LES FUNÉRAILLES D'UN OISEAU
ne convient pas de nommer. Quand elles reparurent au jour, le bengali portait dans son sein des milliers d’œufs. Leur mission était accomplie. Allégées alors du fardeau de leur progéniture, elles prirent leur vol et disparurent dans la vapeur rose du matin.
— C’est fini ! dit le colonel en se remettant péniblement sur ses pieds. Vous avez assisté aux funérailles d’un oiseau. Racontez cela, on se moquera de vous; mais ne manquez pas d’ajouter, je vous prie, que ces admirables fossoyeurs, créés par Dieu afin de purger l’air des miasmes empestés, travaillent aussi pour leur espèce. Lorsque les œufs dont mon pauvre bengali a plein le ventre viendront à terme, les jeunes, incapables de pourvoir à leur existence, trouveront toute prête leur pâtée. Dans ce petit corps, il y a du pain sur la planche pour cent familles ! Ainsi, la pourriture enfante, des mondes, chaque cadavre est un berceau, et la vie, une vie toujours nouvelle, jaillit éternellement' du sein de la terre. La mort n’est qu’une transition, une halte entre deux évolutions de la matière. — Allons déjeuner 1
UN RECOLLEUR DE TÊTES
Biï que je viens de voir et d’entendre bouleverse ma raison. Je n’ai pas rêvé pourtant. C’est bien en plein jour, au milieu de choses qui me sont familières, en présence d’une des sommités médicales du Nouveau-Monde, que j’ai vu et touché le corps tiède d’un assassin décapité il y a deux ans!
Criez à l’imposture tant qu’il vous plaira. J’ai vu ! — Epouvanté, mais sceptique encore, j’ai promené mon doigt sur les cou détaché, puis réuni au tronc, de cet homme qui a survécu àlamutilation suprême. Un bourrelet de chair blanche sur ce col brun, un sillon net et droit sur la nuque, une cicatrice parfaitement circulaire dessinent à n’en pas douter la trace du terrible couteau. Nulle autre blessure, du reste, n’aurait produit les désordres organiques que j’ai constatés de visu. La science ne peut-elle pas opérer ce prodige? Le docteur Ceballos, enfin, n’est-il pas mon ami? Et qui donc oserait élever une protestation ou même un doute lorsqu’il a dit : « J’affirme ! »
La clinique du grandspécialiste américain est située à Vaugirard, à deux pas des fortifications, entre la porte d’Issy et la station de Grenelle -Ceinture. Maison banale, sans style, avec un petit jardinet et son jet d’eau. Au rez-de-chaussée, le cabinet de consultation; tout à côté, la salle d’expérience et le laboratoire. Cela simple, sans prétentions, sans
LH R ECO' LEUR DE TETES
L’œil droit était grand ouvert, l'œil gauche semblait dormir. . ... Il u'y avait, pas une minute à perdre; je fis appel à toute mon eneigie je posai carrément la tete sur sa base. . .
UN RECOLLEUR DE TETES
pose. Un vrai sanctuaire de chercheur. Il J a trois ans, M. Ceballos a quitté Lima, où son nom est vénéré, pour s’installer à Paris. On l’y connaît à peine. D’aucuns le traitent de fou. Ennemi du bruit et de la réclame ,il vit à peu près ignoré dans ce faubourg, travaillant comme Papin, comme Palissy, au bien-être d’une humanité qui passe, indifférente aujourd’hui, à ses côtés, et qui demain lui dressera des statues. C’est là que j’ai découvert ce modeste. — Puisse t-il me pardonner d’avoir jeté son nom aux quatre coins du monde, et dévoilé le secret de ses étonnantes découvertes !
Un matin, je reçois ce bout de billet :
« Pablo , l’assassin dont je vous ai parlé tant de fois, vient d’arriver à Paris. Il est mort chez moi. Venez vite, et vous serez convaincu! »
Ceballos.
Une heure après j’étais à Vaugirard.
— Eh bien ! votre décapité parlant ?
— Il ne parle plus, mais vous allez le voir! A peine débarqué au Havre, une méningite se déclare; je l’ai reçu mourant. La traversée, les ébranlements nerveux causés par le mal de mer, que sais-je ?... Enfin, il est là. Son témoignage verbal est inutile, l’autopsie que nous allons faire ensemble sera plus éloquente que le récit de son aventure. Mais, hâtez-vous donc !
Essoufflés, fiévreux, nous entrons dans la salle d’expériences. Sur la grande dalle de marbre noir, un homme est étendu, raide, la bouche ouverte. C’est Pablo, le parricide, décapité à Lima le 18 octobre 1877, mort à Paris — et bien ,mort — le 2 juin 1879. Petit, nerveux, tête brune et cheveux crépus, des anneaux d’or aux oreilles, un type d’Indien sang mêlé, barbe rare, dents longues, jaunes ; des yeux de vautour, brillants encore, les vêtements d’un marin, tel est le personnage. La chemise, largement ouverte, découvre la poitrine et le cou, ce cou hâlé, mince, où le couperet du bourreau a imprimé le sillon blanchâtre que j’ai décrit.
A côté du corps, sont rangés des couteaux, une scie, divers
scalpels, une sonde, des appareils à injections, tout ce qu’il faut pour une autopsie. Je n’ai pas peur, mais je me sens pâle ; que va-t-il se passer?...
— Ce bonhomme-là, dit Ceballos en nouant son tablier à bavette, est le plus étrange sujet qui ait jamais passé par les mains d’un anatomiste. Je l'ai vu mort, sa tête à dix mètres du tronc, arrosant la terre de ruisseaux de sang. J’ai tenu cette tête au bout de mon bras, pendant que le reste se tordait âmes pieds. Ensuite, j’ai revu le tout marcher, manger, rire et boire, comme le premier convalescent venu. Vous connaissez l’histoire ; mais puisque le phénomène est là, sous nos yeux, je vais vous la rappeler en quelques mots :
Au Pérou, nos chirurgiens pratiquent souvent la greffe animale. Vous n’ignorez pas cette merveilleuse application de la science physiologique, qui consiste à rejoindre deux parties brusquement séparées du corps animal, voire même du corps humain, et à leur rendre, après la soudure, la chaleur, la sensibilité, le mouvement, toutes les fonctions vitales. Celse et G-alien rapportent à ce sujet des faits extraordinaires. — Tagliacozzi, au seizième siècle, recollait les nez et les oreilles tranchés par le bourreau ; Ambroise Paré, plus tard Dionis et G-arengeot reproduisirent avec succès ks mêmes expériences : le docteur Balfour rapporte le cas d’un charpentier d'Edimbourg qui, après avoir eu l’index emporté d’un coup de hache, recouvra l’usage de ce membre recollé, mis en place et rapidement guéri.
Le bras tout entier d’un soldat, qui vit aujourd’hui dans le département des Vosges, a été ressoudé de la même manière, après la bataille d’Arlon, — vous lirez le fait dans le Dictionnaires des Sciences médicales. Les exemples abondent. Et l’histoire de la chirurgie contemporaine est pleine de récits de doigts, de mentons, de dents, de nez, de paupières restaurés. Dans tous ces cas, la continuité des vaisseaux, des nerfs eux-mêmes se rétablit pour ainsi dire sans efforts. Il y i mieux ! La partie transplantée prend les caractères de Selle dont elle tient la place ; la peau faisant office de lèvres devient muqueuse ; la muqueuse amenée au dehors devient
UN RECOLLEUR DE TETES
peau ; un lambeau de périoste suffit pour reconstituer un os. On a pu même renouveler toute la voûte osseuse du palais! L’infatigable nature répare ainsi les pertes qu’elle a subies, et, molécule par molécule, refait à neuf l’organe indispensable à l’économie du sujet.
— Je sais tout cela, répondis-je.
D’essai en essai, reprit le docteur, et toujours enhardi par les cures les plus heureuses, je fus amené à cette conclusion : que la tête d’un mammifère quelconque pourrait, après la décollation, reprendre sa place et revivre. C’était fou, absurde, je le sais bien. Tous les spécialistes, mes confrères, haussèrent les épaules. L’Académie de Lima me fit examiner comme aliéné. Je fus mis au ban de la médecine américaine. Un autre eût fait amende honorable et juré, comme Galilée, que la terre ne tournait pas. Vous me connaissez. Je tins bon. Un jour, dans la Revistci médico-quiriirgica del Peru , rédigée par mon vieil ami Ignacio de Oca, je publiai le court entrefilet que voici:
« Le docteur Tomas Ceballos, praticante mayor (interne) de l’hôpital général de Lima, s’engage à recoller la tête du parricide Pablo, condamné aujourd’hui à la peine capitale parla haute cour criminelle de cette ville, et sous caution d’une somme de mille piastres fortes, déposées à la Banque péruvienne, promet de rendre la santé au supplicié, dans le délai maximum de trois mois.
« Le docteur Ceballos opérera en présence de tous ses confrères, qu’il convoque dans la prison de Lima, le 18 octobre, jour de l’exécution, à sept heures et demie du matin.
« Signé: Tomas Ceballos. >5
Le lendemain de la publication de cette foudroyante note, le président de la République fit placer à ma porte deux sentinelles armées, avec ordre de ne me laisser sortir qu’en plein jour, et après m’avoir minutieusement fouillé. Evidemment, aux yeux de la police et de tous mes concitoyens, j’étais un fou, un fou dangereux, capable de mettre la capitale à feu et à sang.
Sans m’émouvoir, je déposai tranquillement à la Banque de Lima les mille pesos, dont je me lis délivrer un reçu en règle, je repris mes travaux et j’attendis le grand jour de l’exécution; non sans douter moi-même de la réussite si prématurément escomptée. — L’Académie avait prononcé son arrêt. J'étais digne de la camisole de force. Vous allez voix lequel de nous deux avait raison.
La veille de l'exécution, j’allai au presidio voir mon sujet. Le malheureux ne fut pas médiocrement étonné en se trouvant, lui condamné, libre et sans entraves vis-à-vis d’un médecin que gardaient à vue deux soldats armés jusqu’aux dents.
— Pablo, mon ami, lui dis-je, je suis chargé d’une triste nouvelle. Le Président de la République a rejeté votre recours en grâce ; nulle puissance humaine ne saurait vous arracher au bourreau. Demain, au point du jour, vous comparaîtrez devant Dieu. J’ai obtenu cependant une faveur qui abrégera votre supplice et peut-être vous sauvera. Prêtezmoi toute votre attention, Pablo, il s’agit de tenter un miracle. La vie, entendez-vous! Sije vous apportais la vie!...
Le bandit me regarda d’un œil terne. Ce médecin des morts, qui lui parlait de salut entre deux baïonnettes, cette possibilité de délivrance, alors que tout espoir était perdu... il ne comprenait pas.
— Les lois du Pérou, repris-je, vous condamnent à la potence. Cinq minutes d’une terrible agonie, l’asphyxie par strangulation, la désarticulation mortelle de vos os, voilà ce qui vous attendait, sans moi. Le chef de l'Etat a eu pitié de mes prières ; il consent à commuer votre peine. Réjouissez- « vous, au lieu de mourir sur l’infâme gibet, vous aurez simplement la tête tranchée !
Pablo m’enveloppa d’un regard de souverain mépris. Pour lui aussi, j’étais fou. 0 l’ingratitude des hommes !
— Ecoutez-moi, mon ami. Je suis médecin, et savant, idit-on. J'ai découvert l’infaillible moyen de rejoindre des parties séparées du corps; votre tête tombée, je la recollerai sur vos épaules aussi aisément que cette queue de chat a été
UN RECOLLEUR DE TÊTES
soudée à la crête de ce coq. (Je tirai de ma poche une crête à laquelle, en effet, j’avais adapté la queue d’un petit chat, et que pendant deux ans mon coq avait fièrement portée comme un panache) (1).
Les deux miliciens ne purent retenir un éclat de rire à cette étrange exhibition. Le condamné, lui-même, se dérida. Encouragé par l’heureuse disposition d’esprit de mon patient, j’abordai de front les grosses difficultés.
Ne doutez pas du succès, Pablito ; armez-vous de tout
votre courage. Le coup donné, tâchez de concentrer dans le cerveau ce qui vous restera de force vitale et de volonté. Pas de défaillance ! Je serai là ; si vous parvenez à franchir de sang-froid la seconde pénible, sans doute, mais après tout fort courte de la décollation, vous serez sauvé ! Jurez-moi, sur le Christ, que vous ne perdrez pas la tête et que, si votre raison ne vous a pas abandonné, vous fermerez l’œil gauche!
— Ce serment est facile, répondit Pablo, je jure !
— Bien. Votre œil gauche fermé, cela voudra dire : « Je me souviens, donc je vis ! » Et alors, je réponds de tout. Touchez-là, dans quinze jours nous boirons ensemble à la santé du bourreau.
Et je sortis de la cellule en répétant au pauvre diable: « L’œil gauche ! »
Toute la nuit, Lima fut bruyante, animée, houleuse. De fortes patrouilles parcouraient les rues, sabre au poing, baïonnette au canon. Une émeute était à craindre. La foule, avide du spectacle de la potence, ne semblait pas disposée à tolérer que l’exécution eût lieu dans la cour du presidio, en présence de quelques médecins et d’une dizaine de journalistes. Elle blâmait la faiblesse du chef de l'Etat, elle reprochait à la justice l’application d’une pénalité contraire aux lois du Pérou ; il lui fallait son gibet et son pendu frétillant, ?t les processions des confréries, et tout l’appareil pompeux île la mort. Le huis-clos l’exaspérait.
(1) Expérience de Baronio, mentionnée dans ses Mémoires sur Us greffes animales ; Milan, 1814.
Cependant, dès sept heures, mes collègues de la Faculté arrivaient au rendez-vous. Les éminents docteurs Bartolomé Pardo, Nicanor Quinche, Domingo Loza, Ricardo Peacan Esteban Testasecca, tous les médecins civils et militaires do la capitale étaient là. Je parus, plus pâle cent fois que le misérable dont j’avais promis de sauver la tête. Un murmure de pitié m’accueillit, et devant cette unanime réprobation de mes juges, je baissai le front comme une victime, comme un coupable.
Derrière moi, Pablo marchait calme, tête haute, entre l’aumônier et le bourreau.
A cet endroit du récit de mon ami Ceballos, je sentis un frisson glacé dans mes veines. Je revis l’exécution toute récente de Lebiez et de Barré, la pluie de sang, les têtes livides, l’éclair du couperet.. . et je me sentis blêmir.
— Courage, reprit le docteur péruvien, vous n’êtes pas au bout; mais j’abrège. Au moment fatal, je me tournai vers le patient : « Souvenez-vous ! l’œil gauche ! » Il fit un signe de tête et se livra aux exécuteurs...
Prompt comme la pensée, je me jetai sur ce crâne, je saisis à pleines mains les cheveux crépus que voilà, et pendant que deux internes disposaient et attachaient le tronc sur une chaise de fer, je plongeai ce cou saignant dans un baquet d’eau, qui tout aussitôt devint rouge. Une minute après, la tête était parfaitement exsangue. O surprise! l’œil droit était grand ouvert, le gauche seul semblait dormir. Pablo s’était souvenu. Entre le cou de couteau et l’instant où je le tenais là, dans ma main, le grand criminel avait donc vécu, il avait pensé !
Cinq minutes s’écoulèrent. Les derniers jets de sang lancés par les carotides se figèrent en- caillot vermeil sur le tronçon du cou.
— Tout est prêt, maître! dirent mes aides.
Il n’y avait pas une seconde à perdre. La moindre hésitation, le plus léger tremblement de doigts, et le succès de l’expérience était à jamais compromis! Je fis appel à toute mon énergie; dussiez-vous rire de moi, j’avoue quej’adres-
UN RECOLLEUR DE TÊTES
sai une courte prière au Dieu de l’éternelle science : « Secondez mes efforts, lui dis-je, et guidez ma main! il y va du salut d’un pécheur qui s’est repenti; la justice des hommes l’a condamné, que votre souveraine clémence lui pardonne ! »
— Maître! s’écria l’un de mes aides, le couteau a passé entre la deuxième et la troisième vertèbres cervicales; un fragment des apophyses est seul emporté. L’œuvre de la nature se simplifie. J’espère!
— Le cou ne saigne plus, dit le second opérateur, la plaie est lavée. Tout va bien. J’espère.
Alors je posai carrément la tête sur sa base, de façon à ce que la continuité de la moelle, des artères, du pharynx, de l’œsophage et de toutes les fibres musculaires pût s’opérer sans déviation. En même temps que je donnais l’ordre à mes élèves de coudre les lèvres de l’horrible blessure, je pratiquais à l’artère humérale une incision par laquelle j’injectais deux livres du sang d’un jeune veau ; maintenant toujours la tête et le corps immobiles, grâce aux armatures de fer imaginées par moi, je continuai pendant deux heures cette transfusion revivifiante, au milieu d’un silence où se mêlait une sorte de stupeur. La Faculté doutait encore, mais elle ne riait plus. Le fou ne se comportait-il pas comme un sage? Et le succès, tout improbable qu’il fût aux yeux des savants, ne pouvait-il pas couronner une opération si bien conduite, si conforme aux règles de la chirurgie?
A mesure que le sang tout chaud du pauvre animal qu’on venait de sacrifier s’infiltrait dans le réseau artériel, mes aides et moi nous sollicitions par des pressions régulières, sur les muscles thoraciques, le jeu des poumons; petit à petit, la teinte rosée de la vie s’étendait, gagnait les extrémités; une chaleur douce pénétrait les chairs, le cœur sou« levait visiblement la poitrine, et le pouls, faible encoret filiforme, répondait à la pression de mes doigts. Ce n’étaiO pas la résurrection, peut-être, mais c’en était toute l’apparence, la miraculeuse illusion.
A dix heures du matin, le patient ouvrit et ferma les yeux,.
ses lèvres frémirent: un long sifflement nasal rejeta au dehors les caillots de sang qui obstruaient les conduits olfactifs, et un cri, oui un cri, inarticulé, rauque, jaillit de la gorge de ce- cadavre !
Un long murmure d’admiration lui répondit. « Il vit! » glapirent mes élèves, pendant que la Faculté de Lima, par les vingt bouches de ses plus doctes professeurs, répétait ces deux mots qui résumaient mon triomphe : « Il vit! »
Que vous dirais-je? continua Ceballos, dont le visage rayonnait d’une joie pure; huit jours durant, je dus maintenir sur les épaules de mon sujet sa tête encore mal assujettie ; mais la nature, notre puissant collaborateur, poursuivait son œuvre invisible de réparation. Par quelle miraculeuse et divine vertu les vaisseaux et les nerfs ont-ils pu reprendre, après le coup de couteau, leur fonctionnement normal, comment la vie a-t-elle réuni les deux tronçons de ce corps, pourquoi les jeux divers du mécanisme de la parole, de la déglutition, de la respiration, ont-ils recommencé sans obstacle, et quelle mystérieuse influence, enfin, a rendu la pensée à ce tout naguère inerte? C’est là un problème que je ne saurais résoudre. Pablo a vécu deux ans. Le Pérou tout entier connaît son histoire, et j’affirme qu’il serait encore plein de force sans le démon des voyages qui l’a poussé un jour à voir Paris. Le malheureux!
Et pendant que mon ami Ceballos enfonçait son couteau dans le col nerveux du Péruvien, je ne pouvais me lasser de contempler ce cadavre, qui était mort deux fois, et ce savant, dont la main savait suspendre l’œuvre fatale des destinées humaines.
LES BATISSEURS DE MONDES
Une conversation scientifique Les continents, les iles, les rochers de corail ; Les polypiers, bâtisseurs sous-marins.
LES BATISSEURS DE MONDES
Ses salons de l’ambassade d’Espagne. Des fleurs, des femmes, des parfums. Un chatoiement de gazes, de velours, de satins et d’épaules. Un éblouissement de croix, de dorures, de pierreries. Trop, beaucoup trop de diamants. Des Andalouses belles à damner. Une Japonaise très-mignonne et fort remarquée, au bras d un diplomate, qui paraît tout fier de promener parmi les groupes cette beauté de l’extrême Orient. Quelques Américaines du Sud; une surtout, blonde comme les moissons et plus blanche que le lait. — Muy bonitas; me gustan todas!
On parle beaucoup de Paris et de la France La jeune fille d’un banquier cubain , débarquée la veille, demande pourquoi les Français ont mis à leur tête le maître-caricaturiste du Journal amusant. — Adorable crayon, dit-elle. — Et de première force aux dominos, ajoute quelqu’un.
— Au billard aussi.
— Qui? Grévin?
— Non, senorita, le chef de l’Etat. — Merci!
Seul et dépaysé dans cette foule, je regarde, i’écoutc, j admire. Pas une tete amie, pas un gilet de connaissance. Vers minuit, je bats en retraite vers le buffet, assiégé comme il convient. Ah ! le joli gazouillis madrilène qu’on entend là! Et quelles adorables intonations ont ces voix chaudes, quasi viriles, entre une tranche d’ananas glacé
et un verre de porto. Muchas gracias , c ab aller o ! De vraies grenades entrouvertes, ces bouches gourmandes. Velasquez, Murillo, Zurbaran, voilà vos vierges et vos madones en train de boire, de rire et de luncher.
— Comment! vous ici! s’écrie une voisine dont, gauchement, je piétinais la traîne de tulle lamé d’argent.
Je me retourne : c’est la baronne d’Infandum Regina.
— Mon Dieu! oui, madame, vous voyez : je cherche des impressions naturalistes.
— En avalant des sandwichs?
Elle prend mon bras :
— Venez et causons. Ces hidalgos sont charmants, mais j’ai assez de leur baragoin. Ce que j’ai dansé!... Conduisezmoi vers le petit salon bleu, nous y ferons des potins français.
— Ouf! dit-elle en se laissant tomber sur une duchesse. Je m’installe respectueusement à sa gauche. — Vous avez là, chère madame, une merveilleuse parure de corail rose! — Encore des fadeurs! Vous êtes le dixième depuis une heure. Autre chose, je vous en prie. Racontez-moi une de vos histoires de petites bêtes. — Quoi! dans ce bal? — Oui, certes; ce sera nouveau, original, amusant. — Oh! amusant!... — Si, si; allez, je suis tout oreilles, monsieur mon conférencier.
— Soit, je m’exécute. Et puisque vous avez pris pour un compliment l’hommage rendu à votre collier, je vais vous infliger l’histoire des animaux qui l’ont fait.
D'un gracieux mouvement de tête elle marqua la mesure de la valse d’Y edda, et, bercé par ce rhythme exotique, je commençai :
« Vous aimez la mer, baronne. L’an dernier, au mont Saint-Michel, je vous ai vue bravement fouiller de vos jolis doigts le sable gris, à la recherche d’une coque ou d'un lançon. Mais ce que vous savez d’elle, ce que vous ont appris les côtes normandes, si douces, et les récifs bretons, si âpres, si sauvages, est peu de choses. — C'est au large, dans les longues traversées, jour et nuit en face de l’immen-
LES BATISSEURS DE MONDES
site verte, qu’on devient vraiment amoureux de la mer. Je le suis, et devant vous, j’ose le dire. Là, tout est étrange, grandiose et sublime. A la surface houleuse, comme au fond des gouffres où nul rayon ne pénètre, s’agite un nombre prodigieux de géants et d’infiniment petits.
J’ai vu desplongeurs se dépouiller de leurs scaphandres, tout pâles, tout tremblants au souvenir des spectacles de l’abîme, dont ils n’ont pourtant vu que le seuil. Au-delà, mystère! D’après Ross, des sondages ont accusé dans l’Océan austral vingt-sept mille pieds. Denham parle de quarante-six mille ! Quels êtres vivent au sein de ces ténèbres, quels organismes résistent à ces pressions de plusieurs centaines d’atmosphères? C’est l’infini, n’est-ce pas? Le chaos, peut-être? Non, c’est le laboratoire des mondes, le berceau d’un peuple qui, tôt ou tard, viendra réclamer sa place au banquet de la lumière et de la vie !
« Ce corail, — fleurs de sang, disent les Orientaux — qui s’harmonise si bien avec votre chevelure brune et votre teint de Gauloise, a vécu dans ces profondeurs. Plante, animal et pierre, c’est lui qui prépare lentement, atome par atome, molécule par molécule, le sol où nous aimons, où aimeront, dans des siècles, nos descendants. Pourquoi ce doute? Ignorez-vous que Paris est bâti sur le fond d’une mer, qu’une partie de l’Allemagne repose sur des bancs de corail ?. . .
— Je ne doute pas, je m’étonne. Expliquez-moi.
« Avez-vous remarqué, le soir, l’éclat phosphorescent des vagues qui viennent doucement clapoter et mourir au rivage? Il semble qu’une myriade d’étincelles s’élance du milieu des eaux. Frappez-les d’un bâton. Un torrent de flammes jaillit sous le choc. Ce sont des êtres. Le microscope a permis à Freycinet d’en compter quarante millions dans un décimètre cube d’eau marine. Enfermez cette eau dans un verre. Elle est limpide et sans tache, en plein soleil. La nuit, c’est un peuple immense qui se donne une grande fête d’amour, éclairée à giorno. Eh bien! ce peuple invisible, dont vous concevez à peine la petitesse, qui remplit d’un pôle à l’autre les plaines de l’Océan , est relativement haut placé sur
l’échelle des créatures. Il y a plus imparfait que lui. Tout au fond, dans ces abîmes noirs dont je vous parlais tout à l’heure, gisent de prodigieux amas de mucus vivant, où nul objectif ne découvre la moindre trace d’organisme. C’est une gélatine, une chair liquide, rudiment d’animal ou de plante, qui n'a ni tête, ni cœur, ni veines, ni membres, ni nerfs et qui vit, qui sent! Jeté dans la mer, comme une inépuisable provision de force créatrice, ce ferment peu à peu se transforme , bourgeonne , s’individualise . Un tube paraît ; une bouche s’ouvre, un estomac s’arrondit, des tatencules s’épanouissent Voilà un être parfait. Zoophyt? , disent les savants, c’est-à-dire animal et végétal, qui mange et qui fleurit, qui se greffe et s’accouple, qui a deux sexes, se reproduit par chacun des morceaux que l’on divise, avale et digère par le même trou, naît de son cadavre, et recommence à vivre quand on l’a retourné, comme un gant, de dedans en dehors!
« Ce sac, cette poche grossière, est mon patient créateur d’îles, de continents, de montagnes. Du sein de ce mucus qui lui a donné, à d’insondables profondeurs, l’être, le mouvement, le moi, il se dégage et devient libre. Un de ses semblables, errant comme lui, l’étreint. Le voilà double, mais toujours un. La même bouche les nourrit tous deux. D’autres individus les rejoignent, se soudent. — Tous ces frères siamois se mettent à vivre à 1 unisson. Une colonie puissante s’établit ainsi, sorte de phalanstère où la fraternité la plus parfaite sert de lien commun, où le plaisir et la peine sont également partagés entre tous, où 1 indigestion d’un seul rend tout le monde malade, où la plus mince proie capturée par l’un se divise en autant de portioncules qu’il y a de ventres. — Union touchante! Le frère mort est dévoré par ses frères, la même épouse reçoit les caresses de chacun....
« Autour du rocher où cette république idéale a jeté les bases de son gouvernement, d’admirables tableaux se déroulent. — Voyez : Le sol est jonché d’étoiles, d’anémones, de
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cariophyllies, ces roses et ces œillets de la mer. Une flore i merveilleuse, étrange t revêt les nudités sombres du fond < granitique, contemporain des pénibles enfantements du monde. Des gorgones, des plumaria, lianes vivantes, s’enroulent hardies autour des éponges où fourmillent des milliers de polypes. Suspendues au-dessus de cet Eden impénétrable, des méduses l’illuminent de leurs feux changeants. Tout cela se meut, s’enlace, travaille, fait, défait et recommence sans cesse la grande œuvre de la vie !
« Peu à peu, par le lent ouvrage des siècles, le- fond s’exhausse de mille débris. Un polypier grandit de tous les cadavres amoncelés sur le roc où le premier couple prit racine. La dépouille solide des morts reste intacte après que les frêles architectes ont péri. De nouvelles couches de chair et de calcaire se déposent, traversent les gouffres, s’élèvent vers la lumière, et toujours bourgeonnant, naissant et pullulant, atteignent la surface des vagues, a Combien de temps faut-il pour le développement de ces gi- | gantesques travaux ? D’après l’amiral Iiunt, les polypes n’auraient pas mis moins de 864,000 années pour élever, de l’Est à l’Ouest, les bancs de la Floride, et la Péninsule elle-même, du Nord au Sud, aurait coûté 5,400,000 ans! — Qu’importe le temps à ce pygmée créateur. L’éternité est à lui!
« Parvenu à la crête blanchissante des flots, l’écueil, le récif vivant à rempli son but. Alors il cesse de s’élever. Comme le cèdre du Liban, il étend et incline ses rameaux, jusqu’à ce que la sève soit épuisée. Mais, sous l’action de l’atmosphère, cet immense charnier devient le théâtre d’une autre série de phénomènes. Les poussières, les atomes de l’air se déposent à sa surface rugueuse. Les algues, les varechs y forment un humus fécond, où les graines apportées par le vent trouveront des sucs nourriciers. Le nau-
frage y jettera les épaves d’une cargaison de céréales. L’oiseau, l’insecte, y laisseront le germe d’un arbrisseau, le pollen d’un palmier. Une riche végétation couvrira cette île, dont un ver gélatineux a posé les assises, à deux mille mè-
très plus bas. Et, quelque iour, l’homme, cet autre créateur, peuplera de hameaux, de villes, de palais, ces terres conquises sur l’Océan! »
En disant ces mots, je m’avisai de regarder ma jolie auditrice, dont la tête se penchait, gracieuse, sur son sein deminu. Unpetit bruit régulier m’avertit. Pauvre orateur, il y avait beau temps que ton public était parti pour le pays des rêves!
Plein de respect pour le sommeil calme et doux de Mme d’Infandum Regina, je repris gravement, sur le même ton, mon cours de physiologie sous-marine, et j’allais le couronner par une éloquente péroraison lorsque, à côté de moi, j’entendis deux voix de femme murmurer : C’est un vieux savant qui flirte avec la baronne Reginal