‹ Les curiosités la scienceChapitre 10 sur 53 · LA PF. S TL D’ASTRAKAN · texte numérisé non relu

LA PF. S TL D’ASTRAKAN

Nous sommes partis comme le vent. En sortant de la ville Blanche nous distinguons le drapeau funèbre, pareil à une tache mouvante, sur les toitures neigeuses du Kreml, la vieille forteresse. Plus de soldats. Les troupes sont campées à quatre verstes, sur les bords de la mer Caspienne. Deux fois par jour, officiers et soldats se trempent dans l’eau glaciale, afin de prévenir l’absorption des miasmes mortels, Les médecins militaires, emmitouflés dans leurs pelisses, la bouche protégée par un haillon de drap phéniqué, surveillent les escouades grelottantes de ces malheureux, prêts à rappeler le sang aux membres qui feraient mine de geler.

Nous dépassons Belsigorod, et ses vastes magasins, où les barils de caviar s’entassent par milliers. Les ateliers sont vides, les métiers à tisser muets ; un radieux soleil fait resplendir les coupoles dorées des églises, les faïences vernies des minarets et des mosquées indiennes, tartares ou musulmanes. Dans les larges rues, jadis pleines de bruit, bariolées de costumes, sillonnées de drojkis et de troïkas aux clochettes retentissantes, quelques rares passants qui s’évitent d’un air soupçonneux. Devant le bazar, mon attelage se cabre ; le moujik fait un grand signe de croix. Trois cadavres sont étendus sur le seuil, tuméfiés, méconnaissables, la peau marbrée de taches charbonneuses. Horrible caractère de la peste, l’hémorraghie interne à laquelle ces malheureux ont succombé, continue encore après la mort ! Un sang noirâtre suinte par les narines, la bouche, les oreilles et les crevasses de l'épiderme distendu...

Nous passons. Au détour de la rue de Sibérie, j'entends des cris, un murmure d’horreur, un cliquetis de sabres. Trois civières sortent d’une maison de bois, portées par des cosaques de la 13° sotnia du Caucase. Sur l’une, un vieillard et deux jeunes filles aux vêtements sordides ; morts. Une mère, le sein nu, son enfant crispé sur sa poitrine livide, étendus tout roides dans la seconde ; morts! Les cheveux dénoués de la femme traînent jusqu’à terre, ramassent la neige s accrochent aux éperons d’un cosaque. Un lourd colosse de trente ans, tordu par une convulsion suprême, les deux mains

en avant comme pour repousser quelque fantôme ou demander grâce, fait crier les ais de la troisième. Mort !...

Mon moujick, plus pâle que la neige, laisse échapper ses guides. Les chevaux piaffent, renâclent bruyamment et s'emportent. — Allons, Ivan, du courage ! — Ah ! père, je n’ai plus la force de fermer les doigts. Je tremble comme au jour du Jugement dernier ! — Tiens, mon brave, bois ceci !

Je lui tends ma gourde de rhum. Il baisse longuement le goulot. C’est la vie ! — Hop ! là ! Et d’un poignet vigoureux le fouet bien lancé siffle sur les croupes fumantes. Le traîneau reprend son allure jusqu’aux portes du faubourg de Karan où nous entrons enfin, malgré le poste de police, qui crie derrière nous : Arrêtez ! arrêtez !

Je renonce à décrire le spectacle qui m’attendait-là. Des cadavres, encore des cadavres ! Au milieu d’une place, des monceaux de vêtements de pestiférés, qu’on brûle. Une fumée suffocante remplit les airs. Dans les maisons, des soldats masqués d’une cagoule en fourrure promènent des torches sur les meubles, les couchettes, les provisions. Les vingt églises du quartier regorgent de fidèles, qui se prosternent, baisent le sol, lèvent aux voûtes des bras suppliants, implorent les saints.

De temps en temps, la foule s’écarte. C’est un mort qu’on emporte. Toutes les boutiques sont fermées à triple volet. Au pied d’un temple tartare, douze corps entassés, nus, dans des postures qui glacent d’effroi. Les haillons de ces malheureux ont été volés pendant la nuit? L’évêque d’Arménie, l’archevêque grec d’Astrakan et Ienotaïevsk, les popes et les religieux de tous les rites, prodiguent à cette population affolée les consolations suprêmes. Admirable abnégation de ces hommes de Dieu, qui sans trêve, la nuit, le jour, respirent la mort et promettent la vie ! Sublimes aussi, les médecins civils, Tes chirurgiens do la marine et de l’armée qui de tous les points de l’Empire, sont accourus à ce champ de désolation, qui est pour eux le champ d’honneur. Quinze ont déjà succombé. Imitant Texemple héroïque de Clôt Bey et de Desgenettes, trois d’entre eux, pour rassurer leurs collé-

Page 1