LA HOUILLE
eaux de toilette ; c’est la houille, étonnant Protée, qui revêt ces formes multiples. Un volume ne les énumérerait pas! »
» Est-ce tout? continua mon ami.
» Non. L’industrie n’est pas seule comblée des bienfaits de ce vil charbon, qui tache mes doigts. L’hygiène et la thérapeutique exaltent encore ses avantages; du goudron de houille, les chimistes ont extrait le phénol et l’acide phénique, agents souverains de purification; s’il faut en croire certains spécialistes, ces produits seraient épuratifs et forti fiants; ils arrêtent toute décomposition organique; ils assainissent les hôpitaux, préservent de la contagion épidémique ; une goutte d’eau phéniquée neutralise complètement le venin des reptiles. Administré à l'intérieur , c’est un soporifique, un actif destructeur des vers intestinaux et des différents parasites qui attaquent la peau de l’homme. Sous forme d’inhalation, le goudron est encore plus précieux; et des médecins distingués s’accordent à reconnaître son efficacité dans les affections pulmonaires. « Chose singu- « lière, s’écrie M. Amédée Tardieu, la combustion de la « houille a contribué puissamment à empester l'air par les « produits perdus quelle dégage, et c’est précisément « dans cette combustion que nous allons chercher l’acide « phénique, antiseptique de premier ordre. Comme si la « nature se préoccupait toujours de mettre le remède à « côté du mal, pour que l’équilibre des forces soit main- « tenu! »
» Mais le génie de l’homme excelle dans le mal comme dans le bien.
» La science, qui a transformé la houille en lumière, en moteur et en panacée, devait aussi la métamorphoser en une substance plus meurtrière que la poudre. Les fulminates, qui donnent aux torpilles sous-marines leur irrésistible pouvoir brisant, les picrates, qui naguère faisaient sauter deux maisons rue Béranger, et qui, dix ans auparavant, couvraient la place de la Sorbonne de lambeaux ensanglantes, dérivent aussi du charbon que voilà. Pour causer ces désas
1res, une étincelle, un léger choc a suffi. Triste parallèle, qui met encore une fois en présence l’art de guérir et l’art de tuer, et dégage deux effets adverses de la même cause! »
Comme j écoutais ces mots, la terrible catastrophe de Frarneries s’offrit à ma pensée vagabonde
Croyez-vous, demandai-je à l’ingénieur, que ces épouvantables drames pourront être un jour évités, et que, grâce aux progrès de la mécanique, le mineur explorera sans péril ces galeries souterraines, d’où les millions ne jaillissent qu’au prix de cruelles hécatombes?
— Hélas! non, me répondit-il. Chaque jour, avec l’effrayante consommation de la houille, qui se chiffre par plus d’un milliard de tonnes, la vie du mineur court de plus grands dangers. Les filons s’épuisent; les galeries, succédant aux galeries, pénètrent plus profondément dans les entrailles de la terre. Il est des puits qui ont vingt fois la hauteur du Panthéon ! Pour arracher le précieux combustible à ces abîmes sans air, l’ouvrier qui s’y enterre vivant doit lutter contre des ennemis de plus en plus redoutables. La combustion spontanée de la houille - produit d’une fer mentation dont on ne connaît pas la cause; — le grisou, compagnon mortel qui peut détonner à chaque instant sous le choc du fer; l’asphyxie, que de puissantes machines d’aération ne parviennent pas à prévenir; l’eau, qui vient anéantir dans une minute des centaines d’êtres vivants et des ouvrages séculaires; le feu, soudainement allumé d'un bout à l’autre d’une mine par l’explosion d’un trou de sonde, tous ces éléments aveugles menacent le malheureux mineur; il n’est jamais sûr, après une journée de fatigues sans nom, de revoir ses enfants et le ciel bleu. Si une catastrophe éclate, comment le secourir? A une lieue sous terre, quels moyens employer pour rendre à ses poumons l’air respirable? Sous un éboulement de plusieurs milliers de quintaux, quels mécanismes mettre en œuvre pour dégager à temps sa poitrine et faire parvenir jusqu’à ses yeux la lumière bénie du soleil? — Il faut l’abandonner là, dans ce tombeau, et comme à