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D UN

LES FUNÉRAILLES ü’UN OISEAU

I Ainsi dos graines et des boutures. C’est lui le premier qui a cultivé YOrchts aile de papillon , etla Dionée attrape-mouches, deux merveilles. Il possède, seul en Europe, et vivant, le Colibri rubis-topaze , ce joyau ailé qu’une araignée prend dans sa toile, et qu’un grain de sable fait mourir.

Croix, pension, campagnes, tous les revenus du brave guerrier y passent. Il mourra sans le sou, laissant à un trio de neveux incompétents la serre, les volières, douze pipes et sa jambe de palissandre. — Encore trop pour eux, tonnerre de... Brest !

Sur la fin de cet automne, comme je me disposais à dire adieu, pour six grands mois, aux coteaux d’Etampes la jolie, je reçus de mon voisin de villa le bizarre faire-part que voici :

« Vous êtes prié d’assister aux funérailles d’un bengali à queue rose, emporté, à la fleur des ans, parla nostalgie des rivages australiens.

« L’enterrement sera commencé dès demain à l’aube, par les soins des fossoyeurs ordinaires du bon Dieu.

« Rendez-vous à la cage mortuaire. »

Si je fus intrigué, le lecteur le devine. Attristé, foi d’académicien, je mentirais. Il n’en était pas de même, hélas ! du colonel, que je trouvai, à l’heure dite, sombre et découragé, devant la cage où se pelotonnait frileusement la veuve inconsolable. Je ne fus point avare de condoléances. A l'une, je présentai quelques sucreries, qu’elle croqua d'un bec navré. A l'autre, je débitai les banalités convenues, qui ne firent qu’irriter sa douleur. — C’était le dernier !... — Mais l'Australie est là... — L’Australie n’en fait plus. Ces brigands de colons ont tout détruit ! — Allons, courage, j’écrirai à mon ami le consul de Melbourne (je n’ai pas d’ami consul, fùt-ce à Saint-Marin) et votre bengali sera remplacé... — Non, pas le bengali à queue rose ; vous ne voyez donc pas qu’il a la queue rose 1

Encore un peu, la vieille moustache aurait pleuré.

O poétique Lesbie, affligée à la perte de ton moineau, où es-tu ?

— Venez, dit le colonel, avec un geste à fendre un hulan en deux.

Nous allâmes. Au fond dujardin, une haie de framboisiers sauvages, à demi-brisée par les détrousseurs de nids, ouvrait une porte facile sur la prairie, toute pleine de battements d’ailes, de bruissements légers. La vie semblait s’exhaler du sein de la terre, baignée de soleil et de rosée. Chaque feuille de trèfle, chaque fleur de réveille-matin étincelait de diamants, où venaient s’ébattre et s’abreuver mille insectes aux ailes frémissantes.

Insensible à tout cela, mon compagnon marchait d’un pas inégal, fauchant sans pitié de son pilon les herbes, écrasant les convives, faisant des hécatombes de cris-cris et de coccinelles. O nature, que de crimes on commet avant le déjeuner!

— C’est là, murmura mon chef de file, en me montrant tout à coup, au milieu d’une clairière sablonneuse, le corps inerte du bengali. Je vous ai promis un enterrement, nous y sommes. Baissez-vous et regardez !

Nous nous accroupîmes dans le gazon. Le colonel alluma tristement la bouffarde des funérailles, et, fidèle à la consigne, je ne perdis pas de vue le joli petit mort, ses pattes décolorées et sa queue , cette fameuse queue rose que l’Australie elle-même ne devait plus reproduire.

Ce que je vis, tous les jardiniers et chasseurs d’insectes le savent. Moi, qui ne suis qu’académicien, je l’ignorais. Spécialistes, mes amis, nous en sommes tous là : ferrés à glace sur les noms grecs des êtres invisibles, habiles à analyser les métaux solaires, mais incapables, dans un potager, de dire à deux herbes: « Tu es chou, et toi, le voisin, tu es navet! »

Je vis un essaim de mouches jaunâtres et velues, tourbillonner au-dessus de l’oiseau chéri, polluer insolemment des pattes et de la trompe son plumage coquet, puis, enhardies par notre silence, attaquer les yeux, la langue, le petit croupion grassouillet. De temps à autre, un scarabée aux élytres marbrés d’or et de jais venait en sifflant du bout de l'horizon, se posait lourdement sur le cadavre, et se glissait au milieu

LES FUNÉRAILLES d’üN OISEAU

des plumes, où un second, un troisième disparaissaient à leur tour. Petit à petit, vingt autres arrivèrent, essoufflés, haletants. La meute devenait légion. Toute cette bande pénétra, je ne sais comme, dans le corps de l’oiseau, que je vis s’agiter et se balancer sur lui-même, soulevé, en quelque sorte, par des centaines de pattes robustes et de mandibules épouvantables.

— Quelle curée ! m’écriai-je !

— Ce ne sont pas des affamés, répondit le colonel, ce sont des fossoyeurs, Regardez toujours.

J’écarquillai les yeux de plus belle. Positivement, le bengali semblait s’affaisser et descendre dans le sol mouvant de la clairière. Aux scarabées jaunes et noirs s’étaient joints des dermestes, des sylphes, des bousiers, des ontophages, des aphodies, la tribu entière des mangeurs d’immondices, des purificateurs de l’air. Ah ! la bonne besogne et les vaillantes bêtes! C’était miracle de les voir accourir à la rescousse, entrer dans la danse, et du front, des palpes, des antennes, des crocs, de tout, creuser la terre sous l’énorme petit cadavre, qui s’enfonçait à vue d’œil.

Les plus ardents au travail étaient les nécrophores, ceux que le colonel avait appelés les fossoyeurs du bon Dieu.

Et de fait, ils avaient reçu de la nature d’admirables outils. Tête puissante, aux mâchoires acérées; labre creusé comme une pelle, pour rejeter la terre et agrandir le trou ; corselet arrondi en bouclier ; pattes antérieures munies d’ùn tarse large et tranchant, les autres courtes et fortes. Avec cela, deux yeux farouches, des mouvements saccadés : une allure de croquemort, vraiment.

L’un d’eux, gros bonnet des pompes funèbres sans doute, dirigeait son équipe magistralement. Planté sur le sternum du bengali, il ne cessait de tourner autour de son poste d inspection. Lorsqu’un travailleur faisait mine de se ralentir v lan, un coup de corne ! et mon gaillard en avait une terrible paire, en forme de massues, qu’il agitait sur tout son monde d’un air menaçant.

Alors une sorte de frénésie s’emparait de la troupe. J’entendais le bruit de ces houes, de ces pioches et de cos pelles vivantes. Autour du corps, le sable remblayé s’élevait déjà en talus symétrique. Des hommes, chargés de creuser la fosse d’un géant mille fois plus gros qu’eux, fussent morts àlapeine. Ces pygmées au contraire paraissaient infatigables, Ils fouissaient sans trêve, je dirais volontiers en mesure, habiles, courageux et forts, incompréhensibles!

Le colonel me regarda. Son œil disait :

— Eh bien ! que pensez-vous de ça?

— C’est inouï, répondis-je.

Nous étions là depuis deux heures.

— La besogne des mâles s’avance, reprit mon voisin, mais ce n’est que le premier acte. Encore un peu d’attention. Vous allez voir les femelles à l’œuvre.

Je ne demandais pas mieux, malgré la fatigue de mes pupilles.

Bientôt, en effet, les scarabées, grands et petits, sortirent un à un de la fosse qu’ils venaient de creuser. Arrivés en haut du talus, chacun secouait sa poussière, faisait un bout de toilette, ouvrait ses étuis et s’envolait allègrement. Bousiers, ontophages, dermestes, tout le menu fretin, disparut à son tour. Le pauvre oiseau resta seul au fond de son trou, qui avait coûté tant d’efforts, et qu’un coup de pouce aurait comblé.

Les femelles se firent attendre. C’est dans l’ordre.

Elles vinrent cependant ; je les reconnus à leurs membres plus déliés, à leur abdomen plus saillant, à leurs teintes plus ternes ; le beau sexe, chose étrange, est remarquablement laid chez les animaux. Aux mâles sont départies toutes les parures, toutes les séductions de la forme et de la couleur, tous les privilèges. J’en excepte pourtant l'araignée, qui, plus vigoureuse et plus grosse que son époux, le croque volontiers, après un tendre tête-à-tête. « — Dure leçon, mon fils, pour les voluptueux, » dirait M. Prudhomme.

Mais revenons à nos femelles.

Ces dames pénétrèrent dans le cadavre par une porte qu’il

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