LA MOUILLE
Frameries, laisser cent hommes pleins de vie dans les ténèbres de l’éternité!...
Mais la science progresse à pas de géant. Elle a prévu l’instant où les immenses dépôts de combustible fossile seront épuisés. Lorsque les usines de l’avenir auront absorbé, par les gueules d'innombrables fourneaux, et rendu à l’atmosphère, en torrents de fumée, ces trésors enfantés par elle depuis les origines du monde; lorsqu’une miette de houille sera plus recherchée que le diamant, l'homme assouplira à ses moindres volontés les forces motrices du vent, du soleil, de la mer et des fleuves.
Vous souvenez-vous du cri d’alarme que poussèrent, il y a quelques années, les géologues affirmant que la houille ne devait durer que deux siècles, et qu’après, faute de gaz, nos cités seraient plongées dans la nuit? Une lumière bien plus étincelante, celle de la foudre, remplace déjà les rayons qui firent l’admiration do nos pères. De rapides convois, mus par l’air comprimé, sillonnent nos places publiques; la chaeur solaire, emmagasinée dans des réflecteurs puissants, donne la vie à des machines surprenantes. Et qui sait? Peut-être qu’avant la fin de notre génération, grâce aux conquêtes du génie humain, nos infatigables savants tireront de l’eau, de l’air et du ciel, toutes les ressources indispensables au bien-être des sociétés, et utiliseront toutes les forces éparses dans l’immensité l
RETOUR DU POLE
©e confesse qu’à la dernière séance de la Société de géo- ^jgraphie, en pleine lecture d’un rapport sur l’exploration du Zambèze, la chaleur lourde du poêle aidant, je m’étais endormi comme un lâche.
Au milieu de cette béatitude coupable où, malgré moi, je m’abandonnais, j’eus un rêve...
La fille du roi des Nyams-Nyams, vêtue d’une feuille de bananier, avait demandé ma main au gouvernement. Echange de notes diplomatiques, invitations officielles, publications des bans, etc. J’allais être l’heureuse moitié d’une Yénus couleur cachou, le repas fumait dans les calebasses, enfin — détail absurde du songe — je devais figurer sur ma propre table en qualité de rôti. A l’instant fatal, un grand diable de Yatel noir et nu prit sa terrible broche et me l’allait passer dans le sens longitudinal à travers la fressure, lorsque je me sentis doucement secoué par le voisin. Il était temps. J’ouvrais déjà la bouche pour crier : « A la garde ! »
Une minute après, dûment guéri de la peur et du sommeil, je me rembarquais avec l’orateur sur le Zambèze, aux rives peuplées d’éléphants, de crocodiles et d'hippopotames. Le voisin, derechef, me prit par le bras :
— Yoyez-vous, là-bas, dit-il à mon oreille, ce monsieur maigre et blond, aux favoris de marin? Troisième rangée de chaises, à la droite du président?
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— Je vois, dis-je, après avoir suivi son regard.
— Eh bien! tel que vous le voyez, ce monsieur est l'honorable Ludwig Kumlien, naturaliste, de l’Université -de Prague, qui vient de passer seize mois au Pôle, entre le 75e et le 82° parallèle...
J’enveloppai d’un coup d’œil avide l’explorateur. C’était donc là un de ces pionniers héroïques que tente le grand inconnu polaire, et qui s’en vont, depuis plus de trois siècles, affronter la mort au milieu des glaces où dorment tant de martyrs !
— M. Kumlien est descendu hier à l’hôtel Continental, reprit mon obligeant voisin. Je lui ai parlé de vous; c’est le meilleur et le plus affable des hommes. Après la séance, je vous présenterai, et s’il vous plaît de connaître les péripéties du voyage extraordinaire qu’il vient d’accomplir...
Je me confondis en remerciements. Nous dîmes adieu au Zambèze, et, grâce à une fugue adroite, le voyageur arctique, mon voisin et moi, nous nous retrouvâmes sur le boulevard, bien avant la fin des solennelles histoires de moricauds qui m’avaient donné le cauchemar.
— Oui, monsieur, commença l’honorable émule des Ross, des Parry, des Franklin, des Bellot, des Nordenskiold : je viens de prendre part à l’une des plus douloureuses, sinon des plus longues expéditions au Pôle boréal. Vous êtes le premier français à qui je raconte cette triste campagne et je m’en félicite, puisque, grâce à vous, tout le monde la connaîtra demain...
J’esquissai un salut.
— « Nous sommes partis le 2 août 1878 de New-London (Connecticut) sur le brick Florence , capitaine George Tyson, avec vingt hommes d’un courage éprouvé, un géologue, un botaniste, un médecin et des provisions pour deux ans. Le but de notre voyage, en outre des observations scientifiques et des collections à recueillir, était de fonder une colonie et un havre de ravitaillement au détroit de Smith, par 82 degrés* de latitude Nord. Une goélette de la marine des Etats-Unis
devait nous rejoindre après l’hivernage, et notre troupe, renforcée de ce contingent, pourvue de vivres, d'instruments, de traîneaux, d’un ballon, avait l’ordre de marcher en avant jusqu’au 87e parallèle. Nous étions décidés à vaincre ou à mourir! Et croyez qu’il faut avoir l’âme chevillée pour oser aborder ces éternelles barrières de glace, où tant de vaillants ont usé leurs forces et leur courage- au milieu de souffrances sans nom!
— « Le 15 septembre suivant, nous atteignîmes le golfe Cumberland. — La température moyenne était de 40 degrés au dessous de zéro. L’équipage construisit une maison do glace, la meubla de quelques barils, de deux poêles et d’une caisse de salaisons. C’est là que nous avons grelotté et gémi durant quarante mortelles semaines, le visage collé aux poêles rougir la barbe hérissée de glaçons, rongés par le scorbut, mais toujours fermes et résolus.
— « Avez-vous quelque idée des paysages polaires ? me demanda le narrateur en interrompant son récit.
— « J’ai lu Jules Terne, répondis-je timidement.
— « C’est bien! J’abrège alors ma description. Ecoutez :
« Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles
de glace. Un jour de six mois; une nuit de six mois, nuit effrayante et silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la bise, des aiguilles pénétrantes de givre; des amoncellements de rochers sauvages, où nulle herbe ne croît ; des châteaux de cristal en ruines qui s’élèvent et s’effondrent soudain, avec d’horribles craquements; un brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire sur le sol changeant, et tantôt s’évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques abîmes...
« Pendant le jour unique, le soleil fait resplendir la glace d’un éclat aveuglant. Elle se fend et se divise. Les montagnes s’émiettent en mille débris. Les plaines craquent et se séparent en îles. Tous ces tronçons se heurtent avec des grincements qu’on ne peut entendre sans effroi. C’est un chaos de bouleversements sans fin, de bruits sinistres et de détonations inattendues.
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« Puis la nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Les ténèbres s’étendent, au milieu desquelles on distingue des fantômes immenses, qui lentement se meuvent dans l’ombre. Dans cet isolement profond que toute nuit porto avec elle, l’esprit du voyageur polaire, sa raison même ont à subir d’étranges assauts. Le jour, il comprend les chocs de deux glaçons et le fracas qui en résulte. Le soleil est là, c’est encore la vie. Mais la nuit, ces mornes et froids déserts lui apparaissent comme ces espaces incréés et chaotiques que Milton a placés entre l’empire de la vie et celui de la mort. Les longs hurlements de la glace qui se soude le remplissent d’épouvante. Des précipices qu’il ne peut mesurer du regard s’ouvrent à ses pieds. Autour de lui, les escarpements se dressent, les plaines liquides se solidifient, la route du salut se ferme... Et le froid descend toujours!
« Au milieu des éblouissements du martyr, dans cette espèce de fantôme de la vie, pendant cette léthargie qui l'étreint et le paralyse , apparaît, comme complément au rêve , la fantasmagorie sanglante de l’aurore boréale.
« Le ciel noir s’éclaire tout à coup d’une immense lueur. Un arc plus vif s'arrondit sur ce fond de flammes. Des rayons en jaillissent; mille gerbes s’en élancent. C’est une lutte de dards bleus, rouges, verts, violets, étincelants, qui s’élèvent, s’abaissent, cherchent à se dépasser, éclatent et se confondent. Le phénomène pâlit. Mais, dernière féerie, un dais splendide, la couronne , s’épanouit au sommet de toutes ces magnificences. Les rayons blanchissent, les teintes se dégradent; le phénomène est terminé. »
Nous étions littéralement suspendus aux lèvres de l’honorable narrateur, qui reprit sur le même ton tranquille et froid :
— « C’est au milieu de ces terres désolées, en face de ces spectacles terrifiants et grandioses, que nous avons passé l’hiver de 1878-79. D’autres phénomènes, assez fréquents dans les régions polaires, variaient de temps en temps les tableaux étranges qui se déroulaient sur nos têtes. Tantôt le
soleil nous paraissait double, difforme, et tantôt quatre ou huit lunes se levaient à l’horizon. Des troncs d’arbres fossiles, venus on ne sait d’où, s’enflammaient par le frottement violent des glaces. Des colonnes de fumée s’élevaient ainsi dans le brouillard, nous donnant l’illusion d’un campement d’êtres humains. Quelquefois, un mirage trompeur nous dévoilait de riantes campagnes, couvertes de bouleaux et de verts gazons. Nos hommes s’élançaient, mais une muraille de banquises était là, et après elle c^était encore et toujours la plaine glacée, les roches nues, et la mer sans bornes, semée d’îles mouvantes, sous le choc prodigieux desquelles notre pauvre navire semblait prêt à s’engloutir...
« Bientôt, l’hiver sévit dans toute sa rigueur. Le thermomètre descendit à — 52 degrés. Notre abri misérable disparut sous quatorze pieds de neige, et des vents impitoyables, chargés de grêlons aigus, nous forcèrent, sous peine de mort, à entretenir jour et nuit de charbon et d’huile de phoque les deux poêles qui conservaient un peu de chaleur à notre sang.
« Je m’amusai, un jour, à faire glacer du mercure et à le battre sur une enclume. Notre eau-de-vie, congelée, avait l’aspect d’un bloc de topaze. La viande, l’huile etlepainse divisaient à coups de hache. Josuah, le maître d’équipage, oublia un soir de mettre son gant droit. Une minute après, sa main était gelée. Pour ranimer la circulation, le pauvre diable voulut tremper ses doigts inertes dans de l’eau tiède. Elle se couvrit aussitôt de glaçons, et le docteur dut couper le membre mort de notre infortuné compagnon, qui mourut le lendemain, dans une affreuse agonie. Et cela n’était rien encore! Nous attendions la fin des frimas pour nous lancer en avant dans l’inconnu, à la recherche de la mer libre et de plus terribles périls!
« Vers le milieu de janvier, une caravane d’Esquimaux vint nous demander quelques poissons secs et de l’eau-devie. Nous joignîmes du tabac à ces maigres présents, qui furent acceptés avec des larmes de joie. Le chef de ce clan, vieillard débile, originaire de la côte du Labrador , nous
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