LA HOUILLE
|Klu la nuit, du wagon, — alors que tous ses fourneaux
mont, en feu et que dix mille ouvriers, noirs démons, s’agitent au milieu des flammes, — le Creusot rappelle un de ces cercles de l’Enfer décrits par le Dante. L'atmosphère paraît embrasée; d'effrayantes gerbes rouges, rayées d’éclairs, jaillissent par centaines des cheminées invisibles; des myriades de fenêtres s’allument et s’éteignent; le souffle puissant des machines emplit l'air de bruits saccadés, rauques; un fantôme ardent — la coulée — apparaît tout à coup sur un coin sombre qui s’illumine; des ruisseaux de métal aveuglant roulent et se tordent, semblables à des dragons irisés de reflets multicolores; autour d’eux, l’œil épouvanté voit danser les silhouettes fantastiques de ces hommes que Mme de Sévigné a dépeints dans une de ses lettres, et qui, maigres, hâves, inondés de sueur, lui firent l’effet d'animaux à demi-sauvages, créés tout exprès pour cette infernale vie.
« C’est une humble pierre, dédaignée pendant des siècles, quia peuplé ces régions de fournaises, de forgerons et de mineurs. Saint-Étienne, Rive-de-Gier , Grivors, Épinac, Blanzy, bourgades inconnues jadis, doivent à la houille leurs puissantes usines et les trésors qu’elles distribuent sur
tous les points du territoire français. Partout où le pic du travailleur a rencontré le charbon fossile, la vie s’est ré-
panclue, la fortune a surgi, la prospérité a pris la place des souffrances et de la misère ! »
Ainsi parlait, au coin du feu un savant ingénieur de mes amis. Entraîné par son sujet, mon compagnon prit entre le pouce et l’index un fragment de houille, et l’élevant jusqu'à mes yeux :
« Ceci, reprit-il, est mille fois plus précieux pour l’homme que l’or, les diamants et les perles. Après avoir fondé des cités populeuses, ce noir combustible les a dotées de ressources infinies. Sans lui, nos rues seraient plongées dans les ténèbres favorables aux coupe-jarrets ) les vaisseaux qui sillonnent l’Océan, les trains qui permettent aux nations d’échanger les richesses de leur industrie, empruntent à ce minéral leur foudroyante vitesse ; l’Angleterre n’est puissante que par lui ; la Belgique n’est riche et libre que par lui! Il n’est plus, grâce à lui, de frontières pour la pensée qui, d’un trait, vole aux quatre coins de l’univers.
» Ouvrier infatigable, il met en branle des millions de bras d’acier, automates dociles qui tordent le chanvre et la soie, sculptent le cuivre et le bois, façonnent la pierre, exécutent avec une précision merveilleuse les travaux les plus gigantesques comme les œuvres les plus délicates!
» Voyez ces étoffes chatoyantes, qui semblent retenir dans leurs plis les couleurs de l’arc-en-ciel; ces bleus profonds, ces pourpres intenses, ces jaunes éclatants, ces violets admirables de ton et de solidité ; toutes ces nuances qui font pâlir les fleurs, dérivent du goudron de houille. Et ce vert-lumière , que les lustres ne modifient pas; et ce noir d’aniline, qui fixe à jamais l’image photographique sur des papiers sensibilisés; et ces orangés si subtils qu’un décigramme suffit à teindre un million de mètres de soie ; et ces encres qu’emploient la gravure, la typographie; et ces benzines, ces essences, qui rendent à nos vieilles étoffes la fraîcheur des premiers jours ; et ces parfums délicats qui, sous forme de nitro-benzine, donnent à nos confiseries le goût de la poire et de l’ananas, aromatisent nos savons et nos
la houille
Le malheureux mineur, descendant dans des puits qui ont jusqu’à vingt fois la hauteur du Panthéon, n’est jamais sur de
revoir ses enfants.