On assistait à une
véritable
Une tète d'une mobilité extraordinaire était celle de l’artiste H. Costa.
Cet homme, âgé de trente-deux ans, était capable de retourner complètement sa tête, autrement dit de lui faire exécuter un mouvement de rotation de 180 degrés. Il finissait par amener la figure complètement en arrière ; inutile d'ajouter qu’il ne restait que quelques secondes dans cette position incommode.
Mais nous en avons dit assez pour montrer que, s’il est nombre de muscles que nous sommes parvenus à asservir, il en est d’autres que nous abandonnons à leur inaction, et sur lesquels l’influence de la volonté pourrait s’exercer avec profit. Nous oublions trop l’aphorisme, si souvent vérifié : « la fonction fait l’organe ».
LE SQUELETTE
Les Os, en générai.
La Moelle des Os.
On sait que, dans le langage figuré, les expressions proverbiales : sucer jusqu'à la moelle, corrompre jusqu'à la moelle des os, sont en quelque sorte superlatives, et désignent les parties les plus profondes de l’être humain.
A l’époque où les sorciers étaient investis, par le vulgaire, de pouvoirs mystérieux, on croyait qu’au moyen de conjurations et de pratiques diaboliques, ils arrivaient à soustraire cette précieuse substance, comme, en certaines de nos provinces, les « ribotteurs » soutirent le lait des vaches, ou le rendent impropre à faire du beurre.
Lorsque, sans cause apparente, des individus, naguère pleins de santé, dépérissaient tout à coup, on ne manquait pas d’accuser les sorciers de leur avoir enlevé la moelle. Ces croyances ne sont peutêtre. pas complètement éteintes ; on en trouve, tout au moins, la trace dans un conte recueilli à Menton, il v a une trentaine d’années.
Une sorcière se vantait d’avoir dérobé la moelle des os d’un lils de roi, et de l’avoir mise dans un pot de terre, soigneusement caché ; elle l’avait réduit à une si grande faiblesse, qu’il ne lui restait plus qu’un jour à vivre. Mais l’adolescent royal
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put recouvrer la santé lorsqu’on retrouva le pot. et qu’on lui restitua la moelle qui lui avait été enlevée.
On a cru, dans Tantiquité, que quelques individus avaient les os solides et sans moelle ; on les reconnaissait, d’après Pline, à deux signes : ils n’avaient pas soif, et ils ne suaient pas.
En Haute-Bretagne, la croyance populaire, sans partager entièrement cette opinion, prétend qu’il y a des saisons où les os n’ont pas de moelle.
En Normandie, on les assimile, à ce point de vue, aux coquillages : comme eux, ils sont sous l’influence de la lune, et pendant le décours, les uns et les autres sont vides, ou peu s’en faut (i).
Les Os sonores.
Un fait que tout le monde peut constater : si l’on crie à proximité d’une table servie, il est des verres qui, esclaves de l’acoustique, vibrent à l’unisson. Il paraît que certaines personnes sont douées d’os à tel point sonores, qu’ils répondent également à certaines notes de la gamme.
Ee célèbre Caruso était dans ce cas, et un journal étranger nous assure qu’il ne voulait plus avoir Mlle Mary Garden pour partenaire, parce qu’elle disposait de deux noies qui faisaient frémir l’ossature entière du chanteur, fort incommodé par cette sv mpathie.
(i) Revue des Traditions populaires.
LE SQUELETTE
La Vertu thérapeutique des Os.
Dans le pays de Liège, on fait passer les verrues en les frottant avec un os de mort ; c’est aussi avec un ossement qu’on touche les dents malades, remède également usité en Hollande et considéré comme infaillible ; l’ancien médecin Martius recommandait surtout, en ce cas, la friction faite avec un fémur (i).
En Ecosse, on employait avec confiance, contre l’épilepsie, la cendre d ossements humains, surtout celle du crâne. Comme d’habitude, les ossements d’un homme guérissaient une femme; et, réciproquement, ceux d’une femme étaient efficaces pour un homme.
Au XVIIe siècle, en Angleterre, on faisait des cataplasmes pour les goutteux avec de la terre ou du mucilage grattés sur un tibia humain, qui leur communiquait sa vertu (2).
En Poitou, pour empêcher les enfants d’uriner au lit, on leur fait manger des os de mort ; les adolescents qui ont cette infirmité s’en débarrassent, en buvant quelque liqueur dans laquelle on a fait tremper des ossements (3).
La médecine superstitieuse, cl même quelquefois celle qui se prétend scientifique, ont fait usage des
fi) Tiiorpe, Northern Mythology, t. HT, 33 9 (Revui des Traditions populaires).
(2) Black, Folk-Medicine , 96, 108; àubrey, Remains oj Gentil ism, 1 65 .
(3) Souche, Croyances, etc., 29 et 48.
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ossements humains ; suivant Pline, les ulcères circonscrits avec un os de mort ne feraient plus de progrès (i).
Les Andamanais portent souvent autour de la partie malade de leur corps des ossements humains; dans leurs maladies, ils en font un emploi fréquent ; en cas de fièvre, ils les attachent, en collier très serré, autour de la tête ou d autres parties du corps, si la maladie est accompagnée de douleur à ces parties ; on les applique, au reste, dans presque toutes les maladies. On croit qu’ils guérissent le malade et protègent celui qui les porte contre les machinations du mauvais esprit ; l’âme du défunt, contente que ses os soient ainsi portés avec respect, intervient et le chasse loin du malade, qui est même, en portant des colliers d’ossements, préservé des maladies à venir (2).
Au moyen âge, pour être guéri de la fièvre, on se suspendait autour du cou un os de mort, aussitôt après l’Elévation. Les Admirables secrets du Grand Albert assurent qu’il guérit de la lièvre quarte celui qui le porte, sans qu’il soit besoin d’autre cérémonie et que, si on le pend au col d’une personne qui ait mal au ventre, il apaise en peu de temps la douleur.
Dans certains pays, on croyait s’assimiler los vertus des défunts, en s’incorporant une partie de leur substance : on en trouve de nombreux exemples
(1) Histoire naturelle , I. XXVII, c. II.
(2) K. -II. Man, 1C-19.
LE SQUELETTE
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dans l’anthropophagie. Ceux-ci sont moins fréquents, en ce qui concerne les ossements; toutefois, les Caraïbes buvaient les cendres de leur chef, après les avoir fait dissoudre, pour s’approprier leurs qualités et s’assurer leur bienveillance; les Tasmaniens regardaient comme eflicaces les raclures d’ossements, et l’eau dans laquelle elles avaient été trempées passait pour avoir la vertu de guérir ; certaines peuplades du Brésil buvaient aussi de l’eau dans laquelle ils avaient mis de la cendre d’ossements.
Au Gabon, les os calcinés d’un blanc entraient dans la composition d’un talisman infaillible à la guerre ; les Indiens de la Guyane pensaient être invulnérables, s'ils avaient sur eux des ossements humains (1).
A bord des navires où, pourtant, la présence d’un cadavre passe pour soulever des ouragans, on a vu souvent embarquer, pour garantir du naufrage, une tète de mort, ou d’autres ossements ; en Angleterre; on portait jadis une rotule, comme talisman contre la noyade (2).
La fragilité héréditaire des Os.
Dans un travail, publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, de Washington, MM. Davenport et Conard, après une étude prolongée sur la fragilité héréditaire des os, maladie constitutionnelle qui se manifeste par des fractures se produisant au plus léger choc, arrivaient à cette conclusion, que l’hérédité de Yostéopsa-
(\) Lubbock, L’homme avant l'histoire , /1G7 ; Tour du Monde, I. XII, 290, etc.
(2) Bassett, Legends of the Sea, 458, 470.