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RETOUR DU POLE
conta que le mois précédent, il avait mangé sa femme et ses deux garçons, « n’ayant plus rien autre chose. »
O races déshéritées, qu’avez-vous donc fait au Ciel, et quelle vengeance est poursuivie sur vos têtes 1
« Enfin, le soleil perça les brumes de ce funeste hiver. Le 20 mai 1879, nous essayâmes de mettre le nez à l’air printanier. Des renards bleus rôdaient autour de notre abri, et se chauffaient les pattes contre les tuyaux des poêles. Nous en abattîmes deux ou trois. Le thermomètre regagna les hauteurs de dix degrés et les savants de l’expédition purent reprendre leurs travaux.
« Parvenus en traîneau jusqu’au 83e parallèle, le docteur Sherman, le capitaine Tyson et moi nous découvrimes, à trente-cinq milles au nord de l’île Disco, un riche gisement de houille, des argiles pétries de coquilles, et des schistes où abondaient les empreintes fossiles de végétaux inconnus. J’ai recueilli ainsi plus de six cents espèces de dicotylédonés, d’arbrisseaux à fleurs et à fruits qui devaient former une séduisante parure dans ces régions, aux époques antéhistoriques. En même temps que notre herbier fossile s’enrichissait, de nombreux spécimens de roches et de minéraux, étiquetés par M. Sherman, complétaient nos trésors. Le monde savant nous devra de précieuses découvertes!...
« Voilà, messieurs, ce que nous avons fait. Après quatorze mois de privations, de fatigues et de dangers dont vous ne pouvez même concevoir une faible idée, nous revînmes sur nos pas, laissant deux des nôtres ensevelis dans la glace. Partis du havre d’Annanactuc, le 2 septembre de cette année, nous jetâmes l’ancre le 26 octobre à Princetown, heureux de retrouver nos amis, nos familles et nos foyers. L’inconnu arctique est toujours environné des mêmes mystères. La mer libre du pôle, entrevue par Mac Clure, est toujours vierge de la quille d’un navire, et bien des martyrs sèmeront encore de leurs os cette voie douloureuse, inutilement parcourue depuis 1458 par d’intrépides navigateurs! »
— Mais cette mer libre, demandai-je, ce passage commercial entre le détroit de Behring et celui de Davis, seront-ils jamais praticables?
— C’est le secret de Dieu , répondit sentencieusement M. Kumlien. Mais en admettant que cet impénétrable océan soit un jour franchi par l’homme, celui-ci trouvera la mort dans sa victoire, et le passage du pôle n’offrira jamais, au commerce du monde, aux relations des peuples, un avantage sérieux. La curiosité scientifique seule sera satisfaite, et c’est tout!